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Full text of "Voltaire mourant : enquête faite en 1778 sur les circonstances de sa dernière maladie; publiée sur le manuscrit inédit et annotée; suivie de la Catéchisme des libertins du XVIIe siècle, les Quatrains du Déiste, ou l'Anti-Bigot, à propos d'une lettre inédite de l'abbé d'Olivet, Voltaire et des Barreaux"

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VOLTAIRE    MOURANT 

ENQUÊTE     FAITI'.    E.\     1778 
SUK    LES    CIRCONSTANCES    DE    SA   DERNIÈRE    MALADIE 


VOLTAIRE. 
Paris,  1778- 


VOLTAIRE  MOURANT 

ENQUÊTE   FAITE  EX  1778 
Sriî   LES  ClUGONSTANGES  DE  SA  DERNIERE  MALADIE 

ITBLIÉE    SUR    \A:    MANISCRIT    INÉDIT    ET    ANNOTÉH 


FuKDKHic  LACHEVHE 

SUIVIi:     DK 

IjI'   (>alcrliisiiic   dos   liburlins  du  XVU''  sirclc 
IJ:S  QUATRAINS    \)V    DÉISTE    OU    l/A  XTI- BIGOT 

A   propos  (I  une  Iclti'c   inédite  de  lalihé  d  Olivet 
VOLTAIRE    ET    DES    BARREAUX 


,^. 


PARIS 
HONORÉ    CIIAMIMON,   LIRRAli;E-ÉI)ITEUR 

:"),     OLAI     MALAQLAIS,     .") 


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ELECTROh4îC  VERSION 
AVAILABLE    ^_ 


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En  parcourant  réceninicnt  un  catalosi^ue  de  libraire 
parisien,  notre  ((ttention  était  retenue  par  une  Ionique 
note  donnant  i'ancdyse  d'un  manuscrit  sur  les  circon- 
stances de  la  dernière  maladie  de  }oltaire.  Entré  en 
possession  de  ce  manuscrit,  nous  Uavoiis  parcouru  avec 
un  vif  intérêt  et,  à  première  vue,  il  nous  a  paru  mériter 
les  honneurs  de  Vimpression. 

Mais  sa  publication  n'avait  de  raison  d'être  qiià  la 
condition  d'apporter  de  l'inedit,  beaucoup  d'inédit.  En 
renfermcdt-il?  Le  seul  moijen  de  le  découvrir  était 
d'annoter  cette  enquête,  contemporaine  de  la  mort  du 
Philosophe  de  Ferney,  en  nous  servant  des  relations 
déjà  connues,  de  celles,  par  e.vemple,  de  Wagniére,  son 
secrétaire,  et  de  l'abbé  Gaultier,  son  confesseur,  des 
lettres  de  ses  amis,  des  j'ournaiLV  de  l'époque,  etc. ,  etc.  Il 
y  a  eu  là,  de  notre  part,  une  infidélité  à  notre  cher 
XVII^  siècle  dont  nous  nous  excusons. 

Nous  ne  pouvons  la  i^egrctter. 

Nous  étions  (railleui-s  dans  de  bonnes  conditions 
d'impartialité  pour  entreprendre  ce  petit  travail  qui 
demandait  Vabsence  de  tout  parti  pris.  ]oltaire  nous 
était  indifférent,  nous  avions  lu  ses  oin'rages  historiques 


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et  SCS  romans^  et  nous  ne  ressentions  pour  lui  ni  ent/iou- 
siasnie,  ni  mépris.  En  recherchant  les  actes  de  sa  vie 
qui  pouvaient  expliquer  son  état  (Vânie  dans  ses  derniers 
jours,  nous  avons  été  frappés  de  la  faiblesse  de  son 
caractère^  de  sa  lâcheté  morale,  et  de  ses  palinodies. 
Fallait-il  tenir  dans  l'onibre  les  tares  de  cette  lumineuse 
intelligence  ?  Tel  na  pas  été  notre  sentiment. 

Nous  nous  défendons  d'avoir  attaqué  Voltaire,  nous 
nous  sommes  contentés  de  produire  des  témoignages 
indiscutables  sur  des  faits  indiscutables.  Le  respect  de 
la  vérité  historique  est  resté  notre  unique  souci. 

Le  Vésinet  (S.-et-O.),  i"  Mars   1908. 


AVANT-PROPOS 


Los  relations  contemporaines  et  de  témoins  oculaires 
de  la  maladie  et  de  la  mort  de  Voltaire  sont  peu  nom- 
breuses. On  ne  peut  guère  citer  que  : 

Le  Mémoire  de  J'ahhé  Gaultier  présenté  à  Monsei- 
gneur VArelievêque^  eoiicernant  tout  ce  cjui  s'est  passé  à 
la  mort  de  Voltaire.  Daté  du  2  juin  1778,  il  a  été  imprimé 
pour  la  première  fois  dans  l'ouvrage  suivant: 

Voltaire.  — Recueil  des  particularités  curieuses  de  sa 
vie  et  de  sa  mort.  Quai i s  vita,  talis  mors.  A  Porrcntruy, 
cliez  Jean  JosepJi  GoetscJuj,  imprimeur  de  Son.  Altesse. 
17(S1.  Avec  approbation  (l'approbation  est  datée  de 
Porrentruy,  le  10  septembre  1781).  ln-8^  de  2  lY.  i\\  p.  et 
I  fî.  pour  l'approbation  et  rerrata\ 

Des  copies  manuscrites  de  ce  Mémoire  circulaient  à 
Paris  avant  le  12  octobre  1778"'. 


(i)  Ce  recueil  est  dû  au  Père  Élie  Harel  (Bibl.  Nat.,  Ln-'',  20  788).  La 
Bibliothèque  Nationale  possède  quatre  réimpressions  de  cet  ouvrage; 
A,  1782  ;  B,  1782;  C,  1782;  parle  Père  Élie  Harel,  Paris,  1817. 

(2)  Voir  la  lettre  du  12  octobre  1778  adressée  par  M.  de  Lalande, 
membre  de  l'Académie  des  sciences  (et  Vénérable  de  la  Loge  des  Neuf- 
Sœurs)  à  l'abbé  Gaultier.  (Voltaire,  Recueil  des  particiddritcs  curieuses..., 
p.  129.) 


VIII 


La  Relation  du  Voijai^'c  de  M.  de  Voltaire  à  Paris 
en  1778  et  de  sa  mort. 

Cette  relation,  écrite  à  Ferney  en  mars  1780  par 
Wagnière  ',  secrétaire  de  Voltaire  depuis  1754,  a  été 
imprimée  dans  le  t.  I*^'  des  : 

Mémoires  sur  Voltaire  et  sur  ses  ouvraiies  par  Lonn- 
ehanij)  et  Wai^nière,  ses  secrétaires,  suivis  de  divers 
écrits  inédits  de  la  nun-cjuise  Du  Chastelet^  du  président 
Hénault,  de  Piron,  (TArnaud  Baculard ^  Thiriot^  etc.  ; 
tous  relatifs  à  Voltedre.  Paris,  Aimé  André,  libraire- 
éditeur,  quai  des  Augustins,  n'^  59,  IS^O,  1  vol.  in-8. 

La  «  Relation  »  de  Wagnière  est  décisive  pour  la 
période  s'étendant  entre  l'arrivée  de  Voltaire  à  Paris 
(10  février)  et  le  '29  avril,  date  à  laquelle  son  secrétaire 
reprit  le  chemin  de  Ferney.  Il  ne  rentra  à  l'hôtel  du 
marquis  de  Villette  que  le  l'^'juin,  après  la  mort  du  Phi- 
losophe arrivée  le  3o  mai  1778  à  11  heures  un  quart 
du  soir. 

Nous  ne  parlons,  bien  entendu,  ni  des  nouvelles  à  la 
main  semées  dans  les  journaux  de  l'époque  :  Journal  de 
Pans.,  Courrier  de  l'Europe,  Mercure  de  France., 
Gazette  de  Cologne,  etc.,  ni  des  publications  politiques 
et   littéraires;  Les  Annales  de  Linguet,    la   Correspon- 


(1)  ^^'ag•nièI■e  avait  i4  ans  lorsqu'il  s'altacha  à  Voltaire,  ses  gages 
étaient  de  deux  cents  livres  et  ceux  de  sa  feniiiie  de  cent  livres.  Sur  le 
testament  de  Voltaire  il  est  porté  pour  huit  mille  livres.  Consulter  sur 
^^'agnière  :  Quelques  renseignements  nouveaux  sur  l]'ag//icrc,  par  Paul 
Bonnefon  [Revue  d'/iistoire  littéraire  de  la  France,  t.  1\\  i8*)-,  p.  ^4))  et  du 
même:  Une  correspondance    inédite    de   Grinini   a\'cc  M'agnicrc    UV/.,1.I1I), 

i89G,p.  4.Si)- 


—    IX 


dancc  sccrctc  politique  et  littéraire,  les  Jlfémoires  de 
Baehaumont,  le  Journal  de  politiciue  et  de  littérature, 
l'Espion  anglais,  etc.,  sans  compter  les  lettres  privées 
des  amis  de  Voltaire  :  Grinini,  La  Harpe,  d'Alenibert, 
Madame  du  Defjand,  etc.,  etc.,  et  le  Ms.  du  libraire 
Hardy  :  Mes  loisirs  ou  journal  d'événements  tels  (juils 
parviennent  à  ma  connaissanee^ . 

Il  semble  qu'en  groupant  les  détails  provenant  de  ces 
diverses  sources  d'information,  ainsi  que  l'a  tenté  M.  Des- 
noiresterres  :  1  oit  a  ire,  son  retenu'  a  ]\iris  et  sa  mort 
(Paris,  1877),  on  soit  arrivé,  dans  la  mesure  du  possible,  à 
faire  la  lumière  complète  sur  la  fin  du  Patriarche  de 
Ferney.  En  réalité  il  reste  encore  à  glaner  et  des  docu- 
ments nouveaux  sont  capables  de  modifier  certains  points 
considérés  comme  acquis  ou,  au  contraire,  d'en  authen- 
tiquer d'autres  considérés  comme  douteux. 

Le  hasard  —  un  hasard  heureux  —  a  attiré  notre 
attention  sur  un  petit  manuscrit  (11  cm.  sur  8  cm.  YJ  de 
187  pages,  relié  an  xviii^  siècle,  portant  le  titre  suivant  : 
Mort  dWrroui't  (sic)  de  ]()lt((ire~.Ce  Ms.,  d'une  écriture 
de  l'époque,  contient  une  lettre  d'envoi  à  W'  l'évêque 
d'A...  du  i^""  décembre  1778  (pp.  i  à  6)  et  les  circonstances 
de  la  mort  de  ^'oltaire  arrivée  le  3o  may  1778  (pp.  7  à  187). 
Il  y  a  là  une  véritable  enquête  faite  entre  le  mois  de  juin. 


(1)  Bibl.  Nat.,  fonds  U-.  T.  GSa. 

[i]  Nous  l'avons  acquis  de  JNI.  Dorbon  aîné,  libraire,  53"^'',  quai  des 
Grands-Augustins,  n°  G-ia  de  son  Catalogue  jy  ^novembre  1907).  Ce  IMs. 
porte  à  la  fin  la  signature  P""'  Decoussant,  mais  d'une  écrilure  différente. 
Cette  signature  doit  être  celle  du  possesseur  du  Ms. 


au  lendemain  du  décès  du  Philosophe,  et  le  i*"*"  décembre 
suivant;  elle  est  donc  contemporaine  de  l'événement  \ 

Mais  il  y  a  enquête  et  enquête  ;  celle-ci  a-t-elle  un 
caractère  sérieux  ;  doit-on  accorder  confiance  aux  asser- 
tions de  son  auteur,  et  quel  est  cet  auteur  ? 

Sur  le  premier  point,  nous  répondons  affirmativement. 
L'enquête,  loyalement  conduite,  a  été  suivie  par  un  catho- 
lique de  marque,  vraisemblablement  un  ecclésiastique 
d'un  rang  élevé,  qualité  qui  lui  a  ouvert  bien  des  portes 
et  l'a  mis  en  situation  de  recueillir  des  particularités 
intéressantes,  qu'un  disciple  des  philosophes  aurait  dédai- 
e-neusement  néo-lio-ées  ou  écartées.  Si  l'étude  de  l'homme 
est  souvent  indispensable  à  l'interprétation  de  ses 
œuvres',  les  détails,  insignifiants  en  apparence,  des  cir 
constances  décisives  de  sa  vie  acquièrent  une  grande 
importance  ;  particulièrement  ceux  qui  touchent  à  sa  dis- 
parition de  la  scène  du  monde  sont  dignes  d'être  retenus, 
quand  cet  homme,  se  posant  en  philosophe,  personnifie 
tout  un  siècle.  Il  ne  faudrait  pas  cependant  accepter  sans 
contrôle  les  dires  des  personnes  de  bonne  foi  ;  on  distingue 
aisément  le  vrai  du  faux  en  n'accordant  de  valeur  qu'aux 
allégations  précises  et  concordantes.  Sous  ce  rapport, 
notre  manuscrit  est  un  document  précieux  à  consulter. 

Sur    le    second    point,    nous   avons  été    déçus.    Nos 


(i)  11  n'est  question  dans  les  notes  d'aucun  fait  postérieur  au 
i'""  décembre  1778. 

(2)  C'est  la  méthode  de  Sainte-Beuve.  Lire  à  ce  sujet  l'arlicle  de 
M.  Louis  Arnould  :  La  Méthode  biographique  de  critique  littéraire,  placé 
en  tête  de  son  livre  :  Quelques  Poêles,  Paris,  1907,  in-8". 


recherches  pour  découvrir  le  nom  de  l'auteur  du  Ms. 
sont  restées  vaines.  On  serait  tenté,  à  première  vue,  de 
l'attribuer  à  M.  Bigex,  vicaire  général  d'Annecy,  auquel 
son  évêque  M^'  Biord^  avait  confié  la  mission  de  réunir 
tous  les  renseignements  authentiques  sur  la  maladie  de 
Voltaire ';  les  termes  de  la  lettre  d'envoi  à  Tévêque  d'A... 
ont  écarté  cette  hypothèse  :  «  A  la  veille  de  parcourir  le 
«  diocèse  intéressant  que  Dieu  vous  a  confié,  vous  me 
«  demandez  des  armes  pour  combattre  les  maximes  et 
((  les  disciples  du  Chef  qui  venoit  de  périr  à  Paris  ;  car, 
((  ajoutez-vous,  la  contagion  philosophique  a  pénétré 
«  jusqu'à  nous  malgré  l'éloignement  des  lieux,  la  diffé- 
«  rence  des  langues  et  la  diversité  des  empires.  »  Cette 
dernière  phrase  ne  saurait  s'appliquer  à  Genève  et  à  la 
Savoie. 


Comment  reconnaître  la  valeur  documentaire  de  notre 
Enquête  sur  la  maladie  et  la  mort  de  Voltaire,  la  person- 
nalité de  l'auteur  restant  dans  l'ombre  ?  En  déterminant 
les  sources  où  cet  auteur  a  puisé  s'il  ne  les  a  pas  claire- 


(i)  Pierre  Biord,  évêque  et  prince  de  Genève,  abbé  de  Chézery, 
né  le  i6  octobre  17 19  à  Ghâtillon-en-Faucigny,  évêque  de  Genève  le 
i'2  août  1764,  mort  le  7  mars  178'ji.  C'est  lui  qui  échangea  avec  le 
Patriarche  de  Ferney  une  série  de  lettres  imprimées  en  l'jCuj  motivées  par 
les  Pâques  scandaleuses  que  fit  Voltaire  en  1768. 

(2)  Histoire  de  M.  Vuarin,  par  l'abbé  Martin  (Genève,  18G1),  t.  I", 
pp.  372  et  373.  Fragment  dune  lettre  de  M.  Bigex  à  M.  Vuarin  sur  la  mort 
de  Voltaire, 


mtmt  mentionnées,    et    généralement  il    a    omis    de    les 
indiquer. 

Cette  lacune  est  plus  apparente  que  réelle.  Les  lettres 
et  pièces  justificatives  insérées  dans  l'Enquête  permettent 
d'affirmer  les  rapports  directs  de  l'auteur  avec  : 

L'abbé  Gaultier,  confesseur  de  Voltaire  ; 

M.  de  Tersac,  curé  de  Saint-Sulpice  sa  paroisse  ; 

M.  Try,  chirurgien,  et  son  élève  Brizard  qui  donnaient 
au  Philosophe  leurs  soins  journaliers  ; 

et  de  seconde  main,  avec  : 

Les  gardes  Roger  et  Bardy,  femme  du  cuisinier  de 
Voltaire,  etc. ,  etc.. . 

L'abhc  Gaultier  :  Cet  Abbé  a  remis  le  i*"''  juin  1778 
un  Mémoire  à  l'archevêque  de  Paris,  M^'  Christophe  de 
Beaumont,  où  il  a  reproduit  ses  lettres  à  Voltaire.  Si 
l'auteur  du  Ms.  avait  eu  seulement  en  mains  une  des  copies 
de  ce  Mémoire  circulant  à  cette  époque,  il  se  serait  borné 
à  y  prendre  lesdites  lettres  sans  les  modifier,  tandis  que, 
chose  curieuse,  son  texte  comporte  des  substitutions  de 
mots  et  des  additions  de  phrases  à...  l'éloge  du  Philo- 
sophe !  Pourquoi  ?  Le  digne  prêtre  désirait  ramener  à 
Dieu  cette  brebis  éo-arée  et  ne  néo-lio^eait  aucun  artifice 
de  style  pour  bien  disposer  son  pénitent.  A-t-il  cru,  reli- 
sant ses  propres  lettres  au  moment  de  les  placer  dans 
son  Mémoire,  qu'il  avait,  par  excès  de  zèle,  dépassé  un 
peu  la  mesure  ?  C'est  probable,  d'où  les  légères  atté- 
nuations et  les  suppressions  auxquelles  nous  venons  de 


faire  allusion.  Nous  en  concluons  que  les  lettres  originales 
—  celles  de  notre  Ms.  —  ont  été  communiquées  par 
l'abbé  Gaultier  lui-même. 

Une  nouvelle  présomption  vient  à  l'appui  de  nos 
déductions  :  le  texte  authentique  du  billet  délivré  par 
l'abbé  Gaultier  constatant  qu'il  n'avait  pu  entendre 
Voltaire  en  confession,  diffère  du  nôtre  dans  la  forme  et 
non  dans  le  fond.  A  nos  yeux,  l'abbé  Gaultier  n'avait  pas 
gardé  le  double  de  ce  billet,  ni  le  lieu  ni  le  moment  ne 
permettaient  d'en  prendre  copie,  il  l'a  reconstitué  de 
mémoire. 

Uahhé  de  Tersac  :  Deux  lettres  du  [\  Mars)  ont  été 
échangées  entre  \oltaire  et  le  Curé  de  Saint-Sulpice. 
Ecrites  pour  la  galerie,  on  n'y  sent  pas  la  moindre  sincé- 
rité. Elles  s'expliquent  facilement  en  s'arretant  aux  deux 
tentatives  parallèles  de  l'abbé  Gaultier  et  de  M.  de  Tersac 
près  du  Philosophe  racontées  dans  notre  Ms.  afin  d'obte- 
nir un  texte  satisfaisant  de  la  fameuse  rétractation  exigée 
par  l'Archevêque  de  Paris,  rétractation  devant  sceller  la 
réconciliation  de  l'Eglise  et  de  Voltaire.  Celui-ci,  presque 
rétabli  le  \  mars,  s'est  ressaisi  rapidement  et  a  exécuté 
une  de  ses  pirouettes  familières,  de  là  sa  lettre  à  l'abbé 
de  Tersac.  Le  Curé  de  Saint-Sulpice  n'était  pas  un  sot, 
il  lui  a  répondu  sur  le  même  ton,  masquant  ainsi  un 
échec,  peut-être  temporaire,  que  le  public  devait  ignorer. 
Evidemment,  un  récit  aussi  circonstancié  n'a  pas  été 
inventé  à  plaisir,  il  ne  grandit  aucun  des  deux  person- 
nages en  cause  !  Où  notre  auteur  a-t-il  donc  pu  se 
renseigner?  sinon  près  de  M.  de  Tersac. 


Le  c}driLV!^icïi  Try  et  son  élèi'e  Brizarcl  :  Les  noms 
du  chirurgien  Try  et  de  13rizard  ne  sont  imprimés  dans 
aucune  des  publications  du  temps  et  ne  l'ont  pas  été 
depuis  à  notre  connaissance,  ils  sont  masqués  par  ceux 
des  deux  médecins  :  Tronchin  et  Lorry.  Try  a  joué  un 
rôle  capital  :  Voltaire,  atteint  de  strangurie,  avait  besoin 
d'être  sondé  souvent  et  cette  partie  du  traitement  incom- 
bait à  Try.  Le  procès-verbal  d'autopsie  et  d'embaume- 
ment publié  jusqu'ici  porte,  par  erreur,  le  nom  de  Pipcelet 
ce  nom  n'existe  pas^),  alors  que  seule  la  signature  de 
Try  figure  en  bonne  place  sur  le  fac-similé  de  ce  procès- 
verbal  inséré  dans  le  Dernier  volume  des  Œuvres  de 
Voltaire^  Paris  1802  !  Comment  l'auteur  du  Ms.  a-t-il  su 
les  noms  de  Try,  de  son  élève  et  les  détails  de  l'autopsie  ? 
si  ce  n'est  de  leur  propre  bouche. 

Les  gardes  Roger  et  Bardy,  femme  du  cuisinier  de 
Voltaire  :  La  Roger  est  connue,  mais  on  n'a  jamais  parlé 
des  soins  de  la  Bardy.  Celle-ci  était  arrivée  à  Paris 
quatre  jours  avant  la  mort  du  Patriarche  de  Ferney  qui  la 
cite  dans  deux  de  ses  lettres  à  Wagnière,  celles  des  i3  et 
aS  mai  1778.  Il  est  donc  à  penser  que  l'auteur  du  Ms.  a 
vu  ces  deux  femmes,  etc. 

Notre  Ms.  est  ainsi  l'écho  fidèle  d'interrogations 
verbales  faites  à  des  personnes  ayant  approché  Voltaire  ; 
il   n'a  rien  d'une    compilation  hâtive,    édifiée  à  l'aide  de 


(i)  Œuvres  de  Voltaire,  t.  I*"",  i88'i,  éd.  Moland,  p.  ft'io.  Il  désigne  un 
Pipelet,  !"■  —  Pipelet  II  étant  herniaire  —  et  ce  Pipelet  P''  demeurait  à 
côté  de  riiôtel  du  marquis  de  Villelte,  cpiai  des  Théatins,  hôtel  de  Saint- 
Séverin. 


coupures  pratiquées  dans  les  gazettes  de  Paris,  de 
Londres  et  de  Hollande  de  l'année  1778.  A  eôté  de 
menues  erreurs,  nombre  de  détails  à  retenir  y  voient  le 
jour  pour  la  première  fois.  Avons-nous  besoin  d'insister? 
Notre   démonstration  nous  paraît  assez  péremptoire. 


Cette  enquête  fixe-t-elle  définitivement  le  point  d'his- 
toire suivant  : 

Le  grand  contempteur  du  christianisme  est-il  mort  en 
philosophe  ? 

En  groupant  les  témoignages  déjà  connus  —  il  y  en 
a  d'écrasants  —  et  ceux  apportés  par  notre  Ms.  on  peut 
affirmer  : 

Voltaire  a  terminé  sa  vie  en  révolté  maudissant  Dieu 
et  la  nature. 

La  préoccupation  exclusive  de  son  esprit  dès  qu'il  s'est 
senti  en  danger  a  été  d'empêcher  son  corps  d'aller  à  la 
voirie.  Cette  préoccupation  l'avait    toujours   hanté  \   ses 


(i)  En  voiti  une  preuve  parmi  nombre  d'autres  :  Lettre  de  Voltaire  à 
Saurin,  Ferney,  ;>  avril  1769.  «  J'ai  été  sur  le  point  de  mourir.  J'ai  rempli, 
à  mon  dixième  accès  de  fièvre,  tous  les  devoirs  d'un  officier  de  la  Chambre 
d'un  roi  très  chrétien  et  d'un  citoyen  qui  doit  mourir  dans  la  religion  de 
sa  patrie.  Jai  pris  acte  formel  de  ces  deux  points  devant  notaire  et 
j'enverrai  l'acte  à  notre  cher  secrétaire  pour  le  déposer  dans  les  archives 
de  l'Académie,  afin  ({ue  la  prêtraille  ne  s'avise  pas  après  ma  moi't  de  man- 
quer de  respect  au  corps  dont  j'ai  l'honneur  d'être.  Vous  savez  que  pour 
avoir  une  place  en  Angleterre  quelle  qu'elle  puisse  être,  fût-ce  celle  de 
Roi,  il  faut  être  de  la  religion  du  pays,  telle  qu'elle  est  établie  par  acte  du 
Parlement.  Que  tout  le  monde  pense  ainsi  et  tout  ira  bien,  et  à  fin  de 
compte  il  n'y  aura  plus  de  sots  que  parmi  la  canaille,  qui  ne  doit  jamais 
être  conqîtée.  »  Il  n"v  a  à  retenir  de  cette  lettie    que  le  désir  «  d'(''viler  la 


diverses  manifestations  religieuses  pendant  le  cours  de  sa 
maladie  ont  eu  cet  unique  objectif.  Le  dialogue  suivant 
entre  le  docteur  Lorry,  l'ami  du  marquis  de  Villette,  et 
son  malade  (il  se  place,  après  la  première  alerte,  trois 
mois  environ  avant  la  catastrophe)  en  est  une  preuve  : 

«  Voltaire  apprit  à  Lorry  qu'il  s'était  confessé.  S'aper- 
cevant  que  le  docteur  mécréant  faisait  un  sourire  de  pitié 
plus  que  d'approbation  :  Vous  me  cr^oyez  donc  bien 
impie?  continue  le  malade.  L'autre,  servi  par  sa  mémoire 
qui  lui  fournit  en  ce  moment  un  vers  de  citation  heureuse, 
lui  répondit  : 

Vous  craignez  qu'on  L  ignore  et  vous  en  faites  gloire. 

«  Au  reste,  reprit  M.  de  Voltaire, ye  ne  veu.v  pas  qu'on 
jette  mon  corps  à  la  voirie.  Tout  cela  me  déplait  fort., 
cette  prêt  raille  ni  assomme  ;  mais  me  voilà  entre  ses 
mains.,  il  faut  bien  que  je  m'en  tire^.  » 

Un  pareil  langage  n'a  rien  de  surprenant,  il  devait 
s'échapper  naturellement  des  lèvres  de  celui  dont  Joseph 
de  Maistre  a  crayonné  le  portrait  d'après  la  statue  du 
Palais  de   l'Ermitage"'  :   «  N'avez-vous   jamais  remarqué 


voirie  ».  En  effet,  Voltaire  n'avait  pas  été  sérieusement  malade,  il  fait 
allusion  ici  à  ses  Pâques  de  1769,  faites  au  château  de  Ferney  par-devant 
notaire,  malice,  doublée  d'un  sacrilège,  qu'il  Ht  au  Curé  de  Ferney  qui  se 
refusait  à  lui  donner  la  communion.  Wagnière,  son  secrétaire,  présent  à 
cette  comédie.  Ta  racontée  tout  au  long  dans  ses  Mémoires.  Voltaire,  en 
écrivant  à  Saurin,  sauvait  la  face,  il  n'était  pas  sans  inquiétude  sur  les 
suites  de  ses  parodies  religieuses. 

(i)  Mémoires  de  Bac/taumont,  8  mars  1778. 

[•j.)  Joseph  de  Maistre  :  Les  Soirées  de  Snint-Pétersbourg.  Voici  ce  que 
dit  Desnoiresterres  de  la  statue  du  Palais  de  l'Ermitage  :  «  La  première 
idée  de  cette  statue  (celle  si  connue  de  lloudon),  nous  l'avons  rencontrée 


que  l'anathèmc  divin  fut  écrit  sur  son  visage  ?  Après  tant 
d'années  il  est  encore  temps  d'en  faire  l'expérience.  Allez 
contempler  sa  figure  au  Palais  de  l'Ermitage,  jamais  je  ne 
la  regarde  sans  me  féliciter  de  ce  qu'elle  ne  nous  a  point 
été  transmise  par  quelque  ciseau  héritier  des  Grecs  qui 
aurait  su  peut-être  y  répandre  un  certain  beau  idéal.  Ici 
tout  est  naturel.  H  y  a  autant  de  vérité  dans  cette  tête 
qu'il  y  en  aurait  dans  un  plâtre  pris  sur  le  cadavre. 
Voyez  ce  front  abject  que  la  pudeur  ne  colora  jamais  \ 
ces  deux  cratères  éteints  oii  semblent  bouillonner  encore 
la  luxure  et  la  haine,  cette  bouche  — je  dis  mal  peut-être, 


au  Salon  de  1779;  là  ses  dimensions  répondaient  à  son  appropriation 
particulière  et  tout  intime;  elle  ne  doit  pas  être  confondue  avec  cette  autre 
qu'on  apercevait,  en  entrant,  dans  la  Bibliothèque  de  l'Ermitage,  et  dont  le 
comte  de  Maistre  a  parlé «.  [Iconographie  voltairicur/c^i).  laj.) 

(i)  Joseph  de  Maistre  exagère-t-il  ?  Voici  une  lettre  écrite  par  Voltaire, 
âgé  de  81  ans,  à  M.  de  Florian,  son  neveu,  22  janvier  1775  : 

«  Le  vieux  malade  de  Ferney  remercie  bien  sensiblement  M.  de  Flo- 
rianet.  Il  l'embrasse  de  tout  son  cœur.  Il  lui  écrit  sur  ce  petit  papier 
imperceptible  pour  épargner  à  un  jeune  officier,  très  médiocrement  paie, 
un  port  de  lettre  considérable. 

«  M.  de  Florianet  a  eu  bien  des  tantes,  mais  il  n'en  a  point  eu  de  plus 
aimable  que  celle  d'aujourd'hui.  Il  verra,  quand  il  sera  à  Ferney,  une 
sœur  de  sa  nouvelle  tante,  âgée  d'environ  16  ans,  et  qui  serait  très 
digne  de  commettre  un  inceste  avec  M.  de  Florianet,  si  elle  n'était  pas 
retenue  par  son  extrême  pudeur.  Il  est  vrai  que  cette  pudibonde  demoi- 
selle va  rarement  à  la  messe,  parce  qu'elle  s'y  ennuie,  et  qu'elle  n'entend 
pas  encore  le  latin  ;  mais  vous  la  corrigerez,  et  vous  pourriez  bien  aban- 
donner pour  elle  M"''  Dupuits,  qui  vous  aimait  si  tendrement  et  si  violem- 
ment. Le  nez  de  M"*'  Dupuits  ne  se  réforme  point  encore,  mais  ses  doigts 
acquièrent  une  souplesse  merveilleuse  au  clavecin  ;  et  si  elle  ne  se  sert  pas 
incessamment  de  ses  doigts  pour  se  gratter  où  il  lui  démange,  il  faudra 
qu'elle  soit  plus  pudibonde  que  la  sœur  de  votre  nouvelle  tante. 

«  Voilà  tout  ce  que  je  puis  vous  mander  de  votre  famille  dont  j'ai  1  hon- 
neur d'être  un  peu  par  ricochet.  Je  vous  donne  ma  bénédiction  iti  quanluin 
possum  et  in  ([tianlKni  indices.  » 

Voir  aussi  :  Xicolardot  (Louis).  Ménage  et  finances  de  Voltaire.  Paris, 
1854  :  Des  maîtresses  de  Voltaire,  p.  ^\)('). 

2 


mais  ce  n'est  pas  ma  faute  —  ce  rictus  épouvantable  courant 
d'une  oreille  à  l'autre  et  ces  lèvres  pincées  par  la  cruelle 
malice  comme  un  ressort  prêt  à  se  détendre  pour  lancer 
le  blasphème  ou  le  sarcasme —    » 

Et  ce  portrait  le  docteur  Tronchin  Ta  complété  au 
moral.  En  1773,  cinq  ans  avant  la  mort  de  Voltaire,  il 
diagnostiquait  l'état  d'âme  de  son  client  et  ami  en  face 
du  trépas  : 

LETTRE  DE  TRONCHIN 

APRÈS  LA  MALADIE  QUE  VOLTAIRE  EUT  A  FERNEY  DANS  LES  PREMIERS  MOIS  DE  1773. 

«  Et  Voltaire  en  est  réchappé  !  Je  ne  m'y  étois  pas 
attendu  ;  je  parie  qu'il  a  fait  et  qu'il  fait  donner  au  diable 
tous  ses  entours.  J'en  juge  d'abord  par  son  caractère  et 
par  une  lettre  très  chagrine  qu'il  a  écrite  à  M.  d'Argental. 
S'il  meurt  gaiement  comme  il  l'a  promis  à  Horace,  je  serai 
bien  trompé.  11  ne  se  gênera  pas  pour  madame  Denis, 
pour  la  nièce  de  Corneille,  pour  ses  gens,  en  un  mot  pour 
un  si  chétif  parterre  qui  n'en  vaut  pas  la  peine  ;  il  se 
laissera  tout  bonnement  aller  à  son  humeur,  à  sa  pol- 
tronnerie, et  à  la  peine  qu'il  aura  de  quitter  le  certain 
pour  l'incertain  ;  car,  quoique  Fréron,  Clément,  Sabatier, 
Caveyrac,  etc.,  dérangent  un  peu  sa  béatitude,  il  faut  con- 
venir qu'il  lui  en  reste  assez  pour  préférer  ce  qu'il  lui  en 
reste  à  un  avenir  qui  n'est  pourtant  pas  aussi  clair  que  le 
ciel  des  îles  d'Hyères,  ou  que  celui  de  Montauban,  aux 
yeux  d'un  octogénaire  né  poltron  et  un  peu  brouillé  avec 
la  vie  éternelle.  Je  le  crois  fort  affligé  de  sa  fin  prochaine  ; 
je  parie  qu'il  n'en  plaisante  point.  La  fin  est  pour  Voltaire 


XIX 


un  fichu  moment,  s'il  conserve  sa  tète  jusqu'au  bout. 
N***,  qu'on  dit  mourant,  a-t-il  conservé  la  sienne  ?  Ce 
sont  deux  êtres  bien  différents  mais  qui  n'iront  pas 
gaiement  quo  clives  Tidlus  et  Aiicus.  Tous  deux  seront 
de  plats  mourants.  Le  dépit  et  la  peur  produisent  alors  le 
même  effet  :  N...  enragera  et  Voltaire  tremblerai 

Ces  prévisions  pessimistes  devaient  être  dépassées 
par  la  réalité  et  ce  même  Tronchin  en  évoque  le  spectacle 
saisissant  : 

LETTRE  DE  TROXCHIX  DU  27  JUIN  1778  A  BONNET 

«  Si  mes  principes,  mon  bon  ami,  avoient  eu  besoin 
que  j'en  serrasse  le  nœud,  l'homme  que  j'ai  vu  dépérir, 
agoniser  et  mourir  sous  mes  yeux  en  auroit  fait  un  nœud 
gordien,  et,  en  comparant  la  mort  de  l'homme  de  bien, 
qui  n'est  que  la  fin  d'un  beau  jour,  à  celle  de  Voltaire, 
j'aurois  vu  bien  sensiblement  la  différence  qu'il  y  a  entre 
un  beau  jour  et  une  tempête,  entre  la  sérénité  de  l'àme 
d'un  sage  qui  cesse  de  vivre  et  le  tourment  affreux  de 
celui  pour  qui  la  mort  est  le  roi  des  épouvantemens. 
Grâce  au  Ciel,  je  n'avois  pas  besoin  de  ce  spectacle  ; 
cependant  Oliin  ineininisse  juvahit.    Cet  homme,  donc, 


(i]  L.  Perey  et  G.  Maugras  :  La  Vie  intime  de  Voltaire  aux  Délices  et 
à  Ferney,  i88j,  p.  .'iSS. 

Cette  appréciation  cruelle  de  Tronchin  sur  Voltaire  n'était  d'ailleurs 
que  le  reflet  d'une  opinion  exprimée  trentre-quatre  ans  auparavant  et  que 
le  temps  n'avait  fait  que  confirmer  :  il  écrivait  d'Amsterdam  le  1 3  juil- 
let 1739  à  son  ami  Jaucourt  :  «  Il  est  bien  mortifiant  pour  l'esprit  humain 
de  penser  que,  malgré  qu'on  en  ait,  Voltaire  est  un  fripon,  un  étourdi,  un 
homme  sans  jugement  et  sans  conduite.  (Catalogue  Charavav,  1878, 
n"  Yii.) 


XX 


étoit  prédestiné  à  mourir  dans  mes  mains.  Je  lui  ai  tou- 
jours parlé  vrai,  et  malheureusement  pour  lui,  j'ai  été  le 
seul  qui  ne  l'ait  pas  trompé.  Oïd  mon  ami,  m'a-t-il  dit 
bien  souvent,  il  n'y  a  que  vous  cjui  m'ayez  donné  de  bons 
eoiiseils  ;  si  je  les  avois  suivis,  je  ne  serois  pas  dans 
Vaffreu.v  état  ou-  je  suis,  je  serois  retourné  à  Ferney,  je 
ne  me  serois  pas  enivré  de  la  fumée  qui  m'a  fait  tourner 
la  tête  ;  oui,  je  n'ai  avalé  que  de  la  fumée.  Vous  ne  pou- 
vez plus  m' être  bon  à  j^ien ;  envoyez-moi  le  médecin  des 
fous.  Par  quelle  fatalité  faut-il  que  je  sois  revenu  à 
Paris/  Vous  ni  avez  dit  en  arrivant  qu'on  ne  transplan- 
toit  point  un.  c/iêne  de  quatre-vingt-quatre  ans  et  vous 
me  disiez  vrai.  Pourquoi  ne  vous  ai- je  pas  crâ?  Et 
quand  je  vous  ai  donné  ma  parole  que  je  partirais  dans 
la  dormeuse  que  vous  m'aviez  procurée,  pourquoi  ne 
suis-je  pas  parti^?  Ayez  pitié  de  moi,  je  suis  fou.  Il 
devoit  partir  le  surlendemain  des  folies  de  son  couronne- 
ment à  la  Comédie-française  ;  mais  le  lendemain  matin  il 
reçut  une  députation  de  l'Académie  française  qui  le  con- 
jura de  l'honorer  de  sa  présence  avant  de  partir'.  Il  s'y 
rendit  l'après-dînée,  et  là,  par  acclamations,  il  fut  fait 
Directeur  de  la  Compagnie.  Il  accepta  la  direction  qui  est 
de  trois  mois.  Il  s'enchaîna  donc  pour  trois  mois  et  de  sa 
parole  à  moi  donnée,  rien  ne  resta.  Dès  ce  moment-là 
jusqu'à  sa  mort,  ses  jours  n'ont  plus  été  qu'un  ouragan  de 


(i)  Wagnière   a  rapporlé   cette  conversation  presque  textuellement  : 
Mémoires  sur  Voltaire.  Paris,  André,  i8u6,  t.  I""",  p.  i!\'\. 

(2)  Tronchin  se  trompe.   L'apparition  à  l'Académie  cl  la  C  représen- 
tation d'Irène  eurent  lieu  toutes  deux  le  '^o  mars. 


folies.  Il  en  étoit  honteux.  Quand  il  me  voyoit,  il  m'en 
demandoit  pardon,  il  me  serroit  les  mains,  il  me  prioit 
d'avoir  pitié  de  lui  et  de  ne  pas  l'abandonner,  surtout 
ayant  de  nouveaux  efforts  à  faire  pour  répondre  à  l'hon- 
neur que  l'Académie  lui  avoit  fait,  et  pour  l'engager  à 
travailler  à  un  nouveau  dictionnaire  à  l'instar  de  celui  de 
la  Grusca.  La  confection  de  ce  dictionnaire  a  été  sa  der- 
nière idée  dominante,  sa  dernière  passion.  Il  s'étoit 
chargé  de  la  lettre  A,  et  il  avoit  distribué  les  vingt-trois 
autres  à  vingt-trois  académiciens,  dont  plusieurs,  s'en 
étant  chargés  de  mauvaise  grâce,  l'avoient  singulière- 
ment irrité.  Ce  sont  des  fainéants,  disoit-il,  accoutumés 
à  croupir  dans  l'oisiveté,  mais  je  les  ferai  bien  marcher; 
et  c'étoit  pour  les  faire  marcher  que,  dans  l'intervalle  de 
deux  séances,  il  a  pris  en  bonne  fortune  tant  de  drogues 
et  a  fait  toutes  les  folies  qui  ont  hâté  sa  mort,  et  qui 
l'ont  jeté  dans  l'état  de  désespoir  et  de  démence  le  plus 
affreux.  Je  ne  me  le  rappelle  pas  sans  horreur.  Dès  qu'il 
vit  que  tout  ce  qu'il  avoit  fait  pour  augmenter  ses  forces 
avoit  produit  un  effet  tout  contraire,  la  mort  fut  toujours 
devant  ses  yeux.  Dès  ce  moment  la  rage  s'est  emparée 
de  son  àme.  Rappelez-vous  les  fureurs  d'Oreste  :  Furiis 
agita  tus  ohiit  \    » 

Le  doute  peut-il  encore  exister  ?  Nous  ne  le  croyons 
pas. 


(i)  Cette  lettre  a  été  publiée  pour  la  première  fois  dans  les  Étrennes 
Nationales  de  Gaullieur,  Genève,  i8jj,  III®  année,  pp.  20J-208.  Elle  se 
trouve  à  la  Bibl.  de  Genève  Ms.  Bonnet,  Copies  de  lettres,  t.  X. 


* 
*    * 


Le  contraste  entre  l'existence  extérieure  de  Voltaire 
dans  les  derniers  mois  de  son  séjour  à  Paris  toute  d'apo- 
théose et  celle  qu'il  menait  dans  son  lit,  misérable  et 
abandonné  à  l'hôtel  du  marquis  de  Villette,  est  navrant. 
Autour  de  lui  nulle  sympathie,  nulle  affection.  Son  secré- 
taire Wagnière,  le  seul  être  qui  l'aimait  réellement  — 
avec  Belle  et  Bonne  (Madame  de  Villette)  —  d'une  façon 
désintéressée  écrit  :  «  J'ai  été  témoin  des  scènes  les  plus 
indécentes  dans  la  chambre  du  malade,  lorsqu'il  était 
encore  en  très  grand  danger.  Au  bruit  qu'on  y  faisait  on 
aurait  dit  qu'il  y  avait  des  paysans  ivres  prêts  à  se  battre. 
On  n'avait  aucun  égard  pour  les  ordres  du  médecin,  ni 
aux  instances  du  malade  qui  ne  cessait  de  s'écrier  qu'on 
le  tuait  ^ 

((  M.  Racle,  ingénieur  établi  à  Ferney,  ami  de  M.  de 
Voltaire,  et  qui  se  trouvait  à  Paris  dans  ce  temps  (mai  1778] 
n'ayant  pu,  malgré  ses  prières  et  diverses  tentatives, 
obtenir  de  le  voir,  trouva  enfin  le  moyen  de  s'introduire 
secrètement  auprès  de  lui  :  il  le  vit  tout  seul  dans  sa 
chambre,  sortant  du  bain,  mourant  de  froid.  Ce  Vieillard 
lui  fit  de  grandes  lamentations  sur  le  peu  de  soins  que 
l'on  prenait  de  lui,  et  lui  dit  combien  il  était  à  plaindre 
de  ce  que  j'étais  absent,  qu'il  craignait  que  je  ne  fusse 
tombé  malade  aussi,  ajoutant  :  AJi  !  s'il  avait  été  ici,  je 
ne  serais  pas  dans  le  triste  état  oit  vous  nie  voyez.  Je 


\ï)  Wagnière,  t.  I""',  p.  i3o. 


craindrais  d'être  accusé  d'imposture,  si  je  racontais  en 
détails  l'abandon  affreux  et  l'état  misérable  où  M.  de 
Voltaire  s'est  trouvé  réduit  les  vingt  derniers  jours  de  sa 
vie,  le  cœur  saignerait  de  douleur  et  d'horreur\  )i 

Madame  Denis,  sa  nièce,  n'espérant  plus  rien  de 
l'exploitation  de  son  prestige  et  de  sa  gloire,  attendait 
avec  impatience  son  héritage,  elle  trouvait  qu'il  résistait 
trop  longtemps  à  la  maladie  :  «  Jamais^  dit  Wagnière,  je 
Il  ai  vu  Madame  Denis  verser  une  larme  sur  l'état  de  son 
onele  ou  sur  sa  mort...  Madame  Denis  m'avoua,  au 
moment  de  mon  retour  à  Paris,  que  son  grand  souci 
depuis  trente  jours  avait  été  de  savoir  comment  elle 
pourrait  enterrer  son  oncle.  Elle  ajouta  :  A^ous  mirions 
été  très  embarrassés  s'il  en  était  revenu  parce  qu'il  aurait 
pu  avoir  encore  des  moments  lucides'.  Malgré  les  ins- 
tances de  Tronchin  (il  annonçait  une  crise  fatale  si  son 
client  ne  s'arrachait  pas  à  la  vie  fiévreuse  de  Paris), 
malgré  les  supplications  du  malade,  elle  se  refusait  à 
retourner  à  Ferney  et  manœuvrait  de  façon  à  mettre 
obstacle  à  toute  libéralité  de  sa  part  et  à  s'assurer  le 
bénéfice  d'un  testament  du  3o  septembre  1776  qui  la 
favorisait  et  dont  elle   craignait  la  révocation  ;  dans  ce 


(i)  Wagnière,  t.  I",  p.  IJ9. 

(2]  Wagnière,  t.  P%  p.  49'-^-  Madame  Denis  craignait-elle  d'être  amenée 
à  expliquer  devant  des  tiers  ses  manœuvres  tendant  à  empêcher  Voltaire 
de  recevoir  son  notaire  M.  Dutertre,  et  de  jNI.  Autran,  agent  de  change, 
les  80000  livres  qu'il  avait  demandées  à  son  banquier  lyonnais 
et  dont  il  est  question  plus  loin.  —  Wagnière,  t.  P'',  p.  iGo.  D'ailleurs 
le  Patriarche  de  Ferney  ne  s  illusionnait  pas  sur  les  sentiments  de  sa 
nièce  :  «  Il  lui  interdisait  sa  chambre  dès  le  26  mai  et  elle  ne  le  revit 
plus  jusqu'à    sa    mort.    » 


XXIV   — 


but  elle  interceptait  les  lettres  et  billets  adressés  par 
Voltaire  à  M.  Autran,  agent  de  change,  chargé  par  son 
banquier  Schérer  de  lui  verser  80000  livres  et  le  malheu- 
reux ao^onisant  est  mort  avec  la  conviction  que  cette 
somme  lui  avait  été  volée  '  ;  elle  écartait  également  de  son 
lit  M«  Dutertre,  le  notaire,  dont  il  réclamait  la  présence 
avec  insistance^. 

Dès  le  26  mai  elle  faisait  préparer   son  carrosse  pour 
le   mener  enterrer  ^ 


(i)  Wagnière,  d'après  les  ordres  de  son  maître,  en  passant  par  Lyon, 
lui  lit  tenir  80000  livres  par  M.  Schérer,  son  banquier.  Cette 
somme  fut  envoyée  à  M.  Autran,  agent  de  change  à  Paris,  qui  fit  prier 
M.  de  Voltaire  de  passer  chez  lui.  Le  Patriarche  répondit  qu'étant  malade, 
il  demandait  à  M.  Autran  de  venir  lui-même.  Il  donna  le  billet  à  son  cui- 
sinier, ALadame  Denis  le  lui  retira  des  mains  et  lui  dit  de  répondre  qu'il 
n'avait  pas  trouvé  M.  Autran,  à  qui  le  malade  écrivit  encore  plusieurs 
autres  billets  qui  ne  purent  parvenir  à  leur  adresse,  il  est  mort  dans 
l'idée    que    cette   somme  lui  avait  été  volée.  (Wagnière,  t.  I",  p.   i53  et 

p.  i58.) 

Dans  la  nuit  du  jeudi  au  vendredi  aS  mai  à  3  heures  du  matin  (5  jours 
avant  sa  mort).  Voltaire  dicta  au  domestique  même  de  Madame  Denis  un 
billet  secret  destiné  à  Ferney,  billet  qui  prouve  le  machiavélisme  de  sa 
nièce  et  le  succès  de  ses  manœuvres.  Ce  billet  a  été  publié  par  MM.  Perey 
et  Maugras  :  «  Je  me  meurs,  mon  cher  Wagnière,  il  paraît  bien  difficile 
que  j'en  réchappe.  Je  suis  bien  puni  de  votre  départ,  d'avoir  quitté  Ferney, 
et  d'avoir  pris  ma  maison  à  Paris,  Jai  recours  à  vous  pour  être  payé  de 
M.  Schérer,  qui  est,  comme  vous  le  savez,  dépositaire  de  toute  ma  fortune. 
J'attends  de  vous  cette  consolation  dans  les  inquiétudes  mortelles  où  me 
plonge  mon  état...  » 

11.)  a  II  écrivit  aussi  plusieurs  fois  à  son  notaire,  M.  Dutertre,  pour  le 
prier  de  venir  près  de  lui.  Celui-ci  ne  reçut  aucun  des  billets,  il  supplia 
alors,  un  soir,  Madame  de  Saint-Julien  d'aller  elle-même  le  chercher,  elle 
en  fit  part  à  Madame  Denis,  qui  lui  répondit  que  M.  de  Voltaire  étant 
fou,  elle  ne  devait  pas  se  charger  de  cette  commission.  Le  malade  réitéra 
sa  prière,  elle  le  dit  encore  à  Madame  Denis  qui  lit  la  même  réponse. 
Lorsqu'elle  revint  auprès  de  lui,  voyant  qu'elle  n'amenait  pas  M.  Dutertre, 
il  s'écria  avec  désespoir  :  Ah  !  grand  Dieu  !  vous  êtes  donc.  Madame,  comme 
tout  le  monde,  vous  me  trahissez  aussi  ».  (Wagnière,  t.  l''',  p    i58.j 

(3)  Wagnière,  t.  l'^p.  l'Jo. 


A  peine  le  cor[)s  de  Voltaire  déposé  ù  l'Abbaye  de 
Scellières,  au  lendemain  de  la  décision  de  l'Académie 
française  fixant  l'éloge  du  Patriarche  comme  sujet  du  prix 
annuel  de  poésie,  Madame  Denis  négociait  la  vente  de 
Ferney  au  marquis  de  Villette  \  elle  cédait  sa  bibliothèque 
à  l'Impératrice  de  Russie  moyennant  i35ooo  livres,  et  ces 
deux  opérations  menées  à  bien  elle  ne  tardait  pas 
(janvier  1780)  à  se  remarier.  Veuve  d'un  commissaire  des 
guerres,  puis  maîtresse  de  Voltaire,  elle  épousait  à 
68  ans  un  nommé  François  Duvivier  ou  plutôt  Vivier,  dit 
Nicolas  Toupet,  riche  à  3o  000  livres  de  rentes.  L'élu  de 
son  cœur,  estropié  d'un  bras,  avait  58  ans  et  en  paraissait 
trente  de  moins  qu'elle ~. 

Le  marquis  de  Villette  valait  moins  encore  que  Madame 
Denis  ;    de  mœurs  honteuses,   sans    cœur   et   sans    cou- 


(i)  ^ladame  Denis  écrivait  à  Wag-nière  le  29  septembre  1778  :  «  Je 
voudrais  que  le  feu  fut  à  Feruey.  »  (Wagnière,  t.  P'',  p.  168,  note.) 

«  Trois  mois  après  la  mort  de  son  oncle,  nous  reçûmes  à  Ferney  la 
nouvelle  que  cette  terre,  f[ui  devait  rester  toujours  dans  sa  famille,  venait 
d'èti-e  vendue  à  M.  le  marquis  de  Villette  pour  deux  cent  trente  mille 
francs.  L'indignation  y  fut  extrême,  ainsi  que  dans  les  environs,  surtout 
(pumd  on  apprit  qu'elle  avait  refusé  cette  terre  à  M.  d'Hornoy,  son  neveu, 
qui  la  lui  demandait  aux  mêmes  conditions  que  M.  de  Villette...  (Wagnière, 
t.  1",  p.  1G8.) 

i'i)  Mémoires  de  Bachauniont  :  Elle  est  laide,  grosse  comme  un  muid, 
et  d'une  mauvaise  santé.  Malgré  la  considération  de  son  oncle  qui  se 
réfléchissait  sur  elle,  elle  désirait  depuis  longtemps  d'en  être  débarrassée 
pour  devenir  maîtresse  de  sa  fortune  et  de  ses  actions.  A  peine  jouit-elle 
de  ces  deux  biens  et  la  voilà  qui  se  remet  sous  la  tutelle  d'un  maître 
impérieux,  dur,  sans  complaisance  et  qui  ne  peut  môme  lui  procurer  les 
plaisirs  qui  excitent  ordinairement  les  veuves  à  se  remarier.  Certifié  exact 
par  Wagnière  (t.  II,  p.  33).  —  Entre  le  commissaire  des  guerres  et  Voltaire, 
se  placerait  l'allemand  Greff,  et  ensuite,  du  vivant  même  du  Patriarche  de 
Ferney,  le  génois  Caraccioli,  le  prétendu  marquis  de  Ximenès,  Baculard 
d'Arnaud,  La  Harpe.  Collini,   le   major  de  Constant.  (Nourrisson,  p.  118.) 


rage  \  sans  respect  humain  (il  se  plaisait  à  se  dire  le  fils  de 
Voltaire^),  il  était  depuis  quelques  mois  le  détestable  mari 
d'une  femme  délicieuse.  Aussitôt  le  contrat  d'achat  de 
Ferney  signé  pour  235  ooo  livres,  Villette  offrait  le 
domaine  à  Catherine  II,  et,  sur  son  refus,  le  louait  à 
un    particulier   après   avoir  vendu    à    un   cabaretier   les 


(i)  Voii'  p.  6,  note  i. 

(2)  «  Entre  autres  prétentions,  M.  le  marquis  de  Villette  a  celle  d'être  le 
fils  de  M.  de  Voltaire,  et  de  toutes  ces  prétentions  ce  n'est  point  la  moins 
courageuse  sans  doute.  Nous  ignorons  jusqu'à  l'ombre  de  vraisemblance 
qu'elle  pourrait  avoir.  «  Qu'est  venu  faire  ici  M.  de  Villette  ?  disait  quel- 
qu'un à  Voltaire  à  Ferney.  —  Il  dit  qu'il  est  venu  se  purifier  chez  moi; 
mais  je  crains  bien  qu'il  n'ait  fait  comme  Gribouille,  qui  se  mettait  dans 
l'eau  de  peur  de  la  pluie.  »  (Cor/"<?s^.  lia.  de  Griniin.,  avril  1778,  t.  XII, 
p.  ()o,  éd.  Tourneux.) 

«  Voltaire  ne  respectait  pas  plus  sa  mère  que  M.  de  Villette  ne  respec- 
tait la  sienne  :  «  Belle,  spirituelle,  enjouée,  la  mère  de  Voltaire  (Marie- 
Marguerite  Daumarl,  morte  en  1701)  avait  vécu  fort  entourée.  Les  assi- 
duités du  chansonnier  Rochebrune  avaient  même  provoqué  des  médisances, 
dont  Voltaire  ne  craignait  point  de  se  faire  étourdiment  et  odieusement 
l'écho  : 

«   Dans  tes  vers,  Duché,  je  te  prie, 
Ne  compare  pas  au  Messie 
Un  pauvre  diable  comme  moi  ; 
Je  n'ai  de  lui  que  sa  misère, 
Et  suis  bien  éloigné,   ma  foi, 
D'avoir  une  vierge  pour  mèi-e,  » 

Alors  qu'il  composait  ce  sixain  (1706),  Voltaire  avait  à  peine  douze  ans. 
A  l'âge  de  cinquante  ans  (1744),  s'adressant  au  duc  de  Richelieu,  il  prenait 
un  plaisir  étrange  à  raviver  encore  des  souvenirs  sans  doute  calom- 
nieux : 

«   Je  crains  bien  qu'en  cherchant  de  l'esprit,  et  des  traits, 

Le  bâtard  de  Rochebrune, 

Ne  fatigue  et  n'importune. 
Le  successeur  d'Armand  et  les  esprits  bien  faits.  » 

(Nourrisson,  p.  55.) 


meubles  de  la  chambre  du  Philosophe  et  même  son  écri- 
toire  \ 

Tel  est  le  souvenir  attendri  et  respectueux  que  Voltaire 
laissait  dans  le  cœur  de  Madame  Denis  à  qui  il  avait  légué 
presque  toute  sa  fortune*  et  dans  celui  du  marquis  de 
Villette  qui  avait  reçu  son  dernier  soupira 


*    * 


Le  refus  par  le  clergé  de  Paris  d'accorder  au  corps  de 
Voltaire  la  sépulture  chrétienne  a  fait  couler  des  flots 
d'encre.  Naturellement  les  mots  d'intolérance,  de  fana- 
tisme, etc.,  ont  été  prononcés  surtout  par  les  philosophes. 
Ecoutons  Gondorcet  tracer  le  portrait  du  Curé  de  Saint- 
Sulpice  :  «  Ce  Curé  était  un  de  ces  hommes  moitié  hypo- 
crites, moitié  imbéciles,  parlant  avec  la  persuasion  stu- 


(i)   VilleUe  vint  à  Ferney  en   juillet   1779,11  lit  vendre  beaucoup   de 

meubles  et  presque  tous  ceux  de  la  chambre  de  ce  grand  homme On 

voit  dans  un  cabaret  de  Ferne}-  les  portes  de  l'armoire  qui  était  dans  la 
chambre  de  M.  de  Voltaire  et  dans  laquelle  il  renfermait  ses  papiers  ; 
M.  de  Villette  les  a  vendues  au  cabaretier  ainsi  que  son  écritoire,  ses 
flambeaux,  etc.  (Wagnière,  t,  P'',  p.  169.) 

(■2)  Madame  Denis  avait  hérité  de  80000  livres  de  rentes  et  de 
/|OOOoo  livres  d'argent  comptant.  Le  fac-similé  du  testament  de  Voltaire  a 
été  publié  dans  le  dernier  volume  des  Œuvres  de  Voltaire^  Paris,  1862, 
l'original  a  été  adjugé  5  000  francs  à  l'hôtel  Drouot  le  3o  janvier  1882. 
Voltaire  a  joué  toute  sa  vie  le  rôle  de  mourant  dans  le  but  d'obtenir  de  ses 
capitaux  le  rendement  le  plus  élevé,  il  en  plaçait  la  plus  grande  partie  en 
rentes  viagères  ! 

(3)  Villette  a  exploité  jusqu'à  sa  mort  (arrivée  à  temps  pour  lui  éviter  la 
guillotine)  la  gloire  de  Voltaire.  Il  a  eu  la  joie  de  voir  établir  le  culte  de  la 
déesse  Raison  (de  cette  Raison  si  chère  aux  philosophes  du  xviii"^  siècle), 
qui  devait  servir  de  prologue  aux  déclanchements  du  couteau  égalitaire. 
Les  victimes  de  la  Terreur,  sans  être  moins  intéressantes,  ont  été  un  peu 
plus  nombreuses  que  les  victimes  de  Louis  X^'  et  de  Louis  XM  ! 


XXVIII 


pide  d'un  énergumène,  agissant  avec  la  souplesse  d'un 
jésuite,  humble  dans  ses  manières  jusqu'à  la  bassesse, 
arrogant  dans  ses  prétentions  sacerdotales,  rampant 
auprès  des  grands,  charitable  pour  cette  populace  dont 
on  dispose  avec  des  aumônes,  et  fatiguant  les  simples 
citoyens  de  son  impérieux  fanatisme.  »  Si  on  raisonne 
sans  passion,  M.  de  Tersac  se  serait  deshonoré  et  aurait 
deshonoré  l'Eglise  à  laquelle  il  appartenait  en  recevant 
Voltaire  comme  l'un  des  siens.  Le  Patriarche  de  Ferney 
ne  s'était  pas  borné  à  saper  les  bases  de  la  religion 
catholique,  à  la  ridiculiser,  à  la  calomnier,  il  en  avait 
profané  les  sacrements.  Est-il  besoin  de  rappeler  ses 
Pâques  de  1754  à  Golmar  complétées  par  l'envoi  de  douze 
bouteilles  de  bon  vin  et  d'une  longe  de  veau  au  Couvent 
des  Capucins  de  cette  ville  ^;  l'église  de  Ferney  bâtie 
avec  cette  inscription  :  «  Deo  erexit  Voltaire  m.  dcc.  lxi'  » 
au  moment  où  il  qualifiait  le  Christ  de  «  pendu  »  et  de 
((  potence  ^  »  une  croix  ancienne  qu'il  faisait  abattre  comme 


(i)  CoUini  :  Mon  séjour  auprès  de  Voltaire^  1807,  p.  r^S. 
('2)  Trad.  libre  :  Au  Dieu  de  Voltaire.  (L.  Grouslé.) 

(3)  «  Mais  il  est  certain  qu'il  faillit  s'attirer  une  mauvaise  affaire  en 
faisant  abattre  une  croix  ancienne  qui  masquait  la  vue  de  son  église  nou- 
velle ;  qu'on  lui  attribue  un  mot  irrévérencieux  mais  très  vraisemblable  au 
sujet  de  cette  croix  (Enlevez-moi  cette  potence,  dit-il  aux  ouvriers,  à  ce 
qu'on  prétendit).  Pour  saisir  toute  l'indécence  voulue  de  ce  propos  il  faut 
savoir  qu'avec  d'Alenibert,  Voltaire  appelait  Jésus -Christ  le  «  pendu  ». 
(L.  Crouslé,  La  Vie  et  les  Œuvres  de  Voltaire,  t.  I^r,  p.  369.) 

Le  respectable  François  Tronchin  a  écrit  dans  ses  notes  :  Voltaire  se 
mit  à  crier  :  Otez-moi  ce  pendu  de  là  [Le  Conseiller  Fr.  Tronchin,  par 
Henri  Tronchin,  p.  iGo).  Tronchin  savait  mieux  que  personne  la  vérité  sur 
cet  incident,  car  c'est  lui  qui,  par  ses  démarches  près  du  Procureur  géné- 
ral et  du  Président  de  la  Cour  de  Parlement  de  Dijon,  avait  arrêté  les 
poursuites  commencées  à  la  demande  de  l'évèque  d'Annecy,  M8''  Biord. 


gênant  la  perspective  de  cette  église  ;  ses  Pâques  de  1768 
entourées  d'un  apparat  grotesque  :  deux  gardes-chasse 
Tescortaient  précédés  de  six  cierges  et  d'un  missel  porté 
devant  lui\  le  sermon  qu'il  fit  après  avoir  communié  en 
usurpant  les  fonctions  curiales  ;  ses  Pâques  de  1769^  dans 
son  château  de  Ferney,  sous  le  prétexte  d'une  maladie 
inventée  à  plaisir,  accompagnées  d'une  série  d'actes  nota- 
riés, le  premier  signifié  le  3o  mars  au  Curé  de  Ferney,  le 
second  dressé  le  3i  mars  et  le  troisième  le  i^'"  avril  en 
recevant  la  communion  ;  sa  profession  de  foi  catholique 
du  i5  avril  suivant,  encore  par  devant  notaire^;  enfin  son 
affdiation  à  la  Confrérie  des  Capucins  à  titre  de  protecteur 
de  rOrdre  dans  la  province  de  Gex\  Tout  cet  étalage  de 
cynisme  n'était  ignoré  de  personne  et  cependant  l'Eglise, 
le  Clergé  et  le  Gouvernement  royal  ont  été  à  son  égard 


(i)  Gininm.  Corresp.  litt.,  ('d.  Tourneux,  t.  Mil,  p.  63.  i^r  mai  17G8. 

(2)  Pâques  qualifiées  plus  lard  par  lui-même  de  farce  ridicule  dans  une 
lettre  à  Madame  Du  Deffand.  —  «  On  ne  peut  donner  une  plus  grande  mar- 
que de  mépris  pour  ces  facéties  que  de  les  jouer  soi-même  ».  (Lettre  à 
d  Argental  du  8  mai  1769.) 

(3)  Wagnière  a  donné  le  récit  de  cette  comédie  et  le  texte  de  toutes  les 
pièces  (t.  h'-,  p.  7!)),  il  dit  que  Voltaire  a  désavoué  la  profession  de  foi  du 
ij  avril  (p.  83),  mais  le  Patriarche  de  Ferney  est  trop  familier  avec  le 
mensonge  pour  accorder  créance  à  sa  parole,  d'ailleurs  cette  profession 
de  foi  n'était  pas  ])lus  grotesque  que  ses  déclarations  des  3o  et  3i  mars; 
elle  en  est  au  contraire  le  complément  naturel. 

(4)  «  Mais,  mon  Dieu,  Madame,  savez-vous  que  j'étais  capucin?  C'est 
une  dignité  que  je  dois  à  Madame  la  duchesse  de  Choiseul  et  à  Saint- 
Cucufin.  Voyez  comme  Dieu  a  pris  soin  de  ses  élus,  et  comme  la  grâce  fait 
des  tours  de  passe-passe  avant  que  d'arriver  au  but.  Le  général  (Aimé  de 
Lamballe)  m'a  envoyé  de  Rome  une  patente.  Je  suis  capucin  au  spirituel 
et  au  temporel,  étant  d'ailleurs  père  temporel  des  capucins  de  Gex....  signé 
Frère  V., capucin  indigne.  (Lettre  à  Madame  Du  Deffand  du  11  février  1770.) 

D'autres  lettres  de  Voltaire  sont  signées  Frère  Voltaire,  capucin. 


d'une  mansuétude  extrême,  à  peine  M''  Biord  a-t-il 
montré  quelque  énergie,  fort  mal  secondé  d'ailleurs  par  le 
duc  de  Choiseul.  Tout  autre  que  Voltaire  n'aurait  pu 
échapper  au  châtiment  que  les  lois  infligeaient  aux  blasphé- 
mateurs. Le  pape  et  les  évoques,  séduits  par  son  esprit, 
n'avaient  pas  l'air  de  s'apercevoir  de  ses  turlupinades. 
Benoit  XIV  acceptait  la  dédicace  [en  italien)  de  sa  tra- 
srédie  de  Mahomet^  et  le  cardinal  Passionei,  son  corres- 
pondant  à  Rome,  lui  envoyait,  avec  l'autorisation  du  Saint- 
Père,  le  cilice  de  Saint  François  d'Assise  pour  l'église  de 
Ferney  '  ! 

Jamais  homme  n'a  bénéficié  d'une  plus  grande  bien- 
veillance de  la  part  de  l'Eglise  et  jamais  l'Eglise  n'a 
rencontré  un  ennemi  aussi  redoutable.  La  modération  a 
été  d'un  seul  côté,  le  côté  de  la  victime.  Mais  Fabnégation 
ou  plutôt  l'abdication  devait  s'arrêter  devant  le  cercueil 
de  Voltaire,  son  corps   escorté  par  le   clergé  eut  été  un 


(i)  Voici  la  traduction  de  l'épître  dédicatoire  :  «  Très  Saint-Père,  Votre 
Sainteté  voudra  bien  pardonner  la  liberté  que  prend  l'un  des  plus  humbles, 
mais  l'un  des  plus  grands  admirateurs  de  la  vertu,  de  consacrer  au  Chef 
de  la  véritable  religion,  un  écrit  contre  le  fondateur  d'une  religion  fausse 
et  barbare. 

«  A  qui  pourrais-je  plus  convenablement  adresser  la  satire  de  la  cruauté 
et  des  erreurs  d'un  faux  prophète,  qu'au  Vicaire  et  à  l'imitateur  d'un  Dieu 
de  paix  et  de  vérité. 

«  Que  Votre  Sainteté  daigne  permettre  que  je  mette  à  ses  pieds  et  le 
livre  et  l'auteur.  J'ose  lui  demander  sa  protection  pour  l'un  et  sa  bénédic- 
tion pour  l'autre.  C'est  avec  ces  sentiments  d'une  profonde  vénération  que 
je  me  prosterne  et  que  je  baise  vos  pieds  sacrés.  »  Paris,  17  août  1745. 

(2)  Voltaire  s'était  adressé  au  pape,  par  l'entremise  du  duc  de  Choiseul 
et  du  cardinal  Passionei,  un  de  ses  correspondants  romains  (pour  arrêter 
les  suites  du  scandale  du  «  Pendu  »),  le  pape  lui  envoya  des  reliques  pour 
son  église  nouvelle,  c'est-à-dire  le  cilice  de  Saint  François  d'Assise, 
pati'on  du  philosophe.  (L.  Crouslé,  p.  369.) 


XXXI    


spectacle  indigne  qu'il  avait  peut-être  souhaité  comme 
le  couronnement  de  ses  impiétés  ! 

Nous  n'exagérons  pas  en  parlant  de  la  sorte  du  carac- 
tère de  Voltaire.  Les  esprits  indépendants,  ceux  qui  n'ont 
pas  d'accès  de  folie  irréligieuse,  bien  qu'éloignés  de  tout 
esprit  confessionnel,  ont  apprécié  dans  des  termes  cruels 
la  valeur  morale  du  Patriarche  de  Ferney  : 

«  Voltaire  avait  bien  des  travers,  bien  des  ridicules, 
bien  des  petitesses Il  y  avait  du  mépris  dans  l'amuse- 
ment qu'on  prenait  à  ses  grimaces  et  à  ses  malices,  même 
ses  admirateurs  et  ses  amis  s'attristèrent  plus  d'une  fois  à 
ses  postures  de  vieux  singe.  On  le  voyait  faire  le  bouffon 
pour  faire  rire,  mais  aussi  pour  sa  sûreté^ » 

On  aura  beau  épiloguer.  Voltaire  avait  le  droit  d'attaquer 
la  religion  chétienne,  de  discuter  ses  dogmes,  il  n'avait  pas 
le  droit  de  tronquer  les  textes, d'étalerune  érudition  menson- 
gère"', et,  chose  plus  grave  encore,  d'insulter  et  de  bafouer 
par  le  sacrilège  le  Dieu  de  vingt-cinq  millions  de  Français  ! 

(i)  G.  Lanson,  Voltaire,  article  de  la  Grande  Encyclopédie.  M.  Lanson 
a  publié  en  1907,  dans  la  Collection  des  grands  écrivains  français,  une 
remarquable  monographie  de  Voltaire. 

(2)  Quiconque  a  lu  les  volumes  de  M.  l'abbé  Guenée  (Lettres  de  quel- 
ques juifs  portugais,  allemands  et  polonais  à  M.  de  Voltaire,  Lisbonne  et 
Paris,  1769)  sait  à  n'en  pouvoir  plus  douter,  que  Voltaire  manque  de 
science  personnelle,  de  bonne  foi,  de  suite;  qu'il  est  dans  sa  propagande 
anti-juive  et  anti-chrétienne,  l'incarnation  même  de  l'imposture  dans 
l'incrédulité  ;  qu'il  n'y  a  enfin  aucun  fond  à  faire  sur  sa  prétendue  critique 
érudite  et  philosophique  ;  qu'il  peut  même  souvent  être  convaincu  d'erreur 
par  les  écrivains  libre-penseurs,  dont  il  s'est  fait  le  plagiaire,  par  les  Bayle, 
les  Bolingbroke,  les  Collins,  etc.  ;  qu'il  faut  toujours  recourir  au  texte 
authentique  des  passages  qu'il  allègue  (car  il  n'entend  ni  ne  connaît  les 
langues  où  ils  sont  écrits)  et  qu'enfin  il  ne  lui  reste  en  propre  que  sa 
prévention,  sa  légèreté,  son  effronterie,  et  la  séduisante  habileté  de  sa 
plume,  (Crouslé  (L.),  La  Vie  et  les  Œuvres  de  Voltaire,  t.  H,  p.  aSi.) 


XXXII 


*    * 


Les  restes  de  Voltaire,  transférés  en  1791  de  l'Abbaye 
de  Scellières  au  Panthéon,  reposent- ils  encore  dans  le 
cercueil  qui  est  censé  les  contenir  ?  Ont-ils  évité  la  voirie 
qu'il  redoutait  tant  ! 

Le  fait  est  discutable  et  discuté.  Une  commission 
nommée  en  1898  par  M.  Rambaud,  ministre  de  l'Instruc- 
tion publique,  aurait  constaté  la  présence  d'ossements 
dans  ce  cercueil,  mais  ces  ossements  sont-ils  ceux  de 
Voltaire  '  ? 

De  i85o  à  1898,  la  question  paraissait  tranchée,  ils 
passaient  pour  avoir  été  enlevés  en  i8i4  ou  1821  et  il  ne 
s'était  produit  aucun  démenti  devant  cette  affirmation 
nettement  formulée  et  réitérée  à   maintes  reprises'. 

Son  cervelet,  emporté  en  1778  par  l'apothicaire- 
embaumeur  Mitouard^  a  fini  par  échouer  à  l'Hôtel  des 
ventes  en  1870  et  on  ne  sait  ce  qu'il  est  devenu. 

(i)  «  Hâtons-nous  cV ajouter  qu'un  autro  Ministre  de  l'Instruction 
publique,  JM.  Alfred  Ramhaud,  au  counncncenieut  de  la  présente 
année  1898,  ému  par  les  discussions  qui  s'étaient  élevées  dans  le  public, 
a  fait  constater  par  une  commission  désignée  à  cet  effet,  et  dont  nous 
avons  entendu  personnellement  un  des  membres,  que  le  monument  de 
Voltaire,  au  Pantbéon,  renferme  encore  des  ossements,  qui  ont  été  déclarés 
officiellement  être  ceux  du  célèl)re  philosophe.  Nous  n'avons  pas  qualité 
pour  prononcer  sur  l'identité  réelle  de  ces  restes.  (L.  Crouslé.) 

[1)  Voir  l'article  :  Violation  du  tombeau  de  Voltaire,  éd.  Moland,  i883, 
t.  1^'-,  p.  4f/>- 

(3)  La  dépêche  du  prince  Bariatinski  à  Catherine  II,  du  11  juin  1778, 
porte  :  «  Lorsqu'on  ouvrit  le  crâne,  on  lui  trouva  le  cerveau  d'une  gran- 
deur considérable.  Le  jeune  chirurgien  qui  fit  cette  opération  fut  étonné 
de  celle  quantité  de  cervelle.  II  témoigna  sa  surprise  et  son  admiration  à 
cet  égard,  et  ne  pouvant  se   lasser  de  regarder  ce  phénomène  avec  des 


Seul  son  cœur,  conservé  longtemps  dans  la  famille  de 
Villette,  est  déposé  à  la  Bibliothèque  Nationale. 

F.  Lachèvre. 


yeux  interdits,  il  demanda  même  la  permission  de  garder  le  cervelet,  dési- 
rant conserver  pieusement  quelques  restes  de  ce  grand  homme.   » 

Cette  information  est  erronée,  le  chirurgien  qui  fit  l'autopsie  n'était  pas 
jeune,  Try,  reçu  en  1752,  avait  donc  dépassé  la  cinquantaine,  Pipelet  !«', 
dont  on  a  parlé  également  et  à  tort,  était  chirurgien  depuis  i^So.  Enfin  le 
cervelet  fut  consci'vé  non  par  le  chirurgien,  mais  par  l'apothicaire  qui  fit 
l'embaumement,  Mitouard,  «  maître  en  pharmacie  de  la  Ville  de  Paris,  » 
demeurant  rue  de  Beaune. 

En  voici  la  preuve  : 

Du  jeudi  11  juin  1778. 

«  Les  personnes  qui  auroient  été  curieuses  de  voir  la  cervelle  et  le  cer- 
velet du  feu  sieur  de  Voltaire,  singulièrement  remarquables  soit  par  leur 
volume  extraordinaii'e,  soit  par  une  consistance  toute  particulière,  pou- 
voient  aisément  se  satisfaire  chez  le  sieur  Mitouard  apothicaire,  rue  de 
Beaune,  faubourg  Saint-Germain,  qui  avait  cru  devoir  recueillir  soigneu- 
sement l'une  et  l'autre  pour  les  conserver  dans  l'esprit  de  vin.  Ses 
entrailles,  dont  le  sieur  Try,  chirurgien,  demeurant  rue  de  Bourbon  (c'est 
une  erreur,  il  demeurait  rue  du  Bacq,  en  face  les  Mousquetaires),  chargé 
de  l'ouverture  du  cadavre  et  de  son  embaumement,  n'avoit  sans  doute  su 
que  faire  avoient  été  jettées  dans  les  latrines  ;  mais  son  cœur,  cette  portion 
si  sublime  de  son  être  au  jugement  de  ses  partisans  les  plus  zélés,  étoit 
demeuré  entre  les  mains  du  sieur  marquis  de  Villette  qui  l'avoit  fait  enfer- 
mer dans  une  boette  sur  laquelle  on  lisoit  gravée  cette  inscription  fran- 
çoise  :  Son  esprit  est  partout  et  son  cœur  est  ici.  » 

[Mes  loisirs  ou  journal  d'événements  tels  qu'ils  parviennent  à  ma 
connaissance.  Ms.  du  libraire  Hardy.  Bibl.  Nat.,  fr.  6682,  p.  5oo.) 


ENQUÊTE   FAITE    EN    1778 


SUR 


LES  CIRCONSTANCES  DE   LA  MALADIE   ET   DE  LA  MORT 


DE 


VOLTAIRE 

publiée  sur  le  Manuscrit  inédit. 


FAC-SIMILE    DES    PAGES    100   ET  101    DU   MANUSCRIT 


1c:iiL  ci'u^ux. ivujuucta.  du nt'cùuui 


LETTRE  D'ENVOI   A  MONSEIGNEUR  L'ÉVÊQUE   D'A... 

nu     I*"    DÉCEMRHE     177!^ 

Peu  de  tems  après  la  mort  de  Voltaire,  vous  me 
demandâtes,  Monseigneur,  des  détails  assurés  et  de  la 
diligence  dans  l'envoi  des  détails  de  cette  mort  déplo- 
rable. La  Renommée  vous  l'avoit  déjà  peinte,  et  elle 
s'étoit  servie  des  couleurs  qu'employent  les  écrivains 
sacrés,  les  auteurs  ecclésiastiques,  pour  décrire  celles  des 
Antiochius,  des  Hérodes  et  des  Juliens.  Il  sembloit  que  la 
Providence  n'avoit  effectivement  tiré  le  Patriarche  des 
mécréans  des  extrémitez  du  Royaume,  que  pour  frapper 
avec  plus  d'éclat  sa  victime  ;  la  frapper  quatre  mois 
après,  au  milieu  des  philosophes  rassemblés,  et  sur  le 
grand  Théâtre  qu'il  avoit  infecté  de  ses  erreurs.  Vous 
excitâtes  mon  zèle  en  me  faisant  part  des  projets  qu'avoit 
formé  le  vôtre.  A  la  veille  de  parcourir  le  diocèse  inté- 
ressant que  Dieu  vous  a  confié,  vous  me  demandiez  des 
armes  pour  combattre  les  maximes  et  les  disciples  du 
Chef  qui  venoit  de  périr  à  Paris  :  car,  ajoutez-vous,  la 
contagion  philosophique  a  pénétré  jusqu'à  nous  malgré 
l'éloignement  des  lieux,  la  différence  des  langues  et  la 
diversité  des  empires,  ^'oltaire  mourant  dans  les  horreurs 
du  désespoir  vous  paroissoit  le  remède  le  plus  efficace  ; 
mais  pour  l'employer  avec  prudence,  vous  me  demandiez 
des  détails  et  de  l'exactitude.  Je  fis  preuve  de  ma  bonne 


volonté  en  vous  envoyant  alors  le  peu  de  choses  que  je 
pus  recueillir,  et  je  vous  promis  des  suplémens  lors  que 
j'aurois  fait  des  recherches  ;  elles  sont  enfin  terminées,  et 
je  viens  acquitter  ma  dette  en  supléant  à  l'indigence  de 
mon  premier  envoi.  La  délicatesse  dans  le  choix  des 
preuves,  la  réserve  à  n'admettre  que  celles  qui  portent  le 
caractère  de  la  vérité  m'ont  servi  de  règle  et  ont  dirigé 
mes  pas. 

Pour  parvenir  à  mon  but,  il  a  fallu  vaincre  bien  des 
obstacles,  déchirer  quantité  de  voiles.  L'Esprit  de  ténè- 
bres qui,  au  quatrième  siècle,  sema  des  incertitudes  sur 
les  circonstances  de  la  mort  de  Julien  l'Apostat  qui 
subsistent  encore  \  n'a  cessé  de  couvrir  de  nuages  épais 
l'abyme  que  l'incrédulité  creuse  sous  les  pas  de  ses  secta- 
teurs. C'est  à  lui  sans  doute  qu'il  faut  attribuer  la  pusilla- 
nimité de  tant  de  témoins  des  derniers  momens  de  Vol- 
taire qui  ne  parlent  pas  et  les  mensonges  de  tant  d'autres 
qui  parlent. 

(i)  Ces  incertitudes  consistent  en  ceci,  d'après  M.  le  D''  A.  B.  [Inter- 
médiaire des  Chercheurs  et  des  Curieux^  1908,  p.  11 5).  «  Est-il  vrai  que 
Julien  l'Apostat  mourant  se  soit  écrié  :  «  Tu  as  vaincu,  Galiléen  »,  et  que 
cette  mort  ait  été  le  résultat  d'une  intervention  directe  de  Dieu. 

«  Amraien  Marcellin  fait  dire  à  Julien  tombant  de  cheval  après  le  coup 
de  javelot  :  «  0  Soleil,  tu  as  perdu  Julien.  »  Théodoret,  évêque  de  Cyr, 
auteur  presque  contemporain,  puisqu'il  est  mort  en  458,  dans  son  Historia 
Eccla.,  liv.  III,  chap.  xx,  donne  au  contraire  ce  fait,  comme  l'ayant 
entendu  raconter. 

«  Quant  à  la  cause  de  la  mort,  trois  versions  en  existent.  L'empereur 
aurait  été  tué  par  la  flèche  d'un  Parthe  à  la  fin  d'une  bataille  ;  Libanius 
accuse  les  chrétiens  d'être  les  auteurs  de  cette  mort;  Calliste  déclare  que 
Julien  a  été  tué  par  un  génie.  D'autre  part,  différents  auteurs  ecclésias- 
tiques apprennent  que  la  mort  de  Julien  fut  transmise  instantanément  au 
loin,  la  font  voir  comme  un  acte  de  la  volonté  de  Dieu  voulant  cette  mort 
pour  délivrer  les  chrétiens  de  la  persécution  ;  la  (lèche  égarée  d'un 
Parthe  aurait  pu  être  son  instrument.  » 


Mes  peines  seront  payées  au  centuple,  si  en  dévoilant 
l'affreux  tableau  de  Voltaire  mourant,  je  puis  donner  par 
vous,  Monseigneur,  à  ses  disciples  la  leçon  terrible  que 
son  médecin  Tronchin  leur  a  souhaitée  plus  d'une  fois. 
Elles  seront  doublement  récompensées  si  vous  les  honorez 
de  votre  approbation. 

Rien  n'égale  le  respect  avec  lequel  j'ai  l'honneur 
d^être,  etc. 


CIRCONSTANCES  DE  LA  MORT  DE  VOLTAIRE 

ARRIVÉE    LE    3o    MAY    I--8 


M.  de  Voltaire  arriva  à  Paris  le  lo  février  1778  \  sans 
y  avoir  été  annoncé.  Il  descendit  et  logea  chez  M.  de 
Villette,  quai  des  Théatins,  au  coin  de  la  rue  de  Beaune, 
dans  une  maison  qu'il  tient  à  vie  de  feu  Madame  la  mar- 
quise de  Grammont-Gaulet,  tante  de  M.  de  Pompignan. 
M.  de  Villette  est  le  fils  du  Trésorier  des  guerres,  dont  la 
mère,  bel  esprit,  liée  avec  les  philosophes  du  tems  a 
donné  à  ce  fds  une  éducation  digne  d'elle.  Il  avoit  tout 
récemment  fait  un   long  séjour  chez   M.    de   Voltaire  à 


(i)  Voltaire  était  parti  le  5  février  de  Ferney  avec  Wagnière,  son 
secrétaire,  et  avec  son  cuisinier;  il  arriva  à  Paris  le  lo  février  vers  les 
3  h.  1/2  du  soir  dans  la  voiture  de  M.  de  Villette  qui  était  allée  le  chercher 
à  Moret.  [Relation  du  voyage  de  M.  de  Voltaire  à  Paris,  en  1778,  et  de  sa 
mort,  par  Wagnière,  son  secrétaire.  Mémoires  sur  Voltaire  et  sur  ses 
ouvrages,  par  Longchamp  et  Wagnière...,  t.  I'^'",  iS'iG,  p.  i  i3.! 


—  6  — 

Ferney\  et  par  la  médiation  de  son  hôte,  il  venoit  d'v 
épouser  M"''  de  Varicourt,  lille  d'un  gentilhomme  du 
canton",  peu  favorisée  de  la  fortune,  mais  avantageuse- 
ment dédommagée  par  ses  qualités  personnelles.  On  est 
persuadé  que  c'est  dans  le  cours  des  fêtes  de  la  noce  et 
par  l'inspiration  de  la  reconnoissance  que  fut  conçu  le 
projet  de  ramener  M.  de  Voltaire  à  Paris.  Le  Vieillard 
excité  n'avoit  pas  de  plus  grand  désir  ;  c'était   aussi  le 


(r)  Voici  la  cause  du  séjour  de  M.  de  Villetle  à  Ferney  :  «  En  1777, 
M.  de  Villette,  dont  on  connaît  les  goûts  et  la  conduite,  se  promenant  un 
jour  au  Vauxhall  avec  une  dame,  fut  rencontré  par  une  demoiselle  du 
monde  fort  connue  de  lui.  Elle  lui  dit  en  passant,  et  en  le  touchant  avec 
son  éventail  :  Adieu,  Villette.  Celui-ci,  feignant  de  ne  pas  la  connaître, 
passa  sans  lui  répondre.  Elle  récidiva;  alors  M.  de  Villette  la  frappa 
avec  une  baguette  qu'il  avait  à  la  main.  Outrée  du  procédé,  elle  (M"''  Thé- 
venin,  morte  en  1779)  alla  se  plaindre  à  un  officier  suisse  qui  alors  était 
son  amant.  Celui-ci,  pour  venger  l'affront  fait  en  public  à  sa  maîtresse,  lit 
avertir  M.  de  A'illette  de  se  rencontrer  dans  tel  endroit  et  à  telle  heure, 
qu'il  s'y  rendroit  pour  lui  donner  (quoique  Suisse)  une  leçon  de  politesse 
envers  les  dames. 

ce  M.  de  Villette,  qui  n'aime  point  ces  sortes  de  choses,  alla  pourtant 
au  rendez-vous,  mais  trois  heures  avant  celle  que  lui  avait  indiquée  son 
adversaire,  lequel  par  conséquent  ne  s'y  trouva  pas  alors.  M.  de  Villette 
revient  sur  le  champ  chez  lui,  fait  son  paquet,  et  part  dans  l'instant  pour 
s'éloigner  de  Paris,  sans  être  décidé  où  il  irait,  et  s'il  se  rendrait  à  Mar- 
seille ou  à  Genève...  Il  vint  en  septembre  voir  M.  de  Voltaire  à  Ferney... 
(Wagnière,  Mémoires,  t.  I"^"",  p.  ii5.) 

(2)  Madame  Denis,  nièce  de  Voltaire,  avait  depuis  deux  ans  pris 
auprès  d'elle,  pour  lui  tenir  compagnie  et  par  commisération,  une  jeune 
demoiselle,  fille  de  M.  de  Varicourt,  garde-du-corps,  père  de  onze  enfants. 

Dès  que  M.  de  Villetle  fut  arrivé,  il  dit  qu'il  voulait  épouser  M"*  de 
Varicourt,  ce  qu'il  fit  enfin,  après  avoir  cependant  tergiversé  près  de  trois 
mois.  Il  n'est  point  vrai,  comme  on  l'a  dit,  et  comme  on  l'a  imprimé,  que 
M.  de  Voltaire  eût  eu  jamais  l'idée  d'offrir  une  forte  dot  à  la  femme  de 
M.  de  Villette  ;  cela  eût  même  été  ridicule,  puisque  M.  de  Villette  s'annonça 
comme  jouissant  de  cent  vingt  mille  livres  de  rentes,  par  conséquent,  il 
n'a  point  eu  la  gloire  prétendue  de  refuser  une  dot.  M.  de  Voltaire  et 
Madame  Denis  donnèrent  seulement  quelques  diamants  à  la  jeune  mariée... 
(Wagnière.  t.  I",  p.  117.) 


vœu  des  Encyclopédistes.  Ces  instituteurs  du  genre 
humain  perdoient  depuis  quelque  tems  beaucoup  de 
terrain  :  Ils  s'étoient  annoncés  comme  les  vengeurs  des 
droits  de  l'humanité  avilie  par  la  superstition  et  le  des- 
potisme, les  héros  des  vertus  sociales,  la  bienfaisance, 
l'honnesteté,  la  tolérance,  mais  des  ouvrages  excellens 
avoient  apprécié  leur  code  fastueux,  et  des  voix  respec- 
tables les  avoient  déférés,  les  preuves  à  la  main,  au  Tri- 
bunal de  la  nation,  comme  des  corrupteurs  dans  l'ordre 
de  tous  les  devoirs  religieux  et  civils.  La  présence  du 
Patriarche  dans  la  capitale  leur  parut  donc  nécessaire 
pour  le  rétablissement  de  leurs  affaires  \  Afin  de  lui  en 
ouvrir  la  route,  on  employa  des  personnes  accréditées  à 
la  Cour.  M.  D.  '  fut  un  des  principaux  solliciteurs;  mais 
on  n'osa  s'adresser  au  Roi.  La  vertu  sévère  de  ce  jeune 
Prince  ôtoit  sans  doute  tout  espoir  de  réussir  auprès  de 
lui.  Un  homme  de  la  Cour  ayant  dit  devant  le  Roi  le  len- 
demain de  cette  arrivée  :  Voilà  donc  Voltaire  à  Paris! 
Le  Roi  en  marqua  sa  surprise.  La  Reine  et  les  personnes 


(i)  «  On  avait  commencé  d'assurer  à  M.  de  Voltaire  que  la  Reine, 
Monsieur,  Monseigneur  le  comte  d'Artois,  toute  la  Cour,  avaient  la  plus 
grande  envie  de  le  voir;  et  dès  lors  il  arrivait  à  Ferney  de  prétendues 
lettres  de  Versailles  et  de  Paris,  remplies  des  choses  les  plus  flatteuses  et 
les  plus  agréables  pour  M.  de  Voltaire,  de  la  part  de  ces  personnes  illustres, 
et  de  celle  du  Roi  même  pour  l'engager  d'aller  à  Paris. 

Enfin,  MM.  de  Villette  et  de  ^illevieille,  Madame  Denis  et  Madame 
de  Villette,  firent  tout  ce  qu'ils  purent  pour  persuader  à  ce  Vieillard  que 
sa  tragédie  [Irène)  tomberait,  s'il  n'allait  pas  lui-môme  à  Paris  pour  la 
faire  jouer  et  conduii'e  les  acteurs;  que  c'était  l'occasion  du  monde  la  plus 
favorable,  puisque  la  Cour,  suivant  les  lettres  qu'on  lui  montrait,  était  si 
bien  disposée  à  son  égard...  (Wagnière,  t.  P"",  p.  ii8.) 

(2)  Charles  de  Ferriol,  comte  d'Argental,  que  Voltaire  appelait  «  Mon 
ange  ». 


—  «  — 

qui  lui  sont  attachées  assurent  qu'elles  n'y  avoient  aucune 
part\ 

Voltaire  arrivé  à  Paris  attira  sur  lui  les  regards  de 
cette  grande  ville  ;  de  la  curiosité  on  passa  rapidement  en 
l'enthousiasme,  et  le  Patriarche  de  Ferney  devint  en  peu 
de  jours  l'idole  de  la  capitale.  Il  fut  assailli  d'une  nuée  de 
visites  des  gens  de  la  Cour  et  de  la  ville,  un  libérateur  de 
la  patrie  n'eut  jamais  reçu  ni  plus  d'hommages  ni  des 
honneurs  aussi  flatteurs.  L'Académie  françoise  qui  ne 
fait  pas  de  visites,  lui  députa  deux  de  ses  membres,  dont 
le  prince  de  Beauvau  fut  le  premier.  Dix  académiciens  se 
joignirent  librement  et  leur  firent  cortège  ^  ;  Franklin  lui 


(i)  «  Le  surlendemain  de  notre  arrivée,  M.  le  marquis  de  Jaucourt 
vint  mystérieusement  avertir  Madame  Denis  que  le  retour  subit  de  son 
oncle  à  Paris  avait  occasionné  beaucoup  d'étonneraent  à  Versailles.  On 
ne  put  le  cacher  à  M.  de  Voltaire,  et  cela  lui  causa  une  grande  surprise. 
On  s'intrigua,  on  fit  parler  à  Madame  Jules  de  Polignac,  amie  intime  de 
la  Reine,  on  engagea  M.  de  Voltaire  à  lui  écrire,  elle  lui  fît  une  réponse 
fort  honnête,  elle  vint  même  le  voir...  (Wagnière,  t.  I",  p.  ii'i.) 

(2)  Extrait  des  Registres  de  l'Académie  française  : 

«  Jeudi  12  février.  L'assemblée  étoit  composée  de  i5  académiciens. 
AL  le  Secrétaire  a  dit  que  M.  de  Voltaire,  après  une  absence  de  3o  années, 
étoit  depuis  deux  jours  à  Paris,  et  a  proposé  à  la  Compagnie  de  féliciter, 
sur  cette  heureuse  arrivée,  par  une  députation  extraordinaire  et  solennelle, 
un  homme  si  célèbre  dans  les  lettres  et  si  prétieux  à  l'Académie  et  à  la 
Nation.  La  Compagnie  d'une  voix  unanime  et  par  acclamation  a  applaudi 
à  la  proposition  de  M.  le  Secrétaire,  et  M.  le  prince  de  Beauvau,  AL  de 
Marmontel  et  M.  de  Saint-Lambert  se  sont  chargés  de  cette  députation. 
Plusieurs  académiciens  ont  proposé  de  s'y  joindre,  et  l'Académie  a  vu 
avec  plaisir  l'empressement  qu'ils  ont  marqué  à  ce  sujet.  Les  trois  députés 
sont  partis  à  la  fin  de  la  séance,  accompagnés  de  presque  tous  ceux  qui 
étoient  présents  à  l'assemblée.  » 

Voici  la  liste  des  présents  :  MM.  d'Arnaud,  d'Alembert,  le  prince 
de  Beauvau,  Sainte-Palaye,  La  Harpe,  Marmontel,  Millot,  Saint-Lam- 
bert, Saurin,  Gaillard,  Batteux,  Beauzée,  de  Chastellux,  Suard  et  Thomas. 

«  Samedi  i\  février.  M.  le  prince  de  Beauvau  a  dit  que  AL  de  Voltaire 
avait  reçu  avec  la  plus  vive  reconnaissance  la  députation  de  l'Académie. 


—  9  — 

mena  son  petit-fils  qu'il  agenouilla  à  ses  pieds,  en  le 
priant  de  lui  donner  sa  bénédiction.  Le  Patriarche  étendit 
alors  ses  bras  octogénaires  sur  le  petit  quaker,  en  pro- 
nonçant Dieu  et  Liberté^;  on  assure  que  des  têtes  mitrées 
grossirent  sa  Cour;  des  femmes  de  distinction  ne  rou- 
girent pas  de  lui  baiser  la  main  ;  mais  c'est  surtout  les 
gens  de  théâtre  qui  furent  les  plus  assidus  et  les  mieux 
accueillis.  Je  ne  veux  vivre  que  pour  vous  et  par  vous 
leur  a-t-il  souvent  répété".  Il  parut  alors  une  pièce  de  vers 
sur  le  retour  du  Patriarche  à  Paris  qui  peut  être  raportée 
avec  ses  notes. 

VOLTAIRE   DE   RETOUR  A  PARIS  ^ 

Plus  vain  que  L'oroTieilleux  Persan 
Si  connu  sous  le  nom  d'Anian, 
Et  dont  r horrible  catastropJie 
Doit  effrayer  tout  philosophe 


(ij  «  Le  célèbre  Franklin  vint,  avec  son  petit-fils,  voir  M.  de  Voltaire, 
et  lui  demanda  sa  bénédiction  pour  ce  jeune  homme,  qui  se  mit  à  genoux. 
Il  la  lui  donna  en  prononçant  ces  mots  :  Dieu,  Liberté  et  Tolérance  ;  û  le 
releva  en  même  temps  et  l'embrassa  tendrement...  (Wagnière,  t.  P'', 
p.  126.) 

((  Il  a  voulu  que  je  donnasse  ma  bénédiction  à  son  petit-fils.  Je  la  lui 
ai  donnée,  en  disant  Dieu  et  la  Liberté  !  en  présence  de  vingt  personnes 
qui  étoient  dans  ma  chambre.  (Lettre  de  Voltaire  au  marquis  de  Florian, 
Paris,  i5  mars  1778.) 

^  oir  également  plus  loin  :  la  lettre  de  \  oltaire  à  l'abbé  Gaultier  du 
20  février  1778.  Wagnière  se  trompe  en  ajoutant  le  mot  «  Tolérance  ». 

{1)  Les  comédiens  vinrent  aussi  en  corps.  Il  leur  dit  :  Je  ne  peux  désor- 
mais vivre  que  par  vous  et  pour  vous.  (Wagnière,  t.  P'',  p.  126.) 

(3)  Voici  une  autre  pièce  de  cette  époque  reproduite  dans  le  Ms.  du 
libraire  Hardy  :  a  Mes  loisirs  ou  journal  d'événements  tels  qu'ils  parviennent 


Rebelle  à  la  Divinitéj 
Maître  Arouët  s'étoit  vanté 
Que,  sans  cjuitter  son  Ji ermitage^ 


a  ma  connaissance  »,  elle  est  précédée  de  la  noie  suivante  :  du  jeudi  aC  fé- 
vrier. «  Tandis  que  des  personnes  de  tout  sexe  et  de  tout  état,  malheu- 
reusement en  trop  grand  nombre  encensoient  follement  le  sieur  de 
Voltaire  et  paroissolcnt  comme  en  délire  par  une  sorte  d'idolâtrie  inconce- 
vable; d'autres  moins  engouées  des  talents  de  ce  singulier  personnage 
devenus  si  préjudiables  à  la  Société  par  le  pernicieux  usage  qu'il  en  avoil 
toujours  fait  s'escrimoient  contre  lui  et  trouvoient  un  malin  plaisir  à 
répandre  les  vers  suivants  : 

Le  sieuv  Vil/ette,  dit  marquis, 
iSuccesseur  des  Jodellcs, 
Facteur  de  vers,  de  prose,  et  d  autres  bagatelles, 
Au  Public  donne  avis 
Quil  possède  dans  sa  boutique. 
Un  animal  plaisant,  unique. 
Arrivé  récemment 
De  Genève  en  droiture. 
Vrai  phénomène  de  nature ^ 
Cadavre,  squelette  ambulant  ; 
Il  a  l'œil  très  vif,  la  voix  forte  ; 
Il  vous  mord,  vous  caresse,  il  est  doux  et  s'emporte  : 
Tantôt  il  parle  comme  un  Dieu, 
Tantôt  il  parle  comme  un  Diable, 
Son  regard  est  malin ^  son  esprit  tout  de  feu. 

Cet  être  inconcevable 
Fait  l'aveugle,  le  sourd  et  quelquefois  le  mort. 
Sa  machine  se  monte  et  démonte  à  ressort. 
Et  la  tête  lui  tourne  en  Vappellant  Grand  homme. 
Des  monts  Crapaks  (sic),  tel  est  V original  en  somme. 
On  le  verra  tous  les  matins. 
Au  bout  du  quai  des  Théatins. 
Par  un  salut  profond,   beaucoup  de  modestie. 
Les  grands  Seigneurs  payeront  leur  curiosité. 
Porte  ouverte  à  V  Académie, 
A  tous  acteurs  de  comédie, 
Qui  flatteront  sa  vanité, 
Et  viendront  adorer  V  Idole  ; 
Les  gens  mitres,  portant  étole, 
Verront  de  loin,  moyennant  une  obole. 
Pour  éviter  ses  griffes  et  ses  dents  ; 
Tout  poëte  entrera  pour  quelques  grains  d'encens. 


//  alioit  recevoir  Llioniniage 
De  l'Empereur  impatient 
D'être  adopté  pour  son  client  ; 
Mais,  ô  la  cruelle  avanture! 
Sans  faire  arrêter  sa  voiture^ 
Au  travers  de  Ferney  soudain, 
Le  Prince  passe  avec  dédain^, 
AJi  !  cjuel  crhve-cœur  pour   Voltaire 
Aussi  depuis  V atrabilaire 
iSans  cesse  en  proie  à  son  dépit, 
N'e  reposoit  71  i  jour  ni  nuit; 
Lors  cpie  la  Denis  et   Villette 
Craignant  cpie  le  /iideu,v  squelette 
JVe  pût  siu'vivre  à  ce  mépris, 
L'ont  fait  revenir  à  Paris. 
Des  gens  qui  sçavent  les  menées 
De  nos  modernes  Capanées  (A) 
Literpretent  différemment 
Ce  singulier  événement  : 
Suivant  eux  le  peuple  incrédule 
Désespéré  du  ridicule 
Pour  lui  rabattre  le  caquet, 


(i)  En  1777,  docile  aux  instructions  de  Marie-Thérèse,  Joseph  II 
voyageant  sous  le  nom  de  comte  de  Falkenstein,  passa  près  de  Ferney, 
sans  s'y  arrêter.  De  là  pour  Voltaire  le  plus  amer  déplaisir  et  qu'il  chercha 
inutilement  à  dissimuler.  Frédéric  le  Grand  ne  l'avait-il  pas  félicité  à 
l'avance  (9  juillet  1777)  de  l'insigne  honneur  qu'il  allait  J-ecevoir  !...  (Nour- 
risson, Voltaire  et  le  Voltairianis/iic,  189G,  p.  222.) 

Les  notes  marquées  d'une  lettre  sont  celles  de  l'auteur  du  Ms. 

(A)  Fatneux  impies  qui  se  moqnoicitt  des  Dieu.r  :  Jupiter  foudroya  Icetr 
chef. 


A  mis  en  jeii  maint  sti-ataghne^ 
Poiu^  engager  Dont  Polyplieme  (B) 
A  quitter  son  triste  manoir, 
Et  venir  relever  U espoir 
D'une  faction  honorée 
Du  noble  nom  de  La  livrée.  (C) 
D'autres,  amis  du  merveilleux^ 
Voyant  Arouet  dans  ces  lieux 
Après  une  si  longue  absence, 
Disent  que  la  reconnoissance 
Parlant  au  cœur  des  beaux  Bijoux  (D) 
Qu'il  venoit  d'unir  comme  Epoux; 
Tous  deux  ont  cru  que  sa  grande  cime 
Et  oit  faite  pour  une  dame 
Vieille  douairière  et  ses  en  fans 
Qui  est  Madame  Du  Defant.  (E) 
Boji  Dieu!  le  cliarmant  mariage! 
Quand  il  n'auroit  que  l'avantage 
D'ôter  à  nos  petits  cjuidams  (F) 
La  tacite  imprimée  aux  Titans! 
Voilà  le  triple  commentaire 


(B)  Polyphème,  cyclope  tiorrihle,  ce  nom  désigne  Voltaire. 

(C)  Voltaire  dans  une  de  ses  brocitures  appelle  honnestenient  nos  petits 
philosophes  du  jour,  sa  livrée. 

(D)  Ces  beaux  bijoux  sont  M.  de  Villette  et  sa  femme. 

(E)  Mad<-  Du  Defant  demeure  au  couvent  de  .S'  Joseph,  rue  S^  Dominique, 
faubourg  Saint-Germain. 

(F)  Ces  petits  Quidams  sont  les  incrédules  dont  Voltaire  est  le  père,  mais 
qui  n'avoient  point  encore  de  mère  en  fait  d'irréligion.  Aussi  ils  étaient  bâtards 
comme  les  Titans  qui  n'avoient  point  de  père  ;  Mad.  Du  Defant  les  légitima 
en  épousant  Voltaire  et  en  les  adoptant  pour  ses  enfans  ;  Dalemhert  à  la 
tête. 


Du  retour  de  i''oct()i>;éiiaire. 
Dès  qu'il  a  reparu  céans, 
La  colwrte  des  mécréans 
A  poussé  de  grands  cris  de  joie, 
Tels  que  ceux  dont  retentit  Troye 
A  V aspect  du  maudit  cheval 
Qui  bientôt  lui  fut  si  fatal. 
Les  supôts  de  l'Académie, 
Les  bouffons  de  la  Comédie 
Et  les  fauteurs  de  V  Opéra, 
Comme  dans  un  jour  de  gala. 
Brûlent  un  encens  sacrilège 
Sur  Vautel  de  la  Vanité 
Leur  unique  Divinité. 
Le  cJief  des  Encyclopédistes  (G) 
Suivi  des  penseurs  ubiquistes. 
N'a  pas  eu  moins  d'empressem^ent 
A  lui  marquer  son  dévouement. 
Il  étoit  encore  à  sa.  porte 
Quand  Nicolet  et  son  escorte 
Ont  gagné  par  le  bout  du  quai 
Lliôtel  du  seigneur  de  Ferney., 
Pour  lui  dire  combien  la  foire 
Seroit  jalouse  de  la.  gloire 
De  l'amuser  quelques  instans, 
Par  divers  petits  passetems 
Faits  pour  l'auteur  de  la  Pucelle. 


(G)  Diderot,  qui  n'étant  point  de  l'Académie,  est  représente  ici  comme  le 
chef  des  mécréans  ubiquistes  et  non  académiciens. 


—  I/i  — 


Mais  voici  bien  d'autre  nouvelle  : 

Ces  jours  derniers  dans  un  bureau 

L'on  assuroit  que  le  bourreau^ 

Tout  empressé  de  reconnoitre 

Qu'Aroilet  a  fait  son  bien  être 

En  lui  fournissant  maint  sujet, 

A  voit  conçu  le  beau  projet 

De  donner  en  place  de  Grève 

Au  nouveau  venu  de  Genève 

Un  spectacle  de  sa  façon, 

Plus  picpiant  sans  comparaison 

Que  celui  de  la  pauvre  Irène 

Qui  n'est  rien  moins  qu'une  Syrêne  ; 

Même  suivant  maint  spectateur 

Zélé  partisan  de  l'Auteur^ 

L'on  ajoutoit  cpt'en  conséquence 

Notre  opérateur  d'importance 

Devoit  cdler  incessamment 

Lui  faire  aussi  son  compliment ^ 

Et  supplier  sa  Seigneur  crie  ^ 

Au  nom  de  toute  la  patrie,  (H) 

De  venir  avec  ses  amis 

Au  grand  TJiéâtre  de  T h  émis  (1) 

Applaudir  aux  succès  tragiques 


(H)  Au  nom  de  la  patrie,  persiflage  anticipe  de  V impertinence  de  nos 
lustrions  qui  lors  du  couronnement  de  Voltaire  n'ont  pas  eu  honte  de  dire  en 
plein  tJiéâtre  que  ce  prétendu  lionncur  lui  étoit  rendu  par  la  France. 

(I)  C'est  la  place  de  Grève  oii  Voltaire  par  ses  abominables  maximes 
conduit  tous  les  Jours  des  scélérats  au  grand  avantage  de  Maître  Chariot, 
exécuteur  de  la  haute  justice. 


—  i5  — 

De  ses  œuvres  pliilosophiques. 

Depuis  Von  a  semé  le  bruit 

Qu'en  effet  une  belle  nuit 

Le  preux  clievalier  de  la  Corde, 

Dûment  escorté  par  la  horde 

De  ses  formidables  recors ^ 

Tous  eu  élégans  /'ust-au-corps. 

S'est  rendu  c/iez  le  gentillâtre 

Dont  un  travail  opiniâtre  (K) 

Entrepris  pour  de  vils  farceurs 

Malgré  Melpomene  et  ses  sœurs, 

Avoit  dérangé  la  machine 

Et  dérouté  la  médecine. 

Mais  comment  Vaura-t-il  reçu  ? 

C'est  ce  que  personne  n'a  scu. 

Cependant  son  goût  pour  la  scène 

Fait  croire  aux  badauts  de  la  Seine 

Qu'il  s'est  volontiers  engagé 

A  contenter  son  protégé^ 

Mais  qu'il  n'y  paroitra  cpt'en  masque 

De  peur  d'essuqer  quelque  frasque  (L). 

Pauvre  Aroiïet  voilà  l'accueil 

Que  mérite  ton  sot  orgueil. 

Il  n'y  manquoit  plus  qu'une  c/iose 


(K)  7^out  le  monde  sçalt  que  les  efforts  qiiil  a  faits  pour  réformer  sa 
pitoyable  tragédie  d'Irène  peu  de  tems  après  sou  arrivée  à  Paris  lui  ont  causé 
un  crachement  de  sang  quia  accéléré  sa  mort. 

(L)  C'est-à-dire  de  peur  que  que/qu'un  des  patiens  venant  à  le  reconnoltre 
pour  son  ancien  maître  ne  demandât  qud  fût  exécuté  en  sa  place,  ce  qui 
serait  assurément  un  fâcheux  quiproquo  pour  Aroïcet. 

4 


—   i6  — 

Les  honneurs  de  i'ApotJiéose 
Décernés  par  des  baladins, 
Des  pliilosoplies,  des  eatins. 
Pour  prix  de  tes  pièces  tragicpies. 
De  tes  colificliets  luhricpies, 
Surtout  de  tes  impiétés. 
O  vanité  des  vanités! 

Il  y  a  quelque  tems  que  Voltaire  présenta  au  théâtre 
une  pièce  qui  porte  le  nom  à' Irène  ;  il  n'omit  rien  alors 
pour  la  faire  réussir;  mais  malgré  l'intrigue  et  la  cabale, 
la  traofédie  étoit  restée  dans  l'oubli  \  G'étoit  un  enfant  de 
sa  vieillesse  qu'il  chérissoit  comme  son  chef-d'œuvre 
quoiqu'il  ne  méritât  pas  cette  prédilection.  A  quatre-vingts 
ans  l'imagination  est  froide  et  la  verve  est  stérile  ;  Voltaire 
en  avoit  quatre-vingt-quatre,  et  son  Irène  se  ressentoit 
des  injures  du  tems.  Ce  père  aveugle,  désirant  à  quelque 
prix  que  ce  fût  lui  donner  de  la  célébrité  par  le  théâtre, 
chercha  ce  qu'il  y  avoit  de  meilleur  parmi  les  acteurs.  Le 
Kain,  l'un  des  plus  fameux,  lui  avoit  été  enlevé  par  la  mort 
le  propre  jour  de  son  arrivée  à  Paris  '\  On  lui  proposa  la 
dame  Vestris,  actrice  à  grands  talens.  11  voulut  Texercer 
lui-même  ;  à  cet  effet  il  lui  donna  à  apprendre  des  tirades 
de  vers  qu'il  lui  fît  déclamer  ensuite  ;  comme  elle  pronon- 


(i)  La  tragédie  à' Irène  avait  été  reçue  à  l'unanimité  à  la  Comédie 
française  le  2  janvier  177H.  La  Harpe  dont  on  avait  reçu  les  Barméc'ules  et 
Barthe  aussi  bien  partagé  avec  V Homme  persormel,  se  retirèrent  devant 
Voltaire.  (Desnoiresterres,  Voltaire,  t.  VIII,  p.  178.) 

(2)  Le  Kain  mourut  le  8  février,  deux  jours  avant  l'arrivée  de  Voltaire. 
Il  avait  refusé  de  jouer  le  rôle  de  Léonce  dans  la  tragédie  d'Irène,  mais 
Voltaire  espérait  le  faire  revenir  sur  sa  résolution. 


çoit  le  mot /«ù'^  Voltaire  l'arresta  en  lui  faisant  observer 
que  c'est  dans  la  langue  françoise  un  des  mots  qui  vient 
le  plus  souvent  à  la  bouche,  qui  signifie  une  plus  grande 
diversité  de  choses  et  dont  la  prononciation  est  plus 
importante.  Son  âme  s'émeut,  il  veut  réciter  le  morceau 
lui-même,  et  se  livrant  à  de  grands  mouvemens  il  se  rompt 
un  vaisseau  dans  la  poitrine.  Le  sang  vient  avec  une  abon- 
dance qui  effraie,  Tronchin  est  appelle,  il  prononce  que  les 
jours  du  vieillard  sont  en  danger". 


(i)  Nous  n'avons  pas  trouvé  ce  mot  dans  la  tragédie  d'Irc/te,  du  moins 
dans  le  texte  moderne,  on  sait  que  cette  pièce  a  subi  de  profondes 
modifications  du  chef  de  Fauteur  lui-même,  et  de  ses  amis  La  Harpe,  etc., 
mais  ces  dernières  avaient  été  faites  sans  son  assentiment. 

(2)  Ce  récit  est  en  contradiction  avec  celui  de  Wagnièrc  j't.  !<■'',  p.  127). 

«  Le  25  février,  à  midi  et  un  quart,  il  me  dictait  de  son  lit.  Il  toussa 
trois  fois  assez  fort;  je  me  retournai  ;  dans  l'instant  il  me  dit  :  O/i  !  oh  !  je 
crache  le  sang.  Et  sur  le  moment,  le  sang  lui  jaillit  par  la  bouche  et  par  le 
nez,  avec  la  même  violence  que  quand  on  ouvre  le  robinet  d'une  fontaine 
dont  l'eau  est  forcée.  Je  sonnai  :  Madame  Denis  entra  ;  j'écrivis  un  mot  à 
M.  Tronchin.  Enfin,  toute  la  maison  fut  en  alarme,  et  la  chambre  du  malade 
remplie  de  monde.  Il  m'ordonna  d'écrire  à  l'abbé  Gautier  de  venir  lui 
parler,  ne  voulant  pas,  disait-il,  que  l'on  jetât  son  corps  à  la  voirie.  Je  fis 
semblant  d'envoyer  ma  lettre,  afin  que  Ion  ne  dit  pas  que  M.  de  Voltaire 
avait  montré  de  la  faiblesse.  Je  l'assurai  qu'on  n'avait  pu  trouver  l'Abbé. 
Alors  il  dit  aux  personnes  c{ui  étaient  dans  la  chambre  :  Au  moins.  Mes- 
sieurs, vous  serez  témoins  que  J'ai  demandé  it  remplir  ce  qu'on  appelle  ici  ses 
devoirs.  Tronchin  arriva  bientôt » 

Voici  ce  que  dit  ^L  Desnoireslerrcs  de  INladanje  Vestris  :  «  Il  ne  pou- 
vait s'accoutumer  de  l'imperturbable  sérénité  de  Madame  Vestris  dans  les 
moments  où  elle  aurait  eu  le  plus  besoin  d'élan  et  de  pathétique,  et  il  lui 
témoigna  avec  quelque  impatience  ce  qu'il  regrettait  de  ne  pas  rencontrer 
en  elle;  car  l'art  ne  supplée  pas  à  l'âme  absente,  bien  qu'il  parvienne  quel- 
quefois à  donner  le  change.  «  INIadame,  je  me  rappelle  Mademoiselle  Du- 
clos  que  j'ai  vue,  il  y  a  cinquante  ans,  faire  pleurer  une  assemblée  nom- 
breuse en  prononçant  ce  seul  mot  :  un  mon  père,  mon  amant,  dit  par  elle, 
faisait  fondre  en  larmes  tous  les  spectateurs.  »  Mais  Madame  Vestris,  qui 
avait  d'incontestables  qualités,  manquait  complètement  de  ce  diable  au 
corps,  la  première  vertu  de  la  comédienne  et  le  sine  qua  non  aux  yeux  de 
l'auteur  de  /.aire.  » 


I«  — 


Tandis  que  l^iris  n'ûtoil  occupé  que  de  Voltaire,  que 
Vencens  académique  et  comique  (bon  mot  du  maréchal  de 
Richelieu)  formoit  un  nuage  autour  du  Philosophe,  un 
prêtre  inconnu,  ci  devant  curé  d'un  village  de  Normandie, 
retiré  depuis  peu  à  Paris  avec  une  pension  de  600  livres 
sur  sa  cure,  faisant  la  fonction  de  chapelain  aux  Incu- 
rables, conçut  le  projet  de  sa  conversion  et  pour  l'enta- 
mer il  lui  écrivit  cette  lettre  :  «  Beaucoup  de  personnes, 
«  Monsieur,  vous  admirent  [et  font  votre  éloge  en  beaux 
«  vers  et  en  prose  élégante]  \  je  désire  du  plus  profond  de 
«  mon  cœur  être  du  nombre  de  vos  admirateurs'.  J'aurai 
«  cet  avantage,  si  vous  voulez  cela  dépend  de  vous,  [j'en 
((  suis  siir]  il  est  encore  tems.  J'en  dirois  davantage^  si 
«  vous  me  permettiez  de  m'entretenir  avec  vous.  Quoique^ 
«  le  plus  indigne  de  tous  les  Ministres,  je  ne  vous  dirois 
«  cependant  rien  d'indigne  de  mon  ministère,  et  qui  ne 
dût  ^  vous  faire  un  [grand]  plaisir.  Mais  comme  je  n'ose 
pas  me  flatter  que  vous  me  procurerez^  un  aussi  grand 
bonheur,  je  ne  vous  oublierai  pas  pour  cela  au  Saint- 
Sacrifice  de  la  Messe,  et  je  prierai  avec  le  plus  de 
ferveur  qu'il  me  sera  possible  le  Dieu  juste  et  miséri- 
«   cordieux  pour  le  salut  de  votre  àme  immortelle  qui  doit 


(i)  Les  mots  ou  phrases  eiUre  crochets  et  en  italique  sont  omises  dans 
le  Mémoire  de  l'abbé  Gaultier. 

yi]  Var.  du  Mémoire  de  l'abbé  Gaultier  :  être  de  leur  nombre... 

(3)  Ici.  Je  vous  en  dirai  davantage  si  vous  me  permettez... 

(4I  Id.  Quoique  je  sois...  .  ' 

(5)  Id.  Je  ne  vous  dirai...  et  qui  ne  doive... 

(6)  Id.   que  vous  me  procuriez... 


—   '9 


((  être  jugée  sur  ses  actions  \  Pardonnez-moi,  Monsieur, 
«  si  j'ai  pris  la  liberté  de  vous  écrire,  mon  intention  [n'est 
pas  de  vous  offenser]  mais'  de  vous  rendre  le  plus 
grand  de  tous  les  services  ;  je  puis  le  faire  avec  le 
secours  de  celui  qui  choisit  [ce  qu'il  y  a]  de  plus  foible^ 
pour  confondre  ce  qu'il  y  a  de  plus  fort.  Je  me  croirois 
heureux  si  la  réponse  [dont  vous  ni  honorerez  peut-être] 


c(   étoit  analogue  à  mes  sentimens\  J'ai  l'honneur  d'être 


«  avec  un  très  profond  respect,  etc.,  signé  :  l'abbé 
«  Gaultier  [cliez  M.  Guihert,  sculpteur  du  Roi,  rue  de 
«   Sève    sicj  près  les  Boulevards  ,  à  Paris,  ce   20   Février 

«  1778 ^ 

Voltaire  répondit  sur  le  champ  : 

«  Votre  lettre,  Monsieur,  me  paroit  celle  d'un  hon- 
«  neste  homme,  et  cela  me  suffit  pour  me  déterminer  à 
c(  recevoir  l'honneur  do  voire  visite  le  jour  et  le  moment*^ 
«  qu'il  vous  plaira  de  me  la  faire.  Je  vous  dirai  la  même 
((  chose  que  j'ai  dite  en  donnant  ma  bénédiction  au  petit 
t(   fds  de  l'illustre  et  sage  Franklin,  l'homme  le  plus  respec- 


(i)  \'ar.  du  Mémoire  de  l'abbé  Gaulier  :  qui  est  peut-être  sur  le  point 
d'être  jugée  sur  toutes  ses  actions. 
(•>,)  Jd.  est... 

(3)  Id.  le  plus  foible... 

(4)  Id.  Que  je  me  croirois  heureux  si  votre  réponse  est  analogue  aux 
sentiments  avec  lesquels,  etc. 

(5)  Voici  comment  Wagnière  parle  de  cette  lettre  du  20  février 
(t.  I^r,  p.  124)  '■  «  Dans  ce  temps,  un  ex-jésuite,  nommé  l'abbé  Gautier  [sic), 
lui  écrivit  pour  lui  offrir  ses  services  spirituels,  si  l'occasion  s'en  présen- 
tait, yi.  de  Voltaire  le  remercia  par  écrit.  L'Abbé  vint  le  voir  et  laissa  son 
adresse.  Quand  il  fut  sorti,  je  demandai  à  mon  cher  maître  s'il  était 
content  de  M.  Gautier.  Il  me  répondit  que  c'était  un  bon  imbccile. 

(6)  Var.  des  Mémoires  de  l'abbé  Gaultier  :  les  momens... 


f(  table  de  l'Amérique   \et  peut-être  de  L'Europe,  qui  me 
((  demandoit  cette  béné diction] .  Je  ne  prononçois  que  ces 
«   mots  Dieu  et  liberté  \  Tous  les  assistants  versèrent  des 
((  larmes  d'attendrissement;  je  me  flatte  que  vous  êtes  dans 
«  les  mêmes  principes.  J'ai  84  ans,  je  vais  bientôt  paroître 
«  devant  ce  [grand]  Dieu,  créateur  de  tous  les  mondes. 
((   Si  vous  avez  quelque  chose  [de  particulier]  à  me  com- 
à  muniquer,  [et  qui  en  vaille  la  peine],  je  me  ferai  un 
«  devoir  et  un  honneur  de  recevoir  votre  visite,  malgré 
«  les  souffrances   qui  m'accablent.  J'ai   l'honneur  d'être 
«   Monsieur,  votre,   etc.  Signé  :  Voltaire    [gentilhojume 
«  ordinaire  de  La  Chambre  du  Roi].  Ce  20  février  1778.^ 
Sur    cette  réponse,  l'abbé   Gaultier  se  présente  chez 
M.  de  Voltaire,  il  est  introduit  au  milieu  d'un  cercle  aussi 
nombreux   que    brillant  :  une   soutane  devoit  attirer  les 
reo-ards.  Ceux  de    Voltaire    démêlent  l'Abbé.  11  l'aborde 
et,  le  prenant  par  la  main,  il  le  conduit  dans  son  cabinet, 
en  disant  un  mot  d'excuse  à  la  compagnie  qu'il  laisse. 
Qui  êtes-vous.  Monsieur,   lui   demanda-t-il   en  le  faisant 
asseoir?  N'est-ce  pas  M.  C Archevêque  qui  vous  envoie, 
ou  le  Curé  de  Saint-Sulpice ?  L'Abbé  répond  modestement 
qu'il  n'est  député  de  personne,  que  sa  démarche  n'a  d'autre 
principe    que    le    zèle   de   son    salut;  alors  il  l'invite,  il 
l'exhorte  le  plus  pathétiquement  qu'il  peut,  et  il  termine 
en  lui    disant:  M.   l'abbé  Lattaignant,  votre  ami,  vient 
de   faire  une  confession  générale  par   laquelle  il  s'est 
procuré  le  repos  de  la  conscience;  il  vous  souhaite  ainsi 

(1)  Var.  du  Mémoire  de  l'abbé  Gaultier  :  Dieu  et  la  liberté. 
(1)   Id.  Paris,  -ii  février  1778. 


que  moi  le  niéine  bonheur.  Il  s'est  servi  de  mon  ministère 
je  m'estim^erois    lieureux  si  je  pouvois   vous   rendre  le 
niêrne  service. 

Voltaire  parut  charmé  d'apprendre  des  nouvelles  de 
l'abbé  Lattaignant,  mais  intrigué  de  la  singularité  de 
cette  visite,  il  poursuivit  ses  questions  :  Dites-moi,  Mon- 
sieur, qui  étes-vous?  J'ai  été  Jésuite  dix-sept  ans,  répondit 
l'Abbé.  Au  sortir  de  la  Société,  j'ai  vicarié  trois  ans  au 
Havre  de  Gràce^,  on  me  donna  ensuite  une  cure  à  la 
campagne  que  j'ai  servie  longtemps  \  Je  l'ai  remise  enfin, 
en  réservant  une  pension  de  600  livres.  C'est  toute  ma 
fortune.  Je  suis  actuellement  approuvé  dans  le  diocèse  de 
Paris,  et  je  dis  la  messe  au.r  Incurables''.  Voltaire, 
content  de  la  conduite  de  l'Abbé,  lui  fît  l'aveu  qu'il  avoit 
d'abord  essayé  de  persifler  sa  lettre,  mais  qu'il  n'avoit 
trouvé  rien  de  plaisant  à  dire  :  Je  ne  suis  pas  éloigné, 
ajo\ilSL-t-i\,  de  parler  affaire  avec  vous;  mais  je  suis  scan- 
dalisé qu'un  Jiomme  de  mérite  comme  vous,  n'ait  point 
encore  été  récompensé  :  j'en  fais  mon  affaire;  quant  à  sa 
qualité  de  Jésuite,  elle  ne  l'effaroucha  pas  :  J'en  ai  connu 


(i)   Ce  détail  a  été  omis  dans  les  Mémoires  de  l'abljé  Gaultier. 

(a)   Saint-Mard,  dans  le  diocèse  de  Rouen  [Mémoires  de  l'abbé  Gaultier). 

(3)  Toutes  les  allégations  ci-dessus  du  Ms.  sont  confirmées  expressé- 
ment par  le  Mémoire  de  l'abbé  Gaultier.  Voici  comment  ce  dernier  les 
complète  :  «  M.  de  Voltaire  me  fît  des  oO'res  de  services,  mais  pensant 
moins  aux  récompenses  fugitives  de  ce  monde  qu'aux  récompenses  éter- 
nelles que  Dieu  destine  à  ses  élus, je  lui  dis:  «  Ah  !  que  je  me  croirois  bien 
récompensé  si  vous  étiez  ma  conquête  !  ce  Dieu  miséricordieux  ne  veut  pas 
votre  perte,  revenez  donc  à  lui,  puisqu'il  revient  à  vous.  »  M.  de  Voltaire 
touché  de  ces  paroles,  me  dit  qu'il  aimoit  Dieu  ;  je  lui  répondis  «  que 
c'était  beaucoup,  mais  qu'il  falloit  lui  en  donner  des  marques,  car  un 
amour  oisif  ne  fut  jamais  le  vrai  amour  de  Dieu,  qui  est  actif». 


plusieurs,   lui   dit-il,    et  j'ai  singulièrement    estimé    le 
Père  Forée \ 

Le  crachement  de  sang  qui  continuoit  avec  abondance 
fit  craindre  pour  les  jours  du  vieillard.  M.  de  Tersac, 
curé  de  Saint-Sulpice  sa  paroisse,  se  présenta  et  fut  goûté. 


(i)  M.  l'abbé  Gaultier  dans  son  Mémoire  ne  dit  pas  que  Voltaire  avait 
eu  d'abord  l'intention  de  persifler  sa  lettre  et  il  ne  parle  pas  non  plus  des 
Jésuites  et  du  Père  Porée.  Il  termine  ainsi  son  entretien  du  21  février  : 
«  ]M.  de  Voltaire  dit  d'autres  choses  auxquelles  je  répondis  d'une  manière 
qui  parut  le  contenter.  Notre  conversation  fut  interrompue  par  trois  per- 
sonnes différentes.  M.  l'Abbé,  me  dit  la  première,  finissez  donc,  vous 
voyez  que  M.  de  Voltaire  vomit  le  sang,  et  qu'il  n'est  pas  en  état  de  parler. 
M.  de  Voltaire  répondit  assez  vivement  :  «  Hé  Mr  !  laissez-moi,  je  vous 
prie,  avec  M.  ïahhé  Gaultier  mon  ami,  il  ne  me  flatte  pas.  »  ^Madame  Denis 
qui  parut  au  bout  de  trois  quarts  d'heure,  me  dit  avec  beaucoup  de  dou- 
ceur, M.  l'Abbé,  mon  oncle  doit  être  bien  fatigué,  je  vous  prie  de  remettre 
la  partie  à  un  autre  instant.  Alors  je  quittai  M.  de  Voltaire,  en  lui  deman- 
dant permission  de  venir  le  voir  de  tems  en  tems,  ce  qu'il  m'accorda  avec 
plaisir.  Je  lui  dis  que  je  ferois  tous  les  jours  mémoire  de  lui  au  Sainl- 
Sacrifîce  de  la  Messe  ;  il  me  remercia  et  me  parut  attendri.  Adieu,  M.  de 
Voltaire,  ajoutai-je,  comptez  que  vous  n'avez  pas  de  meilleur  ami  que  moi 
dans  le  monde.  » 

Wagnière  (t.  II,  p.  89)  s'est  élevé  contre  cette  partie  du  récit  de  l'abbé 
Gaultier  :  «  Cela  n'est  pas  vrai.  Et  d'ailleurs  l'hémorragie  de  M.  de  \o\- 
taire  ne  lui  vint  que  le  aS  février  vers  midi.  C'est  un  petit  anachronisme 
dont  l'abbé  Gaultier  ne  s'est  point  aperçu  en  composant  postérieurement 
son  Mémoire  et  ses  conversations  avec  M.  de  Voltaire.  » 

Voici  comment  Voltaire  appréciait  le  Père  Porée,  son  ancien  maître  au 
collège  Louis-le-Grand  :  «  Rien  n'effacera  dans  mon  cœur  la  mémoire  du 
Père  Porée,  cpii  est  également  cher  à  tous  ceux  qui  ont  étudié  sous  lui. 
Jamais  homme  ne  rendit  l'étude  et  la  vertu  plus  aimables.  Les  heures  de 
ces  leçons  étaient  pour  nous  des  heures  délicieuses;  et  j'aurais  voulu 
qu'il  eût  été  établi  dans  Paris,  dans  Athènes,  qu'on  pût  assister  à  tout  âge 
à  de  telles  leçons  ;  je  serais  revenu  souvent  les  entendre.  J'ai  eu  le  boiilieur 
iCêtre  formé  par  plus  d'un  Jésuite  du  caractère  du  Père  Porée,  et  je  sais 
(ju'il  a  des  successeurs  dignes  de  lui.  Enfin,  pendant  les  sept  années  que 
j  ai  vécu  dans  leur  maison,  qu'ai-je  vu  chez  eux?  La  vie  la  plus  laborieuse, 
la  plus  frugale,  la  plus  réglée  ;  toutes  leurs  heures  partagées  entre  les 
soins  qu'ils  nous  donnaient  et  les  exercices  de  leur  profession  austère. 
J'en  atteste  des  milliers  d'hommes  élevés  par  eux  comme  moi  ;  il  n'y  en 
aura  pas  un  seul  qui  puisse  me  démentir...  »  (Lettre  au  Père  de  La  Tour, 
7  février   i  746). 


Encouragé  par  ses  premiers  succès,  il  multiplia  ses 
visites,  gagna  ou  crut  gagner  du  terrain;  enfin  il  parvint 
à  faire  convenir  le  malade  qu'une  réparation  publique  des 
scandales  qu'il  avoit  donnés  étoit  un  préliminaire,  indis- 
pensable dans  la  circonstance,  des  sacremens  :  mais  de 
quelle  manière  la  faire  cette  réparation;  quelle  espèce  de 
publicité  lui  donner?  Le  rusé  Philosophe  accoutumé  à  la 
négociation  s'envelopoit  sans  cesse  dans  les  accessoires 
et  gagnoit  du  tems.  Gomme  il  craignoit  singulièrement  le 
refus  de  la  sépulture  ecclésiastique,  il  ménageoit  fort  son 
Pasteur;  cette  crainte  se  manifesta  une  nuit  qu'il  revassoit; 
son  chirurgien,  qui  étoit  à  côté  de  lui,  l'entendant  parler 
avec  feu  prêta  l'oreille  :  Voltaire  disoit  :  non,  je  ne  veux 
pas  être  jette  Cl  la  voirie  comme  la  Le  Couvreur^ .  Tel  fut 
effectivement  le  sort  de  cette  fameuse  comédienne  morte 
en  lySo.  M.  Languot  de  Gergi,  curé  de  Saint-Sulpice,  lui 
refusa  la  sépulture  ecclésiastique,  et  elle  fut  enterrée  sur 
les  bords  de  la  Seine  au  Gros-Gaillou. 

Voltaire  s'étant  enfin  déterminé  à  faire  la  réparation 


(i)  Lettre  de  D'Aleinbert  au  roi  de  Prusse,  Paris,  3  juillet  1778  : 
«  Quelques  jours  avant  sa  maladie,  il  m'avait  demandé  dans  une  conversa- 
tion de  confiance,  comment  je  lui  conseillais  de  se  conduire,  si  pendant 
son  séjour  il  venait  à  tomber  grièvement  malade.  Ma  réponse  (ut  celle 
que  tout  homme  sage  lui  aurait  laite  à  ma  place,  qu'il  ferait  bien  de  se 
conduire  dans  cette  circonstance  comme  tous  les  philosophes  qui  l'avaient 
précédé,  entre  autres  comme  Fontenelle  et  Montesquieu,  qui  avaient  suivi 
l'usage, 

Et  reçu  ce  que  vous  savez 

Avec  beaucoup  de  déf'éreuce. 

Il  approuva  beaucoup  ma  réponse  :  «  Je  pense  de  même,  me  dit-il,  car  il 
ne  faut  pas  être  jeté  à  la  voirie,  comme  j'y  ai  vu  jeter  la  pauvre  Lecou- 
vreur...  » 

{OEinres  de  Frédéric  le  Grand,  Berlin,  t.  XXV,  p.  io3.) 


—  ik  — 


exigée,  il  ne  fut  plus  question  que  d'en  libeller  une  qui  ne 
dit  ni  trop  ni  trop  peu,  mais  qui  dit  ce  qu'il  falloit. 
M.  le  Curé  de  Saint-Sulpice  fut  au  Conseil,  en  dressa  une 
qu'il  communiqua  à  M^'"  l'Archevêque.  Muni  de  son  appro- 
bation, il  la  proposa  au  Philosophe.  Le  pas  étoit  glissant, 
mais  le  Patriarche  s'en  tira  avec  sa  dextérité  ordinaire  : 
Ten  suis  content,  et  je  la  trouve  bien,  lui  dit-il,  cependant 
il  manque  quelque  chose  au  style  :  or  cela  me  regarde, 
laissez-la  moi,  dans  vingt-quatre  li cures  j'aurai  fait  mes 
changemens  \ 

Ce  n'étoit  point  la  forme  qui  l'embarrassoit,  lui  et  les 
siens,  c'étoit  le  fond.  C'étoit  surtout  M.  le  Curé  dirigé  par 


(i)  Le  Mémoire  de  l'abbé  Gaultier  (et  cela  se  comprend,  il  n'avait  pas 
à  s'occuper  des  faits  et  gestes  de  M.  de  Tersac)  ne  parle  pas  de  plusieurs 
visites  du  Curé  de  Saint-Sulpice,  qui  doivent  se  placer  entre  le  22  février 
et  le  i"  mars.  La  visite  antérieure  du  16  février  est  affirmée  par  l'abbé 
Gaultier  et  par  l'auteur  du  Ms.  (voir  p.  26). 

L'abbé  Gaultier  :  «  A  peine  eus-je  célébré  la  Sainte-Messe  que  je  me 
transportai  le  27  février  1778  chez  M.  le  marquis  de  Villette  pour  y  voir 
M.  de  Voltaire.  Je  ne  puis  parler  ce  jour-là  qu'à  Madame  Denis,  qui  me 
dit  que  M.  le  Curé  de  Saint-Sulpice  étoit  venu  pour  engager  M.  de  Voltaire 
à  ne  point  différer  sa  confession,  et  qu'il  lui  avoit  répondu  qu'il  avoit  toute 
confiance  en  moi.  Après  cette  visite,  j'allai  rendre  compte  de  ma  visite  à 
M.  le  Curé  de  Saint-Sulpice...  » 

Il  en  est  aussi  question  dans  les  Mémoires  de  Bachaumont  (5  mars  1778)  : 
«  Il  (l'abbé  Gaultier)  s'est  présenté  au  marquis  de  Villette,  qui,  sentant  le 
danger  de  cette  visite  insidieuse,  n'a  eu  garde  d'expulser  le  prêtre,  l'a  fort 

bien  accueilli  et  l'a  conduit  chez  M.  de  Voltaire Le  Curé,  profitant  de 

la  voie  ouverte,  est  venu  peu  après,  et  a  eu  avec  le  malade  une  seconde 
conversation...  »  Wagnière  a  contesté  ce  paragraphe  (t.  I",  p.  445). 

Il  est  difficile  d'admettre  les  visites  du  Curé  de  Saint-Sulpice  anté- 
rieures au  I"  mars,  avec  le  texte  des  lettres  échangées  entre  M.  de  Tersac 
et  Voltaire  le  4  mars,  cependant  la  conciliation  des  deux  versions  n'est 
pas  impossible  si  on  estime  que  les  lettres  auxquelles  nous  venons  de 
faire  allusion  ont  été  écrites  pour  la  galerie  (voir  p.  36,  note  2).  En  tout 
cas,  l'auteur  du  Ms.  entre  dans  des  détails  d'une  telle  précision  qu'il  est 
difficile  de  ne  pas  en  tenir  compte. 


MB""  l'Archevêque  qui  le  déconcertoit.  L'abbé  Gaultier 
moins  avisé  leur  convenoit  mieux  :  on  le  choisit  donc,  et 
on  laissa  le  Curé  de  côté  ;  le  billet  qui  suit  fut  le  produit 
de  ce  choix: 

A  M.  l'abbé  Gaultier. 

«  Vous  m'avez  promis,  Monsieur,  de  venir  pour 
((  m'entendre  ;  je  vous  prie  de  vouloir  bien  vous  donner 
((  la  peine  de  venir  le  plus  tôt  que  vous  pourrez.  Ce 
((   26  février  i778\    » 

Madame  Denis  lui  écrivit  le  lendemain  ces  quatre 
mots  : 

((   Madame    Denis,  nièce    de    M.     de   Voltaire,    prie 

M.  l'abbé  Gaultier  de  vouloir  bien  venir  la  voir*,  elle  lui 

sera  très  obligée. 

Ce  27  février  1778^. 

M.  Gaultier  ne  tarda  pas  d'un  moment  à  se  rendre  chez 
M.  de  Voltaire,  mais  il  ne  put  voir  que  Madame  Denis. 


(i)  11  V  a  ici  une  variante  insignifiante  dans  le  texte  du  Mémoire  de 
l'abbé  Gaultier. 

(2)  Var.  du  Mémoire  de  l'abbé  Gaultier  :  ...  de  vouloir  bien  le  venir 
voir... 

('3]  Wagnière  (t.  II,  p.  89  et  90)  s'est  inscrit  en  faux  contre  le  billet  du 
26  février  de  Voltaire  et  celui  du  27  de  Madame  Denis,  dont  il  déclare  ne 
pas  avoir  eu  connaissance.  Les  billets  des  i3  et  i5  mars  de  l'abbé  Gaultier 
et  de  Voltaire  sont  de  sa  part  l'objet  de  pareilles  réserves.  La  bonne  foi  de 
Wagnière  est  entière,  mais  l'explication  de  son  ignorance  à  leur  sujet  est 
facilement  explicable.  Madame  Denis  n'aimait  pas  Wagnière  et  n'avait 
aucune  raison  de  lui  communiquer  les  lettres  de  Voltaire  qui  lui  passaient 
par  les  mains  et  ses  propres  lettres.  Déplus  la  veille  (26  février),  il  n'avait 
pas  envoyé,  il  l'avoue  lui-même,  une  lettre  qui  lui  avait  été  remise  par 
Voltaire  à  l'adresse  de  l'abbé  Gaultier  (voir  p.  17,  note  2),  cette  incartade 
justifie  la  conduite  de  Voltaire  et  de  Madame  Denis  à  l'égard  de  Wagnière. 


—  iG    - 

Elle  lui  fit  part  d'une  visite  que  M.  le  Curé  de  Saint-Sulpicc 
avoit  faite  la  veille  à  son  oncle  :  «  M.  le  Curé,  lui  dit-elle, 
((  a  voulu  engager  mon  oncle  à  se  confesser  à  lui,  mais  la 
ce  confiance  est  en  vous,  et  il  a  répondu  qu'il  ne  vouloit 
«   se  confesser  qu'à  vous  seul\  » 

Malgré  ces  témoignages  de  confiance,  l'abbé  Gaultier 
ne  fut  introduit  chez  le  malade  que  trois  jours  après"'.  11 

(i)  Tous  ces  détails  sont  dans  le  Mémoire  de  l'abbé  Gaultier. 

(2)  Le  2  mars  d'après  le  Mémoire  de  l'abbé  Gaultier  : 

Il  semble  que  le  Secrétaire  de  Voltaire  ait  réuni  dans  le  récit  de  cette 
seconde  entrevue  les  détails  d'une  partie  de  la  première,  ainsi  notre  Ms. 
met  dans  la  bouche  de  Voltaire  (21  février)  les  mots  suivants  à  l'adresse 
de  l'aJibé  Gaultier.  «  Je  ne  suis  pas  éloigné  de  parler  affaire  avec  vous  »  et 
Wagnière  (t.  P",  p.  i3i),  lui  fait  dire  à  la  deuxième  visite  :  c  Si  vous 
voulez  nous  ferons  tout  à  l'heure  cette  petite  affaire.  »  M.  Desnoiresterres 
a  mis  en  doute  cette  façon  de  s'exprimer  de  Voltaire  :  «  Nous  en  deman- 
dons bien  pardon  au  Secrétaire,  mais  Voltaire  ne  dut  pas  le  prendre  sur 
ce  ton.  »  Quoiqu'il  en  soit,  voici  le  récit  de  Wagnière  (t.  I",  p.  i3i)  : 

«  Fort  peu  de  temps  après,  l'abbé  Gautier  vint  chez  M.  de  A'illette.  On 
l'introduisit  auprès  de  M.  de  Voltairej  qui  lui  dit  :  Il  y  a  quelques  jours  que 
je  vous  ai  fait  prier  de  venir  me  voir  pour  ee  que  vous  savez.  Si  vous  voulez, 
nous  ferons  tout  à  l'heure  cette  petite  affaire.  «  Très  volontiers,  répondit 
l'Abbé.  Il  n'y  avait  alors  dans  la  chambre  que  j\I.  l'abbé  Mignot,  M.  le  mar- 
quis de  Villevieille  et  moi.  Le  malade  nous  dit  de  rester,  mais  l'abbé  Gau- 
tier ne  le  voulut  pas.  Nous  sortîmes;  je  me  tins  à  la  porte,  qui  ne  consis- 
tait qu'en  un  cadre  revêtu  de  papier  des  deux  côtés,  et  n'avait  point  de 
loquet.  J'entendis  M.  de  Voltaire  et  l'Abbé  causer  un  moment  ensemble,  et 
celui-ci  iînit  par  demander  à  mon  maître  une  déclaration  de  sa  main,  à 
quoi  il  consentit. 

«  Je  soupçonnai  alors  que  le  confesseur  était  un  émissaire  du  clergé. 
J'étais  au  désespoir  de  la  démarche  qu'on  exigeait  de  M.  de  Voltaire  ;  je 
m'agitais  près  de  la  porte,  et  faisais  beaucoup  de  bruit.  MM.  Mignot  et  de 
Villevieille  qui  l'entendirent,  accoururent  à  moi  et  me  demandèrent  si  je 
devenais  fou.  Je  leur  répondis  que  j'étais  au  désespoir,  non  de  ce  que  mon 
maître  se  confessait,  mais  de  ce  qu'on  voulait  lui  faire  signer  un  écrit  qui 
le  déshonorerait  peut-être. 

«  M.  de  Voltaire  m'appela  pour  lui  donner  de  quoi  écrire.  11  s'aperçut 
de  mon  agitation,  m'en  demanda  avec  étonnement  la  cause.  Je  ne  pus  lui 
répondre. 

«  Il  écrivit  lui-même,  et  signa  une  déclaration  dans  laquelle  il  disait  : 
«  quil  voulait  mourir  dans  la  religion  catholique  oii  il  était  né,  qu'il  deman- 


vomissoit  le  sang  alors.  Le  maréchal  de  Richelieu  cons- 
tamment fidèle  à  son  vieux  gentilhomme,  voyant  passer 
]\I.  Gaultier  dans  l'appartement,  l'arresta,  et  lui  recom- 
manda de  ménagerie  pauvre  malade.  Dès  que  le  Patriarche, 
qui  étoit  dans  une  chambre  donnant  sur  la  cour,  appercut 
Tabbé  Gaultier,  il  lui  dit  :  Je  veux  me  eon fesser  à  vous 
avant  que  fie  jnourir .Le confesseur  répondit  par  des  effu- 
sions de  zèle  et  des  témoignages  d'attachement.  Après 
ces  marques  mutuelles  de  zèle  et  de  confiance.  Voltaire 
fait  le  signe  de  la  croix  et  commence  le  Confiteor.  L'abbé 
Gaultier  lui  déclare  en  l'arrestant  qu'il  y  a  un  premier 
devoir  à  remplir  avant  que  d'aller  plus  loin  :  sçavoir  de 
rétracter  d'une  manière  publique  les  scandales  qu'il  a 
donnés.  Cette  rétractation  doit  être  signée  de  vous,  lui 
dit-il,  et  pour  vous  épargner  la  peine  de  la  composer 
vous-même,  en  voici  une,  continue-t-il,    en    tirant  de  sa 


daiL  j)ai-don  à  Dieu  et  à  l'Eglise,  s'il  avait  pu  les  o/feuser.  »  11  donna  ensuite 
à  i'Abbé  un  billet  de  six  cents  livres  pour  les  pauvres  de  la  paroisse  de 
Saint-Sulpice. 

«  Madame  Denis  presque  au  même  nionient  venait  d'entrer  dans  la 
chambre  pour  témoigner  à  M.  Gautier  avec  fermeté  qu'il  devait  abréger  sa 
séance  auprès  du  malade. 

«  Alors  1  abbé  Gautier  nous  invita  à  rentrer  et  nous  dit  :  «  M.  de  Vol- 
laii'C  m' a  donne  là  une  petite  déclaration  qui  ne  signifie  pas  grand  chose  ;  je 
vous  prie  de  vouloir  bien  la  signer  aussi.  »  ÎNI.  le  marquis  de  Villevieille  et 
M.  l'abbé  Mignot  la  signèrent  sans  hésiter.  L'Abbé  vint  alors  à  moi  et  me 
demanda  la  même  chose.  Je  le  refusai  ;  il  insista  beaucoup.  INI.  de  Voltaire 
regardait  avec  surprise  la  vivacité  avec  laquelle  je  parlais  à  l'abbé  Gautier. 
Je  répondis  enlin,  lassé  de  cette  persécution,  que  y'c  ne  voulais  ni  ne  pouvais 
signer,  attendu  que  fêtais  protestant,  lit  il  me  laissa  tranquille. 

«  11  proposa  ensuite  au  malade  de  lui  donner  la  communion.  Celui-ci 
répondit  :  Monsieur  l'Abbé,  faites  attention  que  je  crache  continuellement  du 
sang,  il  faut  bien  se  donner  de  garde  de  mêler  celui  du  bon  Dieu  avec  le 
mien.  Le  confesseur  ne  répliqua  point.  On  le  pria  de  se  retirer  et  il  sortit.» 

Ce  dernier  paragra[)he  n'est  pas  confirmé  par  le  Mémoire  de  l'abbé 
Gaultier. 


—     '28 


poche  un  écrit,  elle  est  concertée  avec  M.  le  Curé  de 
Saint-Sulpice,  c'est  tout  ce  qu'il  vous  faut\  Voltaire,  qui 
la  connaissoit,  la  dédaigna,  ne  voulant  pas  seulement  la 
lire.  C'est  moi-même  qui  vais  la  faire ^  dit  le  Philosophe, 
au  071  me  donne  du  papier,  et  qu'on  me  laisse  seul  avec 
M.  Gaultier,  mon  anii^. 

Tout  le  monde  sort,  alors  le  Patriarche  écrit  tout  de 
suite  et  sans  hésiter  la  rétractation  suivante  : 

«  Je  soussigné  déclare,  qu'étant  attaqué  depuis 
«  4  jours^  d'un  vomissement  de  sang  à  l'âge  de  84  ans, 
«  et  n'ayant  pu  me  traîner  à  l'Église,  M.  le  Curé  de  Saint- 
«  Sulpice  ayant  bien  voulu  ajouter  à  ses  bonnes  œuvres 
«  celle  de  m'envoyer  M.  l'abbé  Gaultier,  prêtre,  je  me 
«  suis  confessé  à  lui,  et  que  si  Dieu  dispose  de  moi,  je 
((  meurs  dans  la  religion  catholique  où  je  suis  né,  espè- 
ce rant  de  la  Miséricorde  divine,  qu'elle  daignera  me  par- 
ce  donner''   toutes    mes   fautes    et   que   si    j'avois  jamais 


(i)  Le  Mémoire  de  l'abbé  Gaultier  ne  donne  pas  ce  détail  et  il  n'y  a  pas 
lieu  de  s'en  étonner;  s'il  avait  reçu  un  projet  du  texte  de  la  rétractation 
rédigée  par  l'Archevêque  de  Paris  et  le  Curé  de  Saint-Sulpice,  il  lui  était 
difficile  de  reconnaître  qu'ayant  une  rédaction  en  poche,  il  en  avait 
accepté  une  autre — 

(2)  Si  Voltaire  connaissait  ce  texte  de  la  rétractation,  c'est  que  le  Curé 
de  Saint-Sulpice  le  lui  avait  communiqué  dans  une  entrevue  précédente, 
confirmant  ainsi  les  dires  de  l'auteur  du  Ms.  Si  ce  dernier  a  été  renseigné 
inexactement.  Voltaire  mentait  pour  ne  pas  avoir  à  le  discuter.  L'abbé 
Gaultier  a  mis  les  derniers  mots  prononcés  par  Voltaire  :  Hé  M"  !  laissez 
moi...  dans  le  récit  de  sa  première  entrevue  (21  février)  (voir  p.  22, note  i). 

(3)  Le  Mémoire  de  l'abbé  Gaultier  porte  quatre  mois,  ce  qui  est  mani- 
festement une  erreur.  On  remarquera  également  que  dans  cette  rétractation, 
Voltaire  dit  que  l'abbé  Gaultier  lui  a  été  envoyé  par  le  Curé  de  Saint-Sul- 
pice, inexactitude  voulue  de  sa  part,  et  qui  prouve  bien  que,  seul,  il  l'a 
rédigée,  en  dehors  de  toute  intervention  des  deux  ecclésiastiques. 

(4)  Var.  du  Mémoire  de  l'abbé  Gaultier  :  qu'elle  daignera  pardonner... 


—  29  — 

<(  scandalisé  l'Église,  j'en  demande  pardon  à  Dien  et  ;\ 
«  elle.  Signé  :  Voltaire,  ce  2  Mars  1778,  dans  la  maison 
«  de  M.  le  marquis  de  Villette,  mon  ami,  en  présence 
«  de  M.  l'abbé  Mignot,  mon  neveu,  et  de  M.  le  marquis  de 
((   Villevieille,  mon  ami,  signé:  Mignot.  Villevieille. 

Pour  comprendre  la  fin  de  cette  pièce,  il  faut  sçavoir 
que  Voltaire  l'ayant  écrite,  pria  l'abbé  Gaultier  d'appeller 
MM.  Mignot  et  de  Villevieille  qu'il  avoit  d'abord  fait  retirer, 
l'abbé  Mignot  en  fît  la  lecture  puis  ils  la  signèrent.  Voltaire 
ajouta  le  post-scriptiun^  sur  la  demande  que  lui  en  fit 
l'abbé  Gaultier  : 

«  M.  l'abbé  Gaultier  [mon  confesseur\^  m'ayant  averti 
<(  qu'on  disoit  dans  un  certain  monde  que  je  protesterois 
«  contre  tout  ce  que  je  ferois  à  la  mort,  je  déclare  que  je 
((  n'ai  jamais  tenu  ce  propos,  et  que  c'est  une  ancienne 
((  plaisanterie  attribuée  dès  longtemps  très  faussement  à 
<(   des  sçavans  plus  éclairés  que  moi',  signé  :  Voltaire^.  » 

En  écrivant  ce  désaveu,  le  Patriarche  ne  rougissoit  pas 
d'être  contraire  à  lui-même.  En  1743  au  sortir  d'une  grande 
maladie,  il  alla  chez  un  notaire  protester  contre  une  répa- 
ration à  laquelle  son  confesseur  l'avoit  obligé  :  démarche 
qui  fit  alors  un  éclat  si  scandaleux,  que  M.  de  Marville, 
lieutenant  de  police^  manda  le  notaire,  lui  prit  la  protes- 

(i)  Les  mots  entre  crochets  et  en  italique  ne  sont  pas  dans  le  texte  du 
Mémoire  de  labbé  Gaultier. 

(2)  Var.  du   Mémoire  de    l'abbé  Gaultier:  ...à  plusieurs   savants  plus 
éclairés  que  Voltaire. 

(3)  Wagnière  n'a  pas  connu  ce  post-scriptum  et  le  Mémoire  de  l'abbé 
Gaultier  ne  dit  pas  qu'il  fut  ajouté  sur  sa  demande,  ce  qui  est  certain. 

(4)  Feydeau  de  Marville,  lieutenant  général  de  la  police  de  1740  à  1747- 
Nous  ne  savons  à  quel   incident  l'auteur  du  Ms.  fait  allusion.  Voltaire  fut 


—  3o 


tation  des  mains  et  la  jetta  au  feu,  en  lui  faisant  défenses 
de  jamais  prester  son  ministère  à  de  semblables  impiétés. 

Voltaire  s'étant  ainsi  retiré  du  défilé  demanda  à  son 
Confesseur,  en  lui  remettant  sa  rétractation,  s'il  en  étoit 
content\  L'abbé  Gaultier  la  prit,  quoiqu'il  ne  la  trouvât 
pas  suffisante,  il  assure  même  qu'il  déclara  au  Patriarche 
quelle  ii  étoit  pas  assez  ample,  elle  me  paroit  même 
équivoque^  lui  dit-il,  et  non  suffisante.  Au  surplus  je  la 
communiquerai  à  M.  VArclievêque' . 

Voltaire  joignit  à  cette  pièce  un  billet  de  600  livres 
payable  après  sa  mort.  En  le  remettant  à  son  confesseur, 
il  l'avertit  que  c'est  pour  les  pauvres  de  Saint-Sulpice. 
L'abbé  Gaultier,  muni  de  ces  deux  trophées  remportés  sur 
l'avarice  et  l'irréligion  de  son  pénitent,  court  à  Saint- 
Sulpice  où  il  remet  à  M.  le  Curé  le  billet  payable  après  sa 
mort  :  Ce  billet  étoit  ainsi  conçu  :  «  Je  laisse  par  ce  pré- 
ce  sent  billet  qui  tiendra  lieu  de  codicile  de  mon  testament 
((  olographe,  qui  est  à  Ferney,  la  somme  de  600  livres 
«  aux   pauvres    de    la    paroisse    de    Saint-Sulpice.    Ce 


en  effet  très  malade  en  mars  1743  (Lettre  à  M'' d'Aigueberre  du  \  avril).  II 
ne  doit  pas  être  question  ici  de  la  rétractation  qu'il  fit  de  ses  ouvrages 
irréligieux  le  3 1  mars  1 769,  au  château  de  Ferney,  devant  le  notaire  Raffroz. 

(i)  L'abhé  Gaultier  ajoute  ce  détail  :  «  Voltaire,  en  me  remettant  sa 
rétractation,  me  dit  en  présence  de  MM.  l'abbé  Mignot  et  de  Villevielle  : 
'(  Vous  allez,  sans  doute,  M.  l'Abbé,  l'insérer  dans  les  journaux  ?  Je  ne  m'y 
oppose  pas.  A  quoi  je  répondis,  il  n'en  est  pas  encore  temps.  Il  me 
demanda  ensuite  si  j'étais  content....  » 

(2)  Wagnière  (t.  II,  p.  90)  a  contesté  cetle  réponse  de  l'abbé  Gaultier  : 
«  La  déclaration  de  M.  de  Voltaire,  du  2  mars,  et  écrite  de  sa  main  est 
vraie.  Je  ne  voulus  jamais  la  signer,  quelques  instances  que  fît  M.  l'Abbé 
pour  m'y  engager...  Il  n'est  pas  vrai  non  plus  que  M.  de  Voltaire,  lui 
ayant  demandé  s'il  était  content,  l'Abbé  lui  ail  répondu  que  non;  c'est  le 
contraire.  » 


3i 


«  !*''■  mars  1778,  signé  :  \oltaire,  lesquelles  600  livres 
«  seront  délivrées  par  la  personne  nommée  mon  héritière 
«   universelle  clans  mon  testament.    » 

M.  l'abbé  Gaultier  se  hâte  en  suite  d'aller  rendre 
compte  du  succès  do  sa  mission  à  Gonflans.  A  la  première 
lecture  de  la  rétractation,  l'œil  du  prélat  perce  le  voile 
philosophique  et  appercut  la  besogne.  Le  confesseur 
excusé  à  cause  de  ses  bonnes  intentions  reçoit  des  ins- 
tructions relatives  à  son  caractère  simple  et  à  celui  de 
son  Pénitent  qui  ne  l'est  pas.  On  lui  trace  la  route  qu'il 
doit  tenir  à  l'avenir  pour  l'honneur  de  la  religion  et  pour 
le  salut  du  malade.  Mais  toutes  les  précautions  sont 
inutiles \  Voltaire  et  son  conseil"^  qui  craignent  le  retour 
de  l'abbé  Gaultier  dirigé  à  Gonflans,  le  consignent  à  la 
porte  de  M.  de  Villette;  il  s  y  présente  vainement  le  len- 
demain 3  mars,  le  suisse  lui  déclare  formellement  qu'il  lui 


i  i)  Ce  paragraphe  de  raiiteur  du  Ms.  est-il  en  contradiction  avec  ce 
qu  il  a  écrit  précédemment  cpie  la  rétractation  présentée  et  refusée  par 
Voltaire  le  i  mars  avait  été  concertée  entre  l'Archevêque  de  Paris  et  le 
Curé  de  Saint-Sulpice  ?  Oui  et  non.  Oui,  si  on  s'en  tient  à  la  lettre;  non,  si 
on  pense  que  le  libellé  de  cette  rétractation  avait  été  remis  à  titre  pure- 
ment officieux  à  l'abbé  Gaultier,  alors  qu'il  le  sera  d'une  manière  impéra- 
tive  à  la  seconde  entrevue  de  cet  Abbé  avec  l'Archevècjue. 

L'abbé  Gaultier  dans  son  Mémoire  s'est  moins  étendu  sur  sa  visite  à 
l'Archevêque  de  Paris  et  pour  cause,  il  ajouLe  :  «  J'allai  ensuite  chez  M.  le 
Curé  de  Saint-Sulpice  pour  lui  faire  connaître  ma  conduite,  en  lui  donnant 
copie  de  cette  rétractation  qu'il  n'approuva  pas,  je  lui  remis  en  même 
temps  un  billet  de  M.  de  Voltaire  qui  lui  promettait  600  livres  pour  les 
pauvres  de  sa  paroisse.  » 

(2)  D'Alembert,  Diderot  et  INIarmontel  rencontrant  le  2  mars  l'abbé 
Gaultier  sortant  de  chez  M.  de  Voltaire  lui  marquèrent  ostensiblement 
le  mécontentement  que  leur  causait  sa  présence.  M.  Desnoiresterres  a  mis 
en  doute  cette  allégation  de  l'abbé  Gaultier  et  il  s'appuie  pour  cela  sur  le 
témoignage  de  d'AIembert.  Il  y  a  ici  une  nuance.  Ce  n'est  pas  à  la  première 
visite  de  l'abbé  Gaultier  que  l'incident  s'est  produit,  mais,  le  2  mars,  le 
jour  de  la  rétractation  ! 

5) 


—  i'i  — 

est  deffendu  de  le  laisser  entrer.  L'Abbé  fait  instance,  le 
suisse  réplique  brusquement  qu'il  ne  lui  permettra  pas 
même  d'écrire  son  nom.  Pareil  langage  à  deux  ou  trois 
tentatives  que  fit  l'abbé  Gaultier  \  Animé  par  la  charité  et 
l'honneur  de  son  ministère,  il  prend  enfin  le  parti  d'écrire 
à  son  Pénitent  cette  lettre  : 

((  Je  désire,  Monsieur,  sçavoir  des  nouvelles"  de  votre 
«  santé,  je  me  suis  présenté  plusieurs  fois  à  votre  hôtel 
((  et  toujours  inutilement.  Tout  ce  qu'on  m'a  dit,  c'est 
«  que  vous  n'étiez  pas  visible  ;  pourvu  que  votre  santé 
«  soit  parfaite^,  [je  suis  content^  mais  je  ne  vous  dissi- 
((  niulerai  pas  que  je  serais  au  comble  rie  la  joie,  si  je  le 
«  voyois  par  moi-même,  je  ne  pourrais  plus  en  clouter 
ce  alors.  Je  ne  vous  oublie  pas  et  je  ne  vous  oublierai 
«  jamaisY  au  Saint-Sacrifice  de  la  Messe  ;  que  le  Dieu  de 
0  bonté  vous  accorde  \cle  longs  et]  d'heureux  jours; 
«  [soyez  convaincu,  Monsieur,  que  je  fais  au  Ciel  des 
«  vœux  pour  votre  vrai  bonheur.]  Vous  ne  devez  pas 
«  douter  de  mes  sentimens  envers  vous^  ils  ne  peuvent 
«  être  ni  plus  vifs  ni  plus  sincères.  Si  vous  me  permettez 
«  de  vous  rendre  visite,  je  prendrai  la  liberté  de  vous 
((   dire  de  vive  voix*^  ce  que  je  n'ose  marquer  dans  une 


(i)  Le  Mémoire  de  l'abbé  Gaultier  est  beaucoup  moins  précis  :  «  Après 
avoir  retourné  plusieurs  fois  chez  M.  de  Voltaire,  je  pris  le  parti  de  lui 
écrire  la  lettre  suivante  » 

(2)  Var.  du  Mémoire  de  labbé  Gaultier  :  .  .  .  .  savoir  de  vos  nouvelles... 

(3)  l(/ Je  souhaite  que  votre  santé  se  rétablisse; 

(4)  Ici je  ne  cesse  de  demander  au  Saint-Sacrifice  de  la  Messe.  . 

(5)  Id Soyez  persuadé  de  mes  sentimens,  ils  ne  peuvent... 

(6)  1(1 Si  vous  me  permettez  d'aller  vous  voir,  je  vous  dirai  de 

vive  voix.. . 


—   33  — 

«  lettre'  plus  dictée  par  le  cœur  que  par  l'esprit.  [A/t  ! 
«  Monsieur,  si  vous  ne  voulez  pas  ni  honorer  (Tun  mot 
c(  (/e  réponse,  faites-moi  au  moins  dire  par  quelqu'un 
«  que  vous  ne  serez  pas  fàelié  de  me  voir,  et  vous  pouvez 
(c  compter  que  j'aurai  aussitôt  V honneur  et  l'avantai^e 
a  d'aller  vous  rendre  mes  devoirs  ;  fasse  le  Ciel  que  j'aie 
«  l'avantage  de  vous  voir  jouir  d'une  santé  qui  ni  est  si 
«  précieuse,  et  à  laquelle  tant  de  personnes  prennent 
«  part.  La  grâce  que  je  vous  demande  est  de  croire  celui 
«   qui  est  avec  un  profond  respect]^,  etc. 

((   Paris,  ce  i3  mars  1778"'. 

Voltaire  vaincu  par  les  instances  réitérées  de  son 
confesseur  se  détermina  enfin  au  bout  de  douze  jours  à 
lui  écrire  quatre  lignes  : 

«  Le  Maître  de  la  maison  a  ordonné  à  son  suisse  de 
«  ne  laisser  entrer  aucun  ecclésiastique  que  M.  le  Curé  de 
((  Saint-Sulpice  ;  quand  le  malade  aura  recouvré  un  peu 
«  de  santé,  il  se  fera  un  plaisir  de  recevoir  M.  l'abLé 
((   Gaultier.  Signé  :  Voltaire.  Ce  i5  mars  1778''. 

Huit  jours  s'écoulent,  le  malade  recouvre  beaucoup  de 
santé,  sa  porte  s'ouvre,  tout  le  monde  est  admis  chez  lui; 


(i)  Var.  du  Mciuoire  de  Tabljé  Gaultier  :  .  .  .  .  ce  que  je  n'ose  vous 
marquer  dans  cette  lettre... 

[1]  Nous  avons  mis  comme  précédemment  en  italique  et  entre  guille- 
mets les  passages  supprimés  par  l'abbé  Gaultier  dans  son  Mémoire. 

(3)  M.  Desnoiresterres  a  conclu  de  ce  billet  que  M.  le  Curé  de  Saint- 
Sulpice  n'était  pas  étranger  à  ce  congé  et  que  c'est  sous  son  inspiration 
que  Voltaire  a  écarté  l'abbé  Gaultier  dont  le  Mcinoire  aurait  été  arrangé 
pour  dissimuler  le  conflit.  L'auteur  du  Ms.  nous  paraît  être  beaucoup  plus 
dans  la  vérité  que  M.  Desnoiresterres.  «  L'Espion  anglais  ))  a  écrit  que 
(<  Voltaire,  l'effroi  passé,  s'était  moqué  du  soldat  et  du  général  ». 


—  34  — 

le  seul  M.  Gaultier  est  oublié  ;  un  zèle  moins  courageux 
eut  rebuté,  celui  du  confesseur  se  soutient  au  milieu  de  ces 
dégoûts  :  Il  se  présente  encore  vers  le  aS  mars  à  la  porte  de 
M.  de  Villette,  le  suisse  lui  répète  qu'il  n'y  a  pas  de  moyen 
de  parler  à  M.  de  Voltaire,  et  il  ajoute  qu'il  n'y  a  plus  rien 
à  faire.  A  cette  expression  que  l'abbé  Gaultier  jugea 
suggérée,  il  perd  tout  espoir  d'entrer,  et  n'ayant  plus  que 
la  voie  épistolaire  pour  parvenir  à  son  Pénitent,  il  y  a 
recours  à  son  ordinaire  ^  : 

«  Plusieurs  de  ceux  qui  ont  par  eux-mêmes  l'honneur 
«  de  sçavoir  de  vos  nouvelles.  Monsieur,  me  disent  que 
c(  vous  jouissez  d'une  meilleure  santé';  personne  n'y 
((  prend  plus  de  part  que  moi,  je  désire  même  qu'elle  soit 
«  parfaite^.  Je  ne  vous  oublie  pas  dans  mes  prières;  si 
«  elles  sont  efficaces,  vous  en  ressentirez  bientôt  les 
«  heureux  effets'^.  Je  me  suis  présenté  plusieurs  fois  à 
((  l'hôtel  que  vous  habitez'  pour  vous  féliciter  sur  votre 
«  convalescence;  on  m'a  dit  chaque  fois*^  [quil  n'y  avait 
<■(  pas  inoijcn  de  vous  parler  et\  qu'il  n'y  avoit  plus  rien 
«  à  faire.  Je  ne  scais  ce  que  cela  signifie,  surtout  après  ce 
«   ({ue  vous  m'avez  fait  l'honneur  de    me  marquer,    que 


(i)  Ici  encore  les  délails  sont  beaucoup  plus  étendus  que  dans  le 
Mémoire  de  l'abbé  Gaultier. 

(2)  Var.  des  Mémoires  de  l'abbé  Gaultier  :  .  .  .  .  Plusieurs  de  ceux  qui 
sçavent  par  eux-mêmes  des  nouvelles  de  votre  sanlé  me  disent  qu'elle  se 
rétablit.... 

(3)  1(1 je  désire  qu  elle  soit  parfaite... 

(/i)   1(1 vous  en  sentirez  les  heureux  effets... 

(5)  1(1 à  voire  hôtel... 

(G)   Id on    m'a   toujours  répondu... 


—  35  — 


«  quand  vous  auriez  recouvré  un  peu  de  santé  \  vous 
«  vous  feriez  un  plaisir  de  me  recevoir.  Je  ne  me  présen- 
ce terai  plus  à  l'hôtel  que  vous  haljitez;  car  il  me  paroît 
«  qu'il  est  inutile  que  je  frappe  à  cette  porte-là  ;  mais  je 
(c  frapperai  à  la  porte  de  votre  cœur',  je  suis  sûr  d'y 
«  avoir  entrée,  [à  raison  du  désir  sincère  que  j'ai  de  vous 
ce  voir  véritablement  fteureu.v,  et  Je  vous  avouerai  fran- 
((  cJienient  que  je  serais  au  comble  de  mes  vcvux  si  je 
ce  pouvais  vous  procurer  le  vrai  bonlieur".]  J'ai  l'honneur 
«   d'être,  etc.  A  Paris,  le  3o  mars  i778\ 

Voltaire  étoit  guéri,  tout  fut  oublié,  promesses  et  bien- 
séances, il  n'eut  pas  même  la  politesse  de  répondre  à  la 
lettre  affectueuse  de  M.  l'abbé  Gaultier.  Son  caractère 
persifleur  contraint  par  la  maladie  reprit  ses  droits.  Etant 
un  jour  à  table  il  dit  :  Mon  voijage  de  Paris  me  réussit 
parfaitement  :  Je  suis  sifflé  au  Tliééitre  et  confessé  chez 
moi.  S'il  ne  fut  pas  honteux  d'avoir  été  aussi  avant  avec 
M.  Gaultier  et  le  Curé  de  Saint-Sulpice,  ses  amis  en  rou- 
girent à  sa  place.  M.  de  Villette  fit  donner  un  démenti  à 
Linguet  qui  avoit  publié  la  rétractation  de  Voltaire  dans 
le  numéro  28  de  ses  Annales.  Il  se  servit  du  Courrier  de 


(i)  Var.  des  Mémoires  de  l'abbé  Gaultier  :  ....  je  ne  sçais  ce  que 
cela  signifie,  surtout  après  ce  que  vous  m'avez  écrit  que  vous  lue  verriez 
avec  plaisir  lors  que  vous  seriez  un  peu  rétabli.  .le  ne  me  présenterai... 

(ti)  Id car  il  me  paraît  inutile  de  frapper  à  d'autres  portes  qu'à 

celle  de  votre  cœur 

(3)  Toute  cette  longue  phrase  affectueuse  a  été  remplacée  dans  le 
Mémoire  de  l'abbé  Gaultier  par  celle-ci  :  <(  Quelle  consolation  et  quel 
plaisir  pour  moi,  si  je  pouvois  vous  aider  à  parvenir  au  vrai  bonheur.  » 

(4)  Wagnière  dit  que  ^'oltaire  n'a  pas  reçu  cette  lettre  du  3o  mars 
(t.  ll,p.  <j.). 


—  36  — 

l'Europe  pour  cette  hostilité  (N"  3i,  lettre  de  M.  Je 
Villette  au  comte  de  Touraille,  9  avril).  Paris  qui  s'amuse 
de  tout  ne  manqua  pas  de  rire  aux  dépens  de  tous  les 
acteurs  qui  avoient  figuré  sur  la  scène,  les  poètes 
exercèrent  leurs  talens,  M.  de  La  Louptière  fit  les  vers 
suivans  : 

]oltaire  et  Lattaignant  tous  deu,r  (llnimeur  oentille 
Au  nie/ne  eonfesscur  ont  fait  le  même  aveu^ 

En  tel  cas  il  importe  peu 

Que  ce  soit  à  Gaultier^  cpie  ce  soit  à  Gar^uille. 

Mons.    Gaultier  pourtant  me  paroit  mieux  trouvé^ 

L'honneur  de  deux  cures  scjnhlables 

A  bon  droit  étoit  réservé 

Au  chapelain  des  Incurables^. 

Voltaire  avoit  au  commencement  de  mars  écrit  au 
Curé  de  Saint-Sulpice  une  lettre  que  le  Pasteur,  contre 
son  intention,  n'avoit  pas  rendue  publique.  Réduit  dans 
son  état  de  caducité  à  faire  flèche  de  tout  bois,  le 
Patriarche  en  donna  des  copies.  Dans  un  clin  d'œil,  la 
lettre  au  Curé  fut  dans  les  mains  de  tout  le  monde  ;  M.  le 
Curé  provoqué  par  cette  démarche,  excité  par  ses  amis, 
tira  de  son  portefeuille  la  réponse  qu'il  avoit  faite,  et  la 
publia  sans  la  dater.  Voici  ces  deux  copies'  : 


(i)  M.  Desnoiresterres  a  reproduit  cette  épigrainnie,  mais  il  a  ip^noré 
qu'elle  était  de  La  Louptière. 

(2)  Wagnière  (t.  I",  p.  i33)  donne  les  raisons  suivantes  de  la  corres- 
pondance échangée  entre  Voltaire  et  M.  de  Tersac,  mais  il  ne  dit  pas  que 
c'est  Voltaire  qui  fit  répandre  des  copies  de  sa  propre  lettre  : 

«  I\L  de  Tersac,  curé  de  Saint-Sulpice,  ayant  bientôt  appris  ce  qui 
s'était  passé  chez  M.  de  Voltaire  (avant  le  4  mars)  vit  ]\L  de  Villette  et  lui 


LETTRE   DE   M.    DE    VOLTAIP»!-] 


« 


M.  le  marquis  de  Villette  m'a  assuré,  Monsieur,  que 
((  si  j'avois  pris  la  liberté  de  m'adresser  à  vous-même 
«  pour  la  demande  nécessaire  que  j'ai  faite,  vous  auriez 
eu  la  bonté  de  quitter  vos  importantes  occupations  pour 
daigner  venir  remplir  auprès  de  moi  vos  fonctions  que 
je  n'ai  crues  convenables  qu'à  des  subalternes,  auprès 
de  passagers  qui  se  trouvent  dans  votre  département. 
M,  l'abbé  Gaultier  avoit  commencé  par  m'écrire  sur  le 


témoigna  son  mécontentement  de  ce  que  l'abbé  Gautier  se  fut  porté  à  de 
pareilles  démarches  sans  son  autorisation.  Il  en  était  d'autant  plus  blessé, 
qu'il  n'avait  pu  encore  obtenir  lui-même  dèlre  admis  auprès  du  malade. 
M.  de  Voltaire  informé  des  plaintes  du  Curé,  voulut  le  calmer  par  une 
lettre  de  politesse  et  de  couq>linient » 

Le  récit  de  Wagnière  nous  sem])le  sujet  à  caution.  Le  3  mars,  Voltaire 
allait  déjà  mieux  et  la  verve  de  l'inq^itoyable  railleur  semble  s'être  exercée 
à  froid  sur  le  Cur(''  de  Saint-Sulpice.  S'il  est  vrai,  comme  l'a  écrit  l'auteur 
du  ]Ms.,  que  M.  de  Voltaire  avait  reçu  auparavant  l'abbé  de  Tersac  et  avait 
négocié  avec  lui  les  termes  de  sa  rétractation,  sans  succès  d'ailleurs,  il 
mettait  par  sa  lettre  du  4  mars  le  Curé  de  Saint-Sulpice  dans  la  nécessité 
de  faire  connaître  son  échec  au  public,  et  il  est  assez  naturel  que  celui-ci 
ait  hésité  à  se  découvrir.  M.  de  Tersac  avait  tout  à  craindre  en  polémiquant 
avec  Voltaire,  il  s'est  borné  peut-être  à  répondre  du  tic  au  tac  ?  Ces  deux 
lettres,  en  effet,  paraissent  n'avoir  été  écrites  que  pour  divertir  le  public. 

M.  Desnoiresterres  a  vu  une  contradiction  entre  l'allégation  de  l'abbé 
Gaultier  relative  à  la  visite  faite  à  Voltaire  par  M.  de  Tersac  le  26  février 
et  dont  lui  avait  parlé  Madame  Denis  (allégation  confirmée  expressément 
par  notre  Ms.)  et  les  lettres  échangées  entre  Voltaire  et  M.  de  Tersac  : 
<(  l'ancien  Curé  de  Saint-lNLird  nous  semble  commettre  une  méprise.  Alors 
encore  le  Curé  de  Saint-Sulpice,  s'il  s'était  présenté  plusieurs  fois,  n'avait 
pas  été  reçu.  Cette  conversation  de  M.  de  Tersac  avec  Madame  Denis  est 
de  tout  point  invraisend^lable  et  le  début  de  la  lettre  de  Voltaire  au 
Curé  de  Saint-Sulpice  ne  se  comprend  plus,  aussitôt  que  le  Pasteur  et  le 
Poêle  se  sont  rencontrés  ultérieurement.  » 

Si  on   admet  notre  explication,  les  deux  versions  peuvent  se  concilier. 


—  38  — 

bruit  seul  de  ma  maladie  ;  il  étoit  venu  ensuite  s'offrir 
de  lui-même,  et  j'étois  fondé  à  croire  que,  demeurant 
sur  votre  paroisse,  il  venoit  de  votre  part.  Je  vous 
regarde.  Monsieur,  comme  un  homme  du  premier  ordre 
de  l'Etat.  Je  sçais  que  vous  soulagez  les  pauvres  en 
apôtre,  et  que  vous  les  faites  travailler  en  ministre. 
Plus  je  respecte  votre  personne  et  vous-même,  plus 
j'ai  craint  d'abuser  de  vos  extrêmes  bontés.  Je  n'ai 
considéré  que  ce  que  je  dois  à  votre  naissance,  à  votre 
ministère  et  à  votre  mérite.  Vous  êtes  un  général  à  qui 
j'ai  demandé  un  soldat.  Je  vous  prie  de  me  pardonner 
de  n'avoir  pas  prévu  la  condescendance  avec  laquelle 
vous  seriez  descendu  jusqu'à  moi.  Pardonnez-moi  aussi 
l'importunité  de  cette  lettre,  elle  n'exige  point  l'em- 
barras d'une  réponse,  votre  tems  est  trop  précieux, 
c  j'ai  l'honneur  d'être,  etc.  Paris,  ce  4  mars  1778. 

La  réponse  que  fit  M.  le  Curé  de  Saint-Sulpice  et  qu'il 
publia  dans  le  même  tems,  portait  en  tête  : 

RÉPONSE  SUR  LE  CHAMP  DE  M.  LE  CURÉ 

Point  de  date  '. 

«  Tous  mes  paroissiens.  Monsieur,  ont  droit  à  mes 
«  soins,  que  la  nécessité  seule  me  fait  partager  avec  mes 
((  Coopérateurs.  Mais  quelqu'un  comme  M.  de  Voltaire 
((  est  fait  pour  attirer  toute  mon  attention  :  Sa  célébrité, 
«    qui  fixe  sur  lui  les  yeux  de  la  capitale  de  la  France  et 

(i)   Le  4  mars,  d'après  ^^'agnière. 


-  39  - 

((  même  de  l'Europe,   est  bien  digne   de   la   sollicitude 
«  pastorale  d'un  curé. 

«  La  demande  que  vous  avez  faite,  Monsieur,  n'étoit 
((  nécessaire  qu'autant  qu'elle  pouvoit  vous  être  utile  et 
((  consolante  dans  le  danger  de  votre  maladie,  mon  minis- 
«  tère  ayant  pour  objet  le  vrai  bonheur  de  Thomme,  en 
«  tournant  à  son  profit  les  misères  inséparables  de  sa 
«  condition,  et  en  dissipant  par  la  foi  les  ténèbres  qui 
«  offusquent  sa  raison,  et  le  bornent  au  cercle  étroit  de 
((  cette  vie.  Jugez  avec  quel  empressement  je  dois  l'offrir 
«  à  l'homme  le  plus  distingué  par  ses  talens,  dont 
«  l'exemple  seul  feroit  des  millions^  d'heureux,  et  peut 
((  être  l'époque  la  plus  intéressante  aux  mœurs,  à  la 
«  religion  et  à  tous  les  vrais  principes,  sans  lesquels  la 
«  société  ne  sera  jamais  qu'un  assemblage  de  malheureux 
«  insensés,  divisés  par  leurs  passions,  et  tourmentés  par 
c(  leurs  remords. 

Je  sçais  que  vous  êtes  bienfaisant.  Si  vous  me 
permettez  de  vous  entretenir  quelquefois,  j'espère 
((  que  vous  conviendrez  qu'en  adoptant  parfaitement  le 
((  Sublime  philosophique  de  l'Evangile,  vous  pourrez  faire 
«  le  plus  grand  bien,  et  ajouter  à  la  gloire  d'avoir  porté 
((  l'esprit  humain  au  plus  haut  degré  de  ses  connoissances 
((  i}l)^  le  mérite  de  la  vertu  la  plus  sincère,  dont  la  sagesse 
«   divine,  revêtue  de  notre   nature,  nous  adonné  la  juste 


(( 


(i)  Var.  :  des  milliers,  au  lieu  de  :  des  luillions. 

{.M)  Le  zèle  (le  M.  le  Cure  de  Saint-Sulpice  qui  a  voulu  'gagner  Voltaire 
n'est  pas  ici  supportable  ;  loin  cV avoir  étendu  la  sp/ière  de  nos  connaissances, 
ce  PInlosoplie  sceplicien  a  semé  partout  dans  l'histoire  et  la  morale  le  men- 
songe, les  doutes  et  les  paradoxes. 


—    /,0 


«   idée,  et  fourni  le  parfait  modèle  que  nous  ne  pouvons 
((  trouver  ailleurs. 

«  Vous  me  comblez,  Monsieur,  des  choses  obligeantes 
«  que  vous  voulez  bien  me  dire,  et  que  je  ne  mérite  pas. 
c(  Il  seroit  au  dessus  de  mes  forces  d'y  répondre,  même 
«  en  me  mettant  au  nombre  des  sçavants  et  des  gens 
«  d'esprit  qui  vous  portent  avec  tant  d'empressement  leur 
«  tribut  et  leurs  hommages.  Pour  moi,  je  n'ai  à  vous 
«  offrir  que  le  vœu  de  votre  solide  bonheur  et  la  sincérité 
((  des  sentimens  avec  lesquels  j'ai  l'honneur  d'être,  etc.\ 

Les  deux  lettres  furent  anatomisées  ;  mises  à  l'alambic, 
on  n'en  tira  pas  un  grain  d'encens  pour  le  Philosophe, 
qui  avoit  bassement  mendié  et  obtenu  bassement  les 
louanges  de  son  Pasteur;  mais  au  défaut  du  public  les 
partisans  du  héros  redoublèrent  ses  éloges.  Ils  auroient 
bien  voulu  que  le  Roi  eût  porté  quelques  regards  sur  lui, 
qu'il  lui  eût  permis  d'aller  à  la  Cour  ;  ils  ne  négligèrent 
rien  pour  lui  en  ouvrir  le  chemin  ;  mais  ce  fut  inutilement  ; 
ils  ne  recueillirent  de  toutes  leurs  démarches  que  de  la 
confusion  par  les  refus  persévérans  qu'ils  essuyèrent. 
Pour  en  diminuer  l'amertume,  ils  eurent  recours  à  une 
petite  ruse  qu'il  ne  faut  pas  laisser  dans  l'oubli. 

Lorsque  M.    N."~  fut  honoré   de   la   confiance  du  Roi 


(i)  Ces  deux  lettres  ont  été  reproduites  par  Wagnière  (t.  F'",  p.  i34  à 
iS^j,  les  variantes  sont  insignifiantes.  Elles  avaient  paru  en  1778  in-12 
de  8  p.;  la  lettre  de  Voltaire  ne  porte  pas  de  date  (Bib.  N.,  Ln-'  20774). 

(2)  N...,  Angivillers  (Charles-Claude  de  La  Billarderie  (comte  d') 
maréchal  de  camp,  directeur  général  des  bâtiments  du  Roi,  membre  de 
l'Académie  des  sciences. 


clans  la  direction  Je  ses  bâtimens,  il  vit  avec  autant  de 
surprise  que  de  douleur,  des  trésors  de  Rome  et  d'Athènes 
relégués  dans  des  lieux  obscurs,   des  tableaux  des  plus 
grands  maîtres  amoncelés  dans  des  greniers,  des  bronzes 
antiques,  des  marbres  précieux  cachés  dans  des  retraites 
presque    inaccessibles,    et    par    cette    négligence    quasi 
réduits  à  l'anéantissement.  Un  autre  genre  d'étonnement 
vint  contraster  avec  le  premier  :  l'inutilité  de  l'immense 
galerie  du  Louvre  qui  a  23o  toises  de  longueur,  dont  on 
ne  se  servoit  que  comme  d'un  attelier,  li  forma  le  projet 
unique  de  rendre  leur  valeur  à  ces  trésors  enfouis,  en  les 
plaçant  dans  ce  superbe  portique.  Le  monarque  applaudit 
au  plan,   et  M.   N.  (d'Angivillers)   ne  s'occupa  plus  qu'à 
ramasser  les  parties  éparses  de  sa  riche  collection.  Ins- 
truit que  M.  de  Marigny^  avoit  receu  des  bustes  antiques 
de  la  libéralité  du  feu  Roi,  il  lui  propose  de  les  céder  ou 
d'accepter  en  échange  telles  figures  modernes  qu'il  vou- 
dra. Le  nom  du  Roi  intervient  pour  vaincre  l'attachement 
de  i\L  de  Marigny  aux  dons  de  Louis  XV.  L'ex-directeur 
écrit  enfin  qu'il  remettra  les  bustes,  et  qu'il  s'en  rappor- 
tera aux  bontés  de  Sa  Majesté   pour  le  dédommagement. 
G'étoit    précisément    faire     la    réponse    qu'on    désiroit. 
Maîtres   du  choix  sur  lequel  on  prend   encore   l'avis  de 
M.   de  Marigny  grand  admirateur  de  Voltaire,  on  le  fait 
tomber  sur  lui.  On  ordonne  donc  au  célèbre  N...~  de  se 


(i)  Abel-François  Poisson,  marquis  de  ^larigny  (1727,  t  10  mai  1781), 
directeur-général  des  bâtiments,  jardins,  arts  et  manufactures  du  Roi 
jusc[u'en  177'!,  frère  cadet  de  Madame  de  Pompadour. 

[i]   Le  sculpteur  Pigalle. 


—  42  — 

transporter  chez  le  Patriarche,  de  saisir  sa  figure  pour 
l'exécuter  en  un  buste  de  marbre^  que  le  Roi  donne  en 
dédommagement  à  M.  de  Marigny.  Le  Praxitèle  de  notre 
siècle  obéît  sans  délai,  il  arrive  sur  le  midi  chez  M.  de 
Voltaire  dont  les  appartemens  étoient  remplis  de  monde  ; 
on  l'annonce  de  la  part  du  Roi.  Le  respect  et  la  curiosité 
lui  ouvrent  un  passage  au  milieu  de  l'assemblée  :  l'artiste 
s'approche  du  Vieillard  en  lui  déclarant  qu'il  a  reçu  les 
ordres  du  Roi  pour  faire  son  buste,  et  qu'il  vient  esquisser 
son  ouvrage  d'après  la  nature.  On  l'écoute,  et  chacun  est 
convaincu  que  c'est  le  Roi  lui-même  qui  a  donné  l'ordre. 
Un  honneur  dont  l'origine  étoit  si  peu  honneste  n'avoit 
rien  qui  dût  flatter  le  vieux  Patriarche,  il  étoit  cependant 
plus  avide  de  gloire  que  jamais". 

Ses  disciples,  pour  appaiser  cette  soif  dévorante, 
imaginèrent  de  lui  procurer  les  honneurs  du  triomphe  par 
les  gens  auxquels  il  avoit  dit  :  Je  ne  veux  vivre  que  pour 
vous  et  par  vous.  Leurs  mesures  furent  si  bien  prises 
qu'ils  réussirent  au  delà  de  leur  espérance.  Voici  com- 
ment la  chose  se  passa. 

Le  3o  mars  on  représente  son  Irène  à  la  Comédie- 
Françoise  ;  il  s'y  rendit  accompagné  de  Madame  de  Villette 


(i)  Le  buste  de  l'auteur  de  Zaïre  par  Pigalle  fut  recueilli  par  Lenoir 
dans  son  musée,  et  figure,  sous  le  n°  io6,  dans  sa  Description  historique  et 
chronologique  des  monumens  de  sculpture  remis  au  Musée  des  monumens 

français.    Mais  ce  buste   disparut Plus  tard  M.   Tarbé   l'a    rencontré 

dans  le  Cabinet  de  Denon  et  depuis  on  a  perdu  sa  trace.  On  ne  le  connaît 
aujourd'hui  que  par  la  lithographie  de  Hesse  (Desnoiresterres). 

(2)  M.  Desnoiresterres  ne  raconte  pas  la  réception  de  Pigalle;  il  se 
borne  à  donner  un  extrait  des  Mémoires  de  Bachaumont  (Londres,  u3  fé- 
vrier 1778],  et  à  quelques  explications  entièrement  conformes  à  ce  récit. 


-  43  - 

et  do  Madame  Denis  et  fut  i)lacé  dans  une  lo<>"e  des  «-en- 
tilshommes  aux  secondes  ;  dès  qu'il  parut  les  battemens 
de  mains  et  les  applaudissemens  de  toute  espèce  partirent 
avec  transport  de  tous  les  côtés.  Les  acteurs  ne  purent 
continuer;  alors  Brizard^  l'un  d'eux  s'élance  du  théâtre, 
une  couronne  à  la  main  et  va  au  Vieillard  :  là  aidé  de 
Madame  de  Villette,  il  Ja  pose  sur  sa  tête  ;  on  dit  que 
M.  D,  F."  partagea  un  moment  avec  la  dame  la  glorieuse 
fonction  de  suport.  Voltaire  hors  de  lui-même,  porte  les 
mains  à  sa  couronne  qu'il  veut  éloigner,  et  s'écrie  : 
}hus  me  ferez  mourir;  mais  il  n'étoit  pas  à  la  fin  des 
épreuves  que  sa  modestie  devoit  essuyer  dans  ce  jour  :  la 
toile  du  théâtre  qui  étoit  tombée  pendant  la  cérémonie  du 
couronnement  se  releva.  On  appercoit  un  buste  au  fond 
delà  scène  :  C'est  Voltaire  que  la  dame  Vestris"  accom- 
pagnée d'une  bande  d'acteurs  et  d'actrices  aborde  respec- 
tueusement en  renouvellant,  une  couronne  à  la  main,  au 
simulacre,  les  hommages  qui  viennent  d'être  déférés  à 
l'orio-inal. 

o 

M.    de    Saint-Marc^   fit   sur   le   champ    ces  vers   que 
Vestris  récita  : 


i^i)  Jean-Baplisle  Brilai'd  dil  Brizard  (Orléans  1721,  f  Paris,  3o  jan- 
vier 1791).  Débute  à  la  Comédie-Française  le  3o  juillet  17^7,  la  quitte 
le  i-^--  avril  1786. 

(2)  Le  prince  de  Beauvau,  d'après  Desnoiresterres. 

(3)  Françoise-Rose  Gourgaud,  femme  d'Angiolo  Vestris,  née  à  Mar- 
seille le  7  avril  1743,  morte  à  Paris  le  ;>  octobre  1804.  Elle  débuta  à  la 
Comédie-Française  le  19  décembre  1768,  et  prit  sa  retraite  le  -2  juin  i8o3. 

(4)  Jean-Paul-André  de  Rasins,  marquis  de  Saint-Marc,  né  au  château 
de  Rasins,  en  Guyenne,  le  29  novembre  1728,  membre  de  l'Académie  de 
Bordeaux,  mort  à  Bordeaux  le  n  octobre  1818. 


Ix\ 


Aux  y  eux  (le  Paris  enchanté 
Reçois  en  ce  jour  un  homniage 
Que  confirmera  d'âge  en.  âge 
La  sévère  Postérité. 
Non,   tu  n'as  pas  besoin  d'atteindre  au  noir  rivage 
Pour  joilir  de  l'honneur  de  V immortalité; 
Voltaire  reçois  la  couronne 
Que  l'on  vient  de  te  présenter, 
Il  est  beau  de  la  mériter 
Quand  c'est  la  France  qui  la  donne! 

Voltaire  répondit  : 

Vous  daignez  couronner  aux  yeux  de  Melpomene 

D'un,  Vieillard,  affoihli  les  effors  impuissans, 

Les   lauriers  dont   vos  mains   couvr oient    mes   c/ieveux 

Étoient  nés  dans  votre  domaine.  [blancs 

On  sçait  rjue  de  son  bien  tout  mortel  est  jaloux. 
Chacun  garde  pour  soi  ce  que  le  Ciel  lui  donne, 

Le  Parnasse  iiavoit  vu  que  vous 

Qui  sçut  partager  sa  couronne^. 

On  ne  fut  pas  convaincu  que  M.  de  Saint-Marc  donnât 
un  impromptu,  et  quand  la  réponse  de  Voltaire  parut,  on 
trouva  de  la  facilité  dans  la  versification,  mais  de  l'em- 
barras et  du  faux  dans  les  pensées  et  l'on  conclut  que  le 
vieux  poëte  auroit  du  garder  pour  soi  les  dons  médiocres 
qu'il  recevoit  du  Ciel  dans  sa  caducité. 

(i)  M.  Desnoiresterres  ne  parle  pas  de  la  réponse  de  Voltaire.  Cette 
réponse  fut  insérée  dans  le  Mercure  d'avril  1778,  t.  1",  p.  6,  et  dans  le 
Journal  de  Paris  du  G  avril  1778. 


—  45  — 

Il  parut  alors  une  parodie  de  ce  couronnement  théâtral 
qui  l'apprécioit  à  sa  juste  valeur  : 

Quand  sur  votre  vieux  ehef  Brizard  met  la  eouronne 

N'allez  pas  Aroûet  vous  mettre  dans  l'esprit 

Que  de  eoncert  la  France  vous  la  donne, 

Si  dans  un  impromptu  qu'à  loisir  il  hàtit 

Saint-Marc  en.  plein  tliéàtre   aujourd'hui  vous  l'a  dit, 

Il  n'est  (pie  l'orateur  d'une  petite  clicpLC 

Dont  la  raison  bientôt  détruira  le  crédit  ; 

Quand  la  France  vous  applaudit 

C'est  la  France  Encyclopédicpie. 

La  pensée  de  cette  épigramme  fut  rendue  quelque  tems 
après  avec  plus  de  finesse,  et  d'une  manière  plaisante  par 
une  estampe  dont  la  gravure  et  le  dessin  n'étoient  pas 
inférieurs  : 

Le  buste  de  Voltaire  posé  sur  un  autel  à  l'antique  y 
est  couronné  de  lauriers  par  Arlequin  :  deux  figures  pros- 
ternées au  pied  de  l'autel  lui  font  cortège.  Celle  qui  est  à 
droite  tient  un  tambour  de  basque  à  la  main  et  une  marote 
à  côté  d'elle  représente  la  Folie.  Scapin  placé  à  gauche 
semble  prononcer  respectueusement  les  vers  qui  font 
l'épigraphe  du  monument,  et  qui  le  terminent  par  le  bas  ; 
voici  ce  qu'on  y  lit  : 

VOLTAIRE     COURONNÉ    PAR     LES     COMÉDIExXS     LE    3o   MARS    1778 

//  est  beau  de  la  recevoir 
Quand  c'est  Arlequin  qui  la  donne. 


-  46  - 

Il  faut  que  les  disciples  du  Patriarche  n'aient  pas 
trouvé  la  plaisanterie  bonne  ;  par  leur  crédit  l'estampe  a 
disparu  et  on  ne  la  vend  plus  que  sous  le  manteau  \ 

La  divine  Providence  avoit  donné  au  Chef  des  mécréans 
les  avertissemens  les  plus  doux  par  le  ministère  de  l'abbé 
Gaultier.  Son  obstination  à  fermer  les  yeux  et  le  cœur  à  la 
vérité  demandoit  une  leçon  plus  énergique.  Elle  lui  fut 
ménagée  dans  une  pièce  de  vers  qu'on  attribue  à  M.  Soret, 
avocat  et  l'ancien  associé  du  P.  Hayer",  auteur  de  la 
Relimon  ven^'ée^  :  La  voici  : 

Tu  triomplies,    Voltaire^  une  secte  ameutée 
De  ta  sotte  grandeur  follement  entêtée^ 
Prodigue  à  ton  scjuelette  un  ridicule  encens, 
Et  c'est  le  seul  bonheur  qu  ici-bas  tu  prétens. 
Au  poison  de  l'erreur  ton  à  me  accoutumée 
Sur  les  bords  du  tombeau  s'enyvre  de  fumée  : 
Quand  un  vil  histrion,  infâme  aux  yeux  des  loi.v, 
De  l'auguste  patrie  ose  usurper  la  voix  ; 
Quand  sur  ton  front  ridé^  posant  une  couronne, 
Il  dit  impudemment  :  la  France  te  la  donne. 
Ta  vanité  le  croit  !  mais  non  les  vrais  Frcmçois , 
Paisibles  citoyens,  observateurs  des  loix. 


(i)  Il  en  est  question  clans  Vlconogr.  J'oliair.  de  M.  Desnoiresterres, 
p.  IO-2.  Elle  se  trouve  à  la  Bibl.  Nat.,  Coll.  Hennin,  t.  CXI,  fol.  6. 

[ï]  Jean  Soret,  avocat  au  Parlement  de  Paris,  membre  de  l'Académie 
de  Nancy;  Jean  Nicolas  Hubert  Hayer,  religieux  recollet,  né  à  Sarrelouis 
le  i5  juin  1708,  mort  à  Paris  le  14  juillet  1780.  La  liste  des  ouvrages  de 
ces  deux  auteurs  est  insérée  dans  la  France  littéraire  de  Quérard. 

(3)  La  Religion  l'engée  ou  réfutation  des  erreurs  impies  par  une  Société 
de  gens  de  lettres,  Paris,  Chaubert,  1757-61,  21  vol.  in- 12. 


Dune  fausse  sagesse  éeartant  les  elnmeres 
Respectent  r Evangile  et  la  foi  de  nos  pères  ; 
Les  François^  en  un  mot,  ce  sont  des  gens  de  bien 
Et  pour  eux  tes  talens,  tes  succès  ne  sont  rien. 
\é  pour  en,  imposer  à  des  lecteurs  frivoles, 
Au  défaut  de  raisons.,  tu  sèmes  des  paroles  ; 
De  tes  affreux  bons  mots  le  brillant  coloris 
D'une  foule  imbécille  entraine  les  esprits. 
Patriarche  orgueilleiLv  d'une  cabale  impie, 
Empoisonneur  public,  fléau  de  la  patrie, 
En  attacpiant  la  foi  tu  corronij/is  les  co'urs, 
Tu  perdis  dans  l'Etat  les  principes,  les  nuvui's. 
Pour  de  moindres  forfaits  la  loi  mène  au  supplice  : 
De  l'Eternel,  au  moins,  redoute  la  justice. 
Oii  cours-tu  mallieureujc  ?  le  songe  va  finir. 
Sous  tes  pas  cliancelans  la  tombe  va  s'ouvrir. 
Tremble!  gémis  !  peut-être  en  est-il  tems  encore  ! 
Tombe  aux  pieds  du  vi-ai  Dieu  que  la  patrie  adore. 
Ce  Dieu,  cpie  ton  orgueil  affréta  d'outrager, 
Si  tu  n'éteins  sa  foudre,  est  prêt  à  se  vanger ! 
Ta  criminelle  plume,  au  blasphème  aguerrie, 
Perdit  à  l'insulter  les  beaux  fours  de  ta  vie  ; 
A  désar/ne/-  son   bras  consacre  les  derniers. 
Ou  les  fciLv  de  l'Enfer  vont  brûler  tes  lauriers. 
Je  sçais  que  tes  pareils,  raisonneurs  misérables. 
Assurent  que  le  Ciel  et  l'Enfer  sont  des  fables  ; 
Mais  la  religion  brave  vos  attentats, 
Et  pour  la  blasphémer  on  ne  la  détruit  jjas. 
Quelle  preuve  invincible  as-tu  de  tes  mensonges 


1 

>  ; 
0 


—    ',8  — 

Tes  doutes  peuvent -ils  réaliser  tes  songes? 
Attendras-tu  pour  croire  au  souverain  malheur^ 
Que  L'implacable  main  de  VEternel  vengeur^ 
Apres  avoir  frappé  sa  coupable  victime^ 
Ait  refermé  sur  toi  les  portes  de  l'abyme? 
Et  que^  trop  tard  connue^  enfin  la  vérité 
Te  déclare  le  cœur  pendant  l'Eternité^? 

Cette  leçon  auroit  du  dissiper  l'yvresse  du  Patriarche, 
mais  il  étoit  endurci  comme  Pharaon  ;  elle  ne  produisit 
pas  même  aucun  acte  de  religion.  Il  ne  fut  point  à  l'Eglise, 
quoique  sa  santé  bien  rétablie  lui  permit  d'aller  partout. 
Il  ne  remplit  pas  même,  après  l'éclat  de  sa  confession  et 
de  sa  rétractation,  les  devoirs  communs  que  prescrit  un 
amour-propre  bien  réglé.  Toujours  rempli  de  lui-même, 
toujours  esclave  de  l'opinion  publique,  il  ne  pouvoit 
digérer  le  triste  sort  de  son  Iréne^  si  peu  goûtée  au 
théâtre.  Désespérant  de  cueillir  à  l'avenir  le  moindre 
rameau  de  laurier  sur  le  Parnasse,  il  conçut  le  projet  d'en 
moissonner  dans  un  autre  champ,  et  son  projet  fut  de 
faire  adopter  son  ortographe  par  l'Académie  françoise. 

On  sçait  qu'elle  consiste  cette  ortographe  à  écrire 
comme  l'on  parle,  et  à  retrancher  toutes  les  lettres  qu'on 
ne  prononce  pas~.   Une  nouvelle  édition  du  Dictionnaire 

(i)  Cette  pièce  a  été  iiupriinée,  mais  sans  nom  d'auteur  (par  Elie 
Harel)  :  Voltaire,  particularités  curieuses  de  sa  vie  et  de  sa  mort.  Porren- 
truy,  1781,  p.  100.  Notre  texte  offre  quelques  variantes  et  deux  vers  de 
plus. 

[■j.)  Cette  assertion  est  exacte  et  elle  est  confirmée  parla  note  suivante 
de  M.  Alfred  Dutens  publiée  dans  V Intermédiaire  des  Chercheurs  et  des 
Curieux  (n°  1172,  janvier  1907)  en  réponse  à  une  question  que  nous 
avions  posée  : 


—    i9  — 

de  cette  Académie,  où  seroit  adoptée  son  ortographe,  une 
édition  faite  par  des  mains  habiles  et  publiée  avec  éclat, 
parut  le  moyen  le  plus  noble  et  le  plus  efficace  pour  le 
succès  de  cette  grande  entreprise.  A  84  ans  il  étoit  coura- 
geux et  le  Patriarche  n'avoit  pas  un  instant  à  perdre.  11 

«  Comme  tous  les  écrivains  du  xvif  et  du  xvin^  siècle,  ^\)ltaire  usait 
dune  orthographe  personnelle,  simplifiée  de  manière  à  se  rapprocher 
de  la  prononciation  et,  par  là  même,  très  différente  de  celle  dont  il  est 
affublé  dans  les  éditions  actuelles.  Par  exemple,  il  écrit  bibliotèque,  crc- 
tlen,  filosop/ie,  téologie,  etc.,  en  quoi  il  ne  fait  cjue  suivre  l'exemple  de  ses 
prédécesseurs,  comme  Bossuet,  Corneille,  Descartes,  Fénelon,  La  Bruyère, 
La  Fontaine,  Racine,  Madame  de  Sévigné,  etc.,  sous  la  plume  desquels 
nous  rencontrons  atantat,  avanture^  cors  [pour  corps],  flciterie,  grote,  pré- 
tention, proiit,  je  ro/is,  si  fier,  tandresse,  i'a/igcr,  etc.  J'en  ai  cité  beaucoup 
d'autres  spécimens  dans  un  ouvrage  récent  [Elude  sur  la  simplification  de 
V orthographe,  pp.  '■/i.,  194,  '-^83,  353,  et  passim],  destiné  à  exposer  les 
principaux  arguments  qui  peuvent  militer  soit  pour,  soit  contre  telle  ou 
telle  modification  de  l'orthographe Je  me  bornerai  à  rappeler  simple- 
ment que,  jusqu'aux  abords  du  xix''  siècle,  la  tendance  constante  de  nos 
grands  écrivains  a  été  de  «  clarilier  )-  l'écriture  en  l'orientant  dans  le  sens 
du  phonétisme,  un  peu  à  l'iniitalion  de  celle  dont  se  servait  le  Moyen-Age 
avant  que  le  pédantisme  de  la  Renaissance  ne  vînt  la  dévoyer,  en  la  jetant 
dans  les  complications  d'un  étyniologisme   trop  souvent  de  mauvais  aloi.  » 

Le  comte  Rostopchine,  qui  a  copié  le  Sottisier  de  Voltaire  à  la  Biblio- 
thèque de  Saint-Pélersbourg,  parle  de  l'orthographe  de  Voltaire  :  «  J'ai 
copié  ce  manuscrit  mot  à  mot  et  le  tout  dans  l'ordre  avec  lequel  c'est  écrit 
en  entier  de  la  main  de  Voltaire —  Dans  ce  manuscrit,  A'oltaire  écrit 
toujours  oi  et  non  ai,  et  presque  à  chaque  ligne  on  trouve  les  fautes  les 
plus  grossières  contre  l'ortographe,  la  grammaire  et  la  phraséologie.  Je 
suis  intimement  convaincu  que  Voltaire,  livré  à  lui  seul,  n'aurait  pu  écrire 
une  page  bonne  à  imprimer;  mais  tout  ce  qu'il  a  écrit  devait  être  corrigé 

par   des   secrétaires   avant   d'être  livré  à  l'impression »    (Préface  du 

Sottisier  de  Voltaire,  publié  en  1880  par  M.  Léouzon  Le  Duc). 

Enfin,  voici  ce  que  nous  avons  relevé  dans  ses  Œuvres  :  Lettre  de 
Voltaire  à  l'abbé  d'OIivet,  Ferney,  5  janvier  1767  :  «  J'ai  encore  une  autre 
représentation  à  vous  faire.  Ne  seray-je  point  un  de  ces  téméraires  que 
vous  accusez  de  vouloir  changer  l'orthographe  ?  J'avoue  qu'étant  très 
dévoué  à  Saint  François,  j'ai  voulu  le  distinguer  des  /^r«//ra/s;  j'avoue  que 
j'écris  Danois  et  Anglais  ;  il  m'a  toujours  semblé  qu'on  doit  écrire  connue 
on  parle,  pourvu  qu'on  ne  choque  pas  trop  l'usage,  pourvu  que  l'on 
conserve  les  lettres  qui  font  sentir  létymologie  et  la  vraie  signification 
du  uiot.  » 


se  luUc  donc  de  former  son  plan,  dresse  ses  batteries, 
distribue  des  lettres  à  des  coopérateurs  affidés  et  prend 
jour  pour  proposer  à  ses  confrères  séans  sur  le  fauteuil 
académique  cette  édition  si  digne  de  leur  zèle.  Il  falloit 
une  bonne  provision  de  raisons  et  des  poulmons  vigou- 
reux pour  entraîner  l'Académie  et  ses  membres.  Le 
Vieillard  voulant  se  monter  au  plus  haut  ton,  eut  recours 
au  petit  artifice  du  café  ;  il  en  prit  secrètement  jusqu'à 
dix-huit  tasses  ;  s'étant  ainsi  électrisé,  il  se  rend  à  un 
comité  préparatoire  \ 

Deux  siècles  avant  Voltaire,  Ramus,  principal  du 
collège  de  Presle,avoit  tenté  d'introduire  des  changemens 
sur  les  mêmes  principes  dans  l'ortographe  du  latin  et  du 
françois;  s'il  eut  quelque  succès  pour  la  première  langue, 
ses  efforts  furent  nuls  à  l'égard  de  la  seconde'.  Voltaire 


(i)  Voltaire  présenla  son  projet  à  l'Acadéinie  française  dans  sa  séance 
du  jeudi  7  mai  1778  :  Voici  la  copie  du  procès-verbal  de  cette  séance  : 

«  Il  a  été  résolu,  sur  la  proposition  de  M.  de  Voltaire,  qu'on  travaille- 
rait sans  délai,  à  un  nouveau  Dictionnaire  (pii  contiendra  : 

«   L'étimologie  de  chacpie  mot,  et  quelquefois  l'étimologie  probable. 

«   La  conjugaison  des  verbes  irréguliers  qui  ne  sont  ])as  en  usage. 

(c  Les  diverses  acceptions  de  chaque  terme  avec  des  exemples  pris 
des  auteurs  les  plus  approuvés. 

<(  Toutes  les  expressions  pittoresques,  et  énergiques  de  Montaigne, 
d'Amiot,  de  Charron,  etc.,  etc.,  qu'il  esta  souhaiter  qu'on  fasse  revivre, 
et  dont  nos  voisins  se  sont  saisis. 

«  l'^n  ne  s'appesantissant  pas  sur  aucun  de  ces  objets,  mais  en  les 
traitant  tous,  on  peut  faire  un  ouvrage  aussi  agréable  que  nécessaire,  ce 
seroit  à  la  fois  une  grammaire,  une  rhétorique,  une  poétique,  sans  l'ambi- 
tion d'y  prétendre.  Chaque  Académicien  peut  se  charger  d'une  lettre  de 
l'alphabet,  l'Académie  examinera  le  travail  de  chacun  de  ses  membres.  Elle 
fera  les  chanaeniens,  les  additions  et  les  retranchemens  convenables  ». 
(Registres  de  l'Académie  française.) 

(-2)  Pierre  Ramus  (i5ij,  f  1  ^7^)  publie  sa:  Gra/tiere,  Vnvis,  André 
Wechel,    en  iÎjG'j.;   la    seconde  édition  a  pour  titre  :    Grammaire  de  P.  de 


fort  discret  sur  la  source  où  il  a  puisé,  a  rallié  [)eLi  de 
littérateurs  sous  ses  étendards,'  et  son  ortographe  qui  est 
très  insuffisante  n'a  été  admise  par  aucun  corps  :  ni  les 
Parlemens,  ni  l'Imprimerie  royale,  ni  les  Universités,  ni 
les  Académies.  Quelques  étrangers  comme  les  Hollandois 
et  les  Genevois,  des  auteurs  nationaux  ou  précieux  sont 
les  seuls  partisans  de  la  nouvelle  ortographe  \ 

Les  germes  incendiaires  qu'il  portoit  dans  son  sein 
soufflés  par  quelque  contradiction  qu'il  supporta  fort  peu 
philosophiquement,  lui  enflammèrent  le  sang;  la  tête  s'é- 
chauffa, le  sommeil  s'éloigna  de  lui  avec  opiniâtreté,  et  il 
fallut  recourir  à  l'art  pour  le  rappeller.  Le  maréchal  de 
Richelieu  proposa  une  petite  bouteille  d'un  opium  préparé 
dont  il  use  habituellement  :  la  bouteille  fut  acceptée, 
mais  comme  une  autre  boëte  de  Pandore,  elle  renfermoit 
tous  les  maux.  L'impatient  Vieillard  prit  la  fiole  en  une 
seule  fois  au  lieu  de  la  diviser  en  trois  ou  quatre  doses. 
Les  ravages  qu'elle  causa  furent  si  grands  que  l'on  crut  la 
tête  tout  à  fait  dérangée'. 


La  Ramée,  lecteur  du  Roy  eu  l'Université  de  Paris.  Pai'is,  de  rirupriiuerie 
d'André  Wechel,  iSja.  A'oir  Ferdinand  Rrunnt  :  Ilisl.  de  la  Lnni^ue  fran- 
çaise, t.  II,  XVI*  siècle,  1906. 

(1)  On  a  vu  que  les  Registres  de  l'Académie  française  ne  conlirnienl 
pas  les  allégations  de  l'auteur  du  Ms.  Sur  ce  projet  de  \  oltaire  on  peut 
encore  consulter  les  trois  lettres  qu'il  a  écrites  les  ^,  10  et  i3  mai  1778  à 
Wagnière  [La  vie  intime  de  Voltaire  au.)-  Délices  et  ii  Fevnei/,  ])ar  Lucien 
Pérey  et  Gaston  Maugras.) 

(2)  Le  II  ou  12  mai  «  M.  de  ^'illette  envoya  chercher  un  apothicaire  qui 
vint  avec  une  liqueur  ;  on  proposa  au  malade  d'en  prendre,  il  se  récria 
beaucoup,  dit  qu'il  n'avait  jamais  fait  usage  de  liqueur  spiritueuse,  et 
qu'il  prendrait  encore  moins,  dans  l'état  où  il  était,  une  drogue  de  chimie. 
Madame  de  Saint-Julien  s'y  opposa  aussi  fortement  ;  cependant,  à  force 
d  instances,    on  engagea  ce  malheureux  vieillard  à   en  avaler,  l'assurant 


'J2 


Troncllin  ^  accourut  à  la  uouvelle  de  l'accident.  Le 
malade  le  voyant  s'écria  :  Ce  n'est  pas  vous  qu'il  nie  faut, 
que  l'on  me  donne  le  médecin  des  fous.  Il  faisoit  allusion 
à  un  médecin  qui  depuis  quelque  tems  a  la  célébrité  dans 
ces  sortes  de  traittemens.  Toi  fut  le  commencement  de  la 
maladie  qui  l'a  conduit  au  tombeau,  c'étoit  vers  le  milieu 
de  may.  On  s'appercut  dès  les  premiers  jours  qu'il  en 
auguroit  mal  lui-même  ;  il  devint  mélancolique,  il  se 
plaignit  souvent  d'être  venu  à  Paris  ;  sa  confiance  en 
Tronchin,  qu'il  appelloit  dans  sa  première  attaque  Sa 
Divinité.,  ne  s'exprima  plus  avec  cet  enthousiasme,  il  lui 
échapa  des  mots  qui  prouvoient  qu'il  se  sentoit  frappé  à 
mort.  Bientost  les  symptômes  du  mal  qui  se  manifes- 
toient  firent  passer  cette  conviction  dans  tout  le  monde. 


qu'il  serait  guéri  le  lendemain.  Madame  de  Saint-Julien  eut  la  curiosité  de 
goûter  cette  liqueur;  elle  m'a  juré  qu'elle  était  si  violente,  qu'elle  lui  brCda 
la  langue,  et  qu'elle  n'en  put  pas  souper.  C'est  d'après  elle-même  que  je 
tiens  les  détails  que  je  rapporte. 

«  Le  malade  étant  après  cela  dans  une  agitation  terrible,  écrivit  à  M.  le 
maréchal  de  Richelieu,  et  le  pria  de  lui  envoyer  de  son  opium  préparé. 
Madame  de  Saint-Julien  et  un  parent  de  M.  de  Voltaire  insistèrent  long- 
temps auprès  de  Madame  Denis,  pour  qu'elle  ne  permît  pas  qu'il  prît 
encore  de  l'opium,  disant  que  ce  seroit  certainement  un  poison  pour  lui  ; 
ils  ne  l'obtinrent  point,  au  contraire;  M.  de  Villette  dit  que  le  malade 
pourrait  tout  au  plus  être  fou  une  couple  de  jours,  que  cela  lui  était  arrivé 
à  lui-même. 

«  On  a  prétendu  qu'après  avoir  fait  avaler  à  M.  de  'S^oltaire  une  bonne 
dose  de  cet  opium,  la  bouteille  fut  cassée.  Je  n'ai  jamais  pu  tirer  au  clair 
ce  dernier  fait;  je  sais  seulement  qu'ils  se  réunirent  tous  pour  assurer  au 
malade  qu'il  l'avait  bue  entièrement.  M.  de  Yillelte  dit  avoir  vu  M.  de 
Voltaire,  seul  dans  sa  chambre,  achever  de  la  vider.  Madame  de  Saint- 
Julien  lui  dit  alors  qu'il  était  un  grand  malheureux  de  n'avoir  pas  sauté  sur 
lui  pour  l'en  empêcher.  »  [Wagnière,  t.  i" ,  pp.    ij/j  à  157.] 

(i)  Théodore  Tronchin  (24  mai  1 709,  t3o  noveuil)re  1781),  il  ligure 
comme  premier  médecin  de  M.  le  duc  d'Orléans,  demeurant  au  Palais- 
Royal,  dans  VAlmannch  royal,  1778. 


Le  sieur  Try,  habile  chirurgien  du  quartier  fut  appelle  \ 
Try  donna  pour  garde  la  femme  Roger  et  choisit  le  sieur 
Brizard,  son  élève,  pour  faire  le  service  ordinaire". 

On  reconnut  au  bout  de  quelques  jours,  en  observant 
les  veines  chargées  de  pus,  que  le  mal  étoit  dans  le  bas 
ventre  et  dans  la  vessie  :  ses  progrès  furent  si  rapides, 
les  douleurs  prirent  de  si  grands  accroissemens,  les  acci- 
dens  se  multiplièrent  si  fort  que  la  condamnation  du 
malade  ne  tarda  pas  à  être  prononcée  par  la  Faculté,  elle 
assigna  même  des  bornes  assez  resserrées  à  ce  qui  lui 
restoit  à  parcourir  de  sa  carrière. 

Le  Curé  de  Saint-Sulpice  instruit  de  l'état  dangereux 
de  son  paroissien,  alla  dans  une  conjoncture  aussi  impor- 
tante prendre  les  ordres  de  son  Prélat',  ils  furent  donnés 
verbalement  et  ils  étoient  tels  que  l'honneur  de  la  religion 
et  le  salut  du  malade  les  demandoient.  Le  Pasteur  fut  de 
Conflans  chez  les  premiers  magistrats,  chez  le  Ministre  de 
Paris  :  partout  il  exposa  l'état  des  choses,  et  n'eut  pas  de 
peine   à   convaincre    les   esprits    de   la  mauvaise    foi    du 


(i)  Le  sieur  Try  figure  dans  VAlninuacli  royal  de  1778  comme  jMaître 
en  chirurgie  de  la  ville  de  Paris  depuis  17J0;  il  demeurait  rue  du  Bacq, 
vis  à  vis  les  Mousquetaires. 

(•2]  Brizard  ne  paraît  pas  être  devenu  chirurgien  à  son  tour,  nous 
n'avons  pas  trouvé  mention  de  son  nom  dans  V Ahnanaclt  rotjnl.  Tous  ces 
détails  sont  inédits,  ^^'ag•nière  ne  peut  en  parler  puisqu'il  ('tait  retourné  à 
Ferney. 

(3)  11  n'est  pas  question  de  cette  visite  du  Curé  de  Saint-Sulpice  à 
l'Archevêque  de  Paris  dans  Desnoiresterres.  On  remarquera  qu'elle  a  eu 
lieu  avant  la  mort  de  ^'oltail■o,  de  même  que  la  réunion  chez  M''  Amelot 
dont  il  va  être  question  plus  loin.  Cette  dernièi'e  réunion  confirme  l'asser- 
tion de  Wagnière  qui  dit  que  Madame  Denis  avait  fait  préparer  le  carrosse 
de  son  oncle  poui'  eulevei'  le  corps  dès  le  -xC)  niai. 


)',  — 


malade.  S'appercevant  que  l'on  n'étoit  que  uiédiocrement 
dans  ses  intérêts,  il  fait  un  grand  pas  en  avant:  il  annonce 
publiquement  qu'il  refusera  même  la  sépulture  ecclésias- 
tique à  Voltaire,  s'il  ne  fait  une  réparation  authentique  de 
tous  les  scandales  de  sa  vie  et  de  ses  écrits. 

M.  Amelot  voulant  prévenir  l'éclat  de  ce  refus  indiqua 
chez  lui  au  dl'j  mai,  veille  de  l'Ascension,  un  comité,  où 
furent  appelles  M.  le  Curé  de  Saint-Sulpice,  M.  Le  Noir, 
lieutenant  de  police \  M.  d'Hornoy,  conseiller  au  Parle- 
ment, et  l'abbé  Mignot,  conseiller  au  Grand-Conseil".  Le 
Curé  exposa  les  motifs  du  refus  que  lui  prescrivoit  son 
devoir,  et  répondit  aux  raisons  que  M.  d'Hornoy  et  l'abbé 
Mignot  alléguèrent.  Le  Conseiller  layc  fut  vif;  le  Curé 
ne  parut  point  effrayé  des  menaces  qui  lui  échapèrent.  Il 
connoissoit  les  dispositions  des  premières  têtes  de  la 
magistrature,  mais  eussent-elles  été  moins  favorables, 
son  zèle  n'en  auroit  pas  été  moins  actif;  car  il  protesta 
qu'il  étoit  prêt  à  sacrifier  sa  cure  à  sa  conscience.  On  dit 
que  le  Roi  instruit  dès  le  soir  même  de  ce  qui  s'étoit  passé 
chez  M.  Amelot,  déclara  que  cette  affaire  regardoit  le  Curé 
de  Saint-Sulpice.  Un  courtisan  dévoué  au  vieux  Patriarche 
parlant  légèrement  de  la  vivacité  et  de  l'âge  du  Curé,  le 
Roi  le  reprit  en  disant  :  Si  le  Curé  est  jeune,  VArclievêque 


(i)  Lf  Noii-  ou  Lenoir  (Jean  Charles  Pierre),  1732, 1 1807,  conseiller  au 
Châtelet  en  1752  el  administrateur  général  de  la  police  le  10  juin  177G. 

(2)  D'Hornoy  et  Mignot,  neveux  de  Voltaire.  M.  Dompierre  d'Hornoy 
était  fils  de  Marie  Elisabeth  Mignot,  née  en  1715,  une  des  filles  de  la  sœur 
de  Voltaire,  née  en  1686  et  mariée  à  Pierre  François  Mignot,  correcteur  à 
la  Chambre  des  comptes  de  Paris;  l'autre,  l'aînée,  Marie-Louise,  née  en 
17  10,  devint  Madame  Denis.  —  Alexandre  Jean  Mignot  né  vers  1720. 


ne  l'est  pas^  ;  cest  leur  affaire.  Le  même  seigneur  deman- 
dant au  Roi  la  permission  de  traitter  de  sa  part  avec 
M.  l'Archevêque, le  Roi  ne  voulut  point  en  entendre  parler. 
Le  tableau  de  Voltaire  mourant  est  si  extraordinaire, 
qu'on  rapportera  avec  scrupule  tout  ce  qu'on  a  pu 
recueillir  par  des  voies  sûres,  mais  l'on  ne  dira  pas  tout. 
Les  avenues  ont  été  trop  bien  gardées  et  les  témoins  de 
ses  derniers  momens  intimidés  ou  intéressés  restent  dans 
le  silence  ;  on  ne  parle  qu'avec  la  plus  grande  réserve'. 
On  commence  par  observer  que  Voltaire  a  conservé  sa 
tête  et  sa  raison  jusqu'au  dernier  moment.  Un  commerce 
épistolaire  qu'il  entretenoit  de  son  lit  avec  plusieurs  per- 
sonnes distinguées  le  prouve  évidemment.  Il  écrivoit  tous 
les  jours  au  maréchal  de  Richelieu,  au  comte  d'Argental  ; 
cette  manière  d'écrire  s'étendoit  à  beaucoup  de  choses.  11 
rendoit  compte  de  son  état  à  son  Chirurgien  sur  une 
carte^.  Peu  de  jours  avant  sa  mort,  il  félicita  par  un  billet 

(i)  La  Harpe  [Corresp.  Ult.^  t.  II,  p.  244),  leUre  87  :  «  On  sut  d'ailleurs 
que  le  Roi  avait  dit  qu'il  falloit  laisser  faire  les  prêtres. 

(2)  Le  cuisinier  de  ^L  de  \'illetle,  interrogé  sur  cette  mort  peu  de 
temps  après,  par  un  prêtre  de  la  Communauté  de  Saint-Sulpice,  répondit 
qu'il  avait  été  expressément  défendu  à  tous  les  gens  de  la  maison  d'en 
parler,  et  que  tout  ce  qu'il  pouvait  en  dire,  c'est  que  si  le  diable  pouvait 
mourir,  il  ne  mourrait  pas  autrement  (Extrait  d'une  lettre  de  AL  Bigex, 
vicaire  général  du  diocèse  d'Annecy,  publiée  dans  :  l'Histoire  de  M.  Viiarin, 
par  l'abbé  Martin,  Genève,  1861,  t.  I^"-,  p.  372). 

(3)  Voici  deux  billets  écrits  par  Voltaire  et  adressés  à  Tronchin,  son 
médecin,  dans  la  dernière  dizaine  de  mai,  quelques  jours  avant  sa  mort  : 

A)  «  Votre  vieux  malade  a  la  fièvre.  Son  corps  glorieux  a  les  jambes 
fort  enflées  et  parsemées  de  taches  rouges.  Il  voulait  ce  matin  se  transporter 
au  temple  d'Esculape;  il  ne  le  peut.  » 

B)  «  Le  patient  de  la  rue  de  Beaune  a  eu  toute  la  nuit  et  a  encore  des 
convulsions  d'une  toux  violente.  Il  a  vomi  trois  fois  du  sang.  Il  demande 
pardon  de  donner  tant  de  peine  pour  un  cadavre.  »        .     ■ 


—    i6  — 

écrit  de  sa  main  M.  de  Lally  du  succès  qu'il  venoit  d'avoir 
au  Conseil,  où  Tarrest  du  Parlement  qui  a  fait  périr  son 
père  venoit  d'être  cassé.  Le  billet  fut  mis  dans  le  Mercure 
au  mois  de  juin  \  Le  jour  même  de  sa  mort  il  fit  ses  lettres 
à  l'ordinaire  ;  celle  du  maréchal  de  Richelieu  qui  n'étoit 
pas  trop  suivie  fut  jetée  au  feu.  On  assure  cependant  qu'il 
reçut  le  même  jour  un  remboursement  dont  il  donna 
quittance.  On  verra  enfin  par  le  procès-verbal  de  l'ouver- 
ture de  son  corps  que  la  tête  étoit  dans  le  meilleur  état 
possible,  et  que  tout  le  mal  résidoit  dans  le  bas  ventre  ; 
mais  il  y  étoit  extrême.  La  vessie,  autant  remplie  de  pus 
que  d'urine,  ne  pouvoit  être  dégagée  que  par  le  cruel 
service  d'une  sonde  à  canal,  et  ne  l'étoit  encore  que  fort 
peu.  Un  feu  ardent  embrasoit  toute  la  région  du  bas  ventre 
et  lui  causoit  une  chaleur  si  brûlante  qu'il  n'étoit  pas 
possible  de  tenir  la  main  sur  sa  peau.  Les  chirurgiens 
pour  en  exprimer  l'ardeur  ont  dit  qu'une  allumette  y  auroit 
pris  feu. 

Le  malheureux  Voltaire  ne  fut  dans  des  souffrances  si 
grandes  ni  chrétien,  ni  philosophe  ;  il  se  montra  même 
au-dessous  de  l'homme  incapable  de  supporter  personne; 
et,  ne  pouvant  se  supporter  lui-même,  il  entroit  de  tems 
à  autre  dans  des  états  de  fureur  et  de  désespoir  qu'il  est 
difficile  de  peindre. /e  hrusle^  crioit-il  souvent,  il  frappoit, 
il  juroit,  il  vomissoit  des  injures  atroces;  ses  gardes  en 
étoient  ordinairement  l'objet.  Ayant  un  jour  demandé  sa 


(i)  «  A  M.  le  comte  de  Lally,  26  mai  :  Le  mourant  ressuscite  en  appre- 
nant une  grande  nouvelle,  il  embrasse  bien  tendrement  M.  de  Lally;  il  voit 
que  le  Roi  est  le  défenseur  de  la  justice  :  il  mourra  coulent.  » 


canne  à  l'une  d'elles  nommée  Roger  \  il  lui  en  déchargea 
dans  le  moment  qu'elle  ne  s'y  attendoit  pas,  un  coup  qu'elle 
ne  put  entièrement  esquiver,  qui  lui  fracassa  l'ongle  d'un 
doigt  et  lui  fit  une  blessure  dont  elle  s'est  longtems  res- 
sentie. Dans  une  autre  occasion,  il  jetta  à  la  tête  de  la 
même  garde  une  jatte  précieuse  de  porcelaine  qui  tomba  en 
morceaux.  Il  demandoit  fréquemment  un  étang  de  glace. 
Pour  entrer  dans  ses  vues,  autant  qu'il  étoit  possible,  on  le 
baigna  une  première  fois  avec  beaucoup  de  peine;  à  la 
seconde  comme  on  alloit  le  mettre  dans  l'eau,  il  s'élança  vers 
sa  garde  la  fureur  dans  les  yeux;  celle-ci  se  sauva  rapidement 
et  le  bain  ne  put  être  administré  ;  mais  tous  les  rafraichis- 
semens  extérieurs  qu'on  pouvoit  lui  donner  n'éteignoient 
pas  le  feu  qui  brûloit  au  dedans.  Il  étoit  nu  sur  son  lit,  ne 
voulant  et  ne  pouvant  rien  supporter  qui  le  couvrit  :  s'il 
arrivoit  à  sa  garde  de  ne  pas  bien  le  comprendre,  lors 
qu'il  lui faisoit  quelque  demande,  ilselivroità  tous  les  pro- 
pos que  dicte  la  colère.  II  les  varioit  suivant  les  circons- 
tances et  ne  les  répétoit  jamais.  Les  personnes  qui  se 
trouvoient  là  ont  plus  d'une  fois  admiré  l'éloquence  et  la 
fécondité  de  sa  fureur.  Enfin  les  aoûts  du  malheureux 
Chef  des  mécréans  se  dépravèrent   d'une   manière   aussi 


(i)  C'est  la  garde  fournie  par  le  chirurgien  Try,  à  laquelle  tait  allusion 
la  dépêche  du  prince  Bariatinski  du  ii  juin  1778  :  «  Le  Curé  de  Saint- 
Sulpice  avait  obtenu  de  la  garde  du  malade  qu'elle  tiendroit  registre  de 
tout  ce  que  Voltaire  avoit  proféré  contre  la  religion  pendant  sa  dernière 
maladie,  en  sorte  que  la  garde  eût  été  entendue  en  déposition  avec  d'autres 
témoins  affidés,  si  quelqu'un  eut  présenté  requête  au  Parlement.  [Journal 
des  Débats,  samedi  3o  janvier  i8()9.)  La  déposition  dont  il  est  question  eut 
été  celle  que  la  garde  aurait  faite  si  les  parents  de  Voltaii'o  avaient  engagé 
un  procès  pour  obtenir  la  sépulture  ecclésiastique. 


étrange  que  nouvelle.  Il  portoit  à  la  bouche  son  urinai,  où 
il  y  avoit  autant  de  pus  que  d'urine;  ne  pouvant  l'avaler, 
il  y  mettoit  les  doigts  et  les  léchoit  ensuite  ^  Cet  homme 
téméraire  avoit  osé  dire  en  plaisantant  sur  les  prophéties 
d'Ezéchiel  [Dictionnaire  pJiilosoplàquc^  art.  Ezéchiel), 
quiconque  aime  les  prophéties  d' Ezéchiel  mérite  de 
déjeûner  avec  lui. 

On  seait  que  ce  Prophète  reçut  dans  une  vision  l'ordre 
d'annoncer  à  Jérusalem  sa  prochaine  ruine  ;  et  de  couvrir 
son  pain  d'excrémens  humains  pour  lui  présager  les 
affreuses  extrémités  où  cette  ville  criminelle  seroit  réduite. 
Voltaire,  puni  de  la  même  manière,  a  subi  à  la  lettre  pen- 
dant les  cinq  ou  six  derniers  jours  de  sa  vie,  la  menace  de 
cette  étonnante  prophétie.  Il  lâchoit  tout  sous  lui,  et  sans 
cesse  il  mettoit  les  mains  dans  sa  fange,  puis  les  portoit  à 
sa  bouche.  Madame  Denis,  sa  nièce,  toute  hors  d'elle- 
même  à  ce  dégoûtant  spectacle,  s'est  écriée  plus  d'une 


(i)  Gazette  de  Cologne,  numéro  du  7  juillet  1778  : 

«  Cette  mort  n'a  pas  été  une  mort  de  paix.  Si  ce  que  mande  de  Paris 
un  homme  bien  respectable,  et  ce  qui  est  attesté  d'ailleurs  par  M.  Tronchin, 
témoin  oculaire,  et  qu'on  ne  peut  guère  récuser,  est  bien  exactement  vrai  : 
«  Peu  de  temps  avant  sa  mort,  M.  de  Y.  est  entré  dans  des  agitations 
affreuses,  criant  avec  fureur  :  Je  suis  abandonné  de  Dieu  et  des  hontmes.  11 
se  mordait  les  doigts,  et  portant  les  mains  dans  son  pot  de  chambre,  et 
saisissant  ce  qui  y  étoit,  il  l'a  mangé.  »  Je  voudrais,  dit  M.  Tronchin, 
que  tous  ceux  qui  ont  été  séduits  par  ses  livres  eussent  été  témoins  de  cette 
mort.  11  n'est  pas  possible  de  tenir  contre  un  pareil  spectacle.  »  Ainsi  a 
fini  le  Patriarche  de  cette  secte  qui  s'en  croit  honorée.  » 

L'abbé  Depéry,  secrétaire  de  M.  Rouph  de  Varicourt  ,  évêque 
d'Orléans,  frère  de  Madame  de  Villette  (Belle  et  Bonne),  affirme  que 
Madame  de  Villette  lui  a  raconté  chez  elle  la  mort  de  Voltaire  dans  des 
termes  qui  confirment  absolument  le  récit  de  Tronchin,  en  le  complétant 
par  l'incident  du  vase  de  nuit.  »  (Depéry,  Biographie  des  hommes  célèbres 
du  Dép^  de  iAin,  Bourg,  i83  j,  t.  I«'',  p.  iG3  et  164.) 


—   ^!) 


fois...  Eh  (jLLol  !  M.  (le  ]  o/l(i(rc  le  plus  jjiopre  des 
hommes,  (jui  ehani^eoit  de  lin^e  trois  fois  pur  jour  plutôt 
que  (Tij  supporter  la  moindre  taehe!  à  quel  (ivilissemeRt 
est-ii  i-éduit  ?  Quelle  ré\'olutiori^ ! 

Gomme  tout  étoit  intéressant  dans  les  derniers  inomens 
de  ce  Chef  des  mécréans,  tout  a  été  observé  avec  attention. 
On  l'a  vu  plus  d'une  fois  les  mains  jointes,  la  tête  et  les 
yeux  élevés  vers  le  Ciel,  rester  immobile  des  tems  consi- 
dérables, et  comme  plongé  dans  une  méditation  profonde. 
M.  de  V.  ■  l'ayant  un  jour  considéré  dans  cette  attitude 
crut  qu'il  prioit,  et  fit  part  de  sa  pensée  à  quelqu'un  qui 
étoit  à  portée  ;  mais  étoit-il  distrait  de  ces  singuliers 
recueillemens,  il  se  livroit  à  des  actes  de  fureur  qui  ne 
laissoient  guères  d'incertitude  sur  la  nature  des  réllexions 
qui  l'occupoient.  L'extrême  péril  où  se  trouva  la  vie  de 
Voltaire  devint  bientôt  la  nouvelle  du  jour.  L'abbé  Gaultier 
si  souvent  rejette,  nmis  dont  le  zèle  n'étoit  pas  éteint,  se 
crut  obligé  de  faire  une  nouvelle  tentative  ;  il  prit  sa  route 
ordinaire  pour  parvenir  à  son  Pénitent,  en  lui  écrivant  ce 
qui  suit  : 

«  J'apprends,  Monsieur,  par  la  voix  publique  que  vous 
(I  êtes  dangereusement  malade.  Cette  nouvelle  m'afflige 
«  beaucoup;  mais  ce  qui  augmente  mon  affliction^,  c'est 
«  qu'on  ne  m'envoie  pas  chercher  de  votre  part.  Quoique  je 
((   n'aie  pu  depuis  votre  dernière  maladie,  |  il  y  a  environ 


(i)  Tous  ces   renseignements   sur  la  maladie  de  Voltaire  sont  inédits, 
sauf  l'étrange  perversion  du  goût  dont  il  a  été  question. 

(2)  MM.  de  Villette  ou  de  Yillevieille. 

('3j  Vaf.  du  Mémoire  de  lalibé  (îaullier  :  Douleur,  au  lieu  de  :  affliction. 


6o 


ce  trois  mois]  quelqu'efïort  que  j'aie  fait,  avoir  l'honneur 
«  de  vous  voir,  cela  ne  m'empêchera  pas  de  me  transporter 
«  chez  vous  si  vous  le  jugez  à  propos  \  [Je  ne  prendrai 
((  point  cette  liberté  que  vous  ne  nie  le  fassiez  sçavoir. 
a  J'ai  tout  lieu  d'espérer  que  vous  me  donnerez  cette 
«  satisfaction.  Personne  ne  désire  plus  que  moileréta- 
(i  hlissement  de  votre  santé]  ;  mais  si  le  Seigneur  vouloit 
«  vous  appeller  à  lui  dans  ce  moment'-,  quel  bonheur  pour 
K  vous  de  vous  estre  mis  en  état  de  paroître  devant  ce 
((  grand  Dieu  qui  jugera  les  justices  mêmes  ?  Quel  malheur, 
((  au  contraire,  si  vous  mouriez  sans  avoir  pensé  à  l'affaire 
((  de  votre  salut^  ?  Ah!  mon  cher  Monsieur,  pensez-y 
((  sérieusement,  et  ne  pensez  qu'à  cela,  profitez  du  peu  de 
«  tems  qui  vous  reste  à  vivre\  J'ai  l'honneur  d'être,  etc. 

A  Paris,  ce  3o  may  1778. 

Quelques  heures  après  la  lettre  envoyée^  l'abbé  Mignot 
se  rendit  chez  l'abbé  Gaultier  :  Je  viens,  lui  dit-il,  Monsieur, 
vous  chercher  et  vous  prier  de  confesser  M.  de  Voltaire. 
Votre  dernière  lettre  lui  a  fait   impression,    il    veut  se 


(i)  Var.  du  Mémoire  do  Tabbé  Gaultier  :  ...de  retourner  chez  vous  isi 
vous  me  demandez. 

(2)  Ici.  Hélas,  si  le  Seigneur  vous  appelle  à  lui,  au  lieu  de  :  mais  si 
le  Seigneur  vouloit  vous  appeler  à  lui. 

(3)  Id.  de  périr,  sans  avoir  pensé  à  la  grande  affaire  de  voti-e  salut!  au 
lieu  de  :  si  vous  mouriez  sans  avoir  pensé  à  l'affaire  de  votre  salut. 

(/,)  1(1.  ...11  va  finir  et  l'éternité  va  commencer. 

(5)  Nous  avons  mis  entre  crochets  et  en  italique  tous  les  passages  sup- 
primés dans  le  texte  donné  par  le  Mémoire  de  l'abbé  Gaultier.  Wagnière 
(t.  II,  p.  90)  dit  que  Voltaire  n'a  pas  reçu  cette  lettre,  son  allégation  est 
sans  importance,  il  n'était  pas  encore  rentré  à  Paris,  lorsqu'elle  est  par- 
venue à  Voltaire  ou  plutôt  à  Madame  Denis. 


—    6£     — 

confesser  et  ne  se  confesser  qità  vous —  Il  n'en  falloit 
pas  tant  pour  attendrir  ce  Confesseur.  Touché  du  succès 
de  sa  lettre,  il  ouvre  à  son  tour  son  cœur  au  neveu  du 
Vieillard.  Mais  en  lui  offrant  l'exercice  de  son  zèle,  il  lui 
déclare  qu'il  marchera  désormais  avec  circonspection 
vis  à  vis  d'un  malade  du  caractère  de  son  oncle  ;  enfin  il 
lui  fait  part  du  plan  de  conduite  qu'il  a  à  tenir... .  Je  com- 
mencerai avant  tout  par  exiger  une  réparation  autJien- 
ticpie  et  f  exigerai  qu  elle  soit  signée  de  lui,  ou  prononcée 
en  présence  de  M.  le  Curé  de  Saint-Sulpice  :  Je  ne  dois 
rien  faire  sans  le  concours  de  ce  Pasteur;  je  vous  prie 
donc  de  passer  à  Saint-Sulpice  oii  nous  le  prendrons 
pour  aller  ensemble  chez  le  malade^. 

L'abbé  Mignot  se  rendit  après  quelques  momens  de 
résistance  et  ils  allèrent  à  la  communauté  oii  ils  trouvèrent 
M.  de  Tersac.  La  réponse  du  Curé  fut  d'abord  qu'il  se 
rendroit  de  son  côté  ;  mais  à  la  première  instance  il  céda 
et  monta  en  carosse.  La  rétractation  projettée  est  une 
pièce  essentielle  qui  doit  trouver  sa  place  ici  : 

((  Je  rétracte  tout  ce  que  j'ai  pu  dire,  faire  ou  écrire 
«  contre  les  bonnes  mœurs,  contre  la  Religion  chrétienne 
«  dans  laquelle  j'ai  eu  le  bonheur  de  naître;  contre  la 
t(   Personne   adorable  de  Jésus-Christ  dont  on  m'accuse 


(i)  Le  Mémoire  de  labbé  Gaultier  est  beaucoup  moins  explicite  : 
«A  peine  M.  de  Voltaire  eut-il  reçu  ma  lettre,  que  le  même  jour  sur 
les  6  heures  du  soir  M.  l'abbé  Mignot,  conseiller  du  Grand-Conseil  et 
neveu  de  M.  de  Voltaire,  vint  lui-même  me  chercher  pour  confesser  son 
oncle.  Votre  dernière  lettre,  me  dit-il,  lui  a  fait  une  grande  impression  :  il 
veut  se  confesser  et  ne  se  confesser  qu'à  vous.  Je  répondis  à  M.  l'abbé 
Mignot,  que  je  confesserois  volontiers  M.  de  Voltaire  pourvu  qu'il  fît  la 
rétractation  suivante...  » 


—   (ri   — 

«  d'avoir  attaqué  la  Divinité  \  faisant  la  réparation  actuelle 

((  à  la  face  de  l'Univers  scandalisé  par  les  ouvrages"  qui 

«  paroissent  sous  mon  nom  depuis  tant  d'années,  laquelle 

«  réparation  n'est  pas  reiï'et  de  l'affciblissement  de  mes 

<(  organes    dans    mon    grand   âge,  mais  de  la  grâce  de 

«  Jésus-Christ  dont  j'estois  si  indigne,  qui  m'ouvre  les 

((  yeux  sur  l'horrible  danger  où  les  délires  de  mon  imagi- 

«  nation  m'ont  plongé.  Je  désire  que  cette  réparation  soit 

«  insérée  dans  tous  les  journaux  et  gazettes  de  l'Europe, 

((  afin  qu'elle  égale,  autant  qu'il  est  possible, les  scandales 

«  que  je  voudrois  détruire  au  prix  même   du  peu  de  vie 

«  qui  me  reste ^. 

(c  Fait  à  Paris,  le  3o  may,  en  présence  de  M.  le  Curé 
de  Saint-Sulpice  et  de  M.  l'abbé  Gaultier.  » 

Le  Curé  et  le  Confesseur  arrivèrent  sur  les  six  heures 
du  soir  ;  le  salon  étoit  rempli  de  monde,  quelques 
personnes  avoient  même  pénétré  dans  la  chambre  du 
malade \  On  recommanda  fort  au  Confesseur  lorsqu'il 
passa,  de  ménager  le  pauvre  mourant  :  11  le  trouva  dans 
son  lit,  sur  son  séant,  un  manteau  de  lit  sur  ses  épaules  et 
rien  sur  la  tète.  M.  de  Yillette  en  lui  présentant  M.  le  Curé 


(i)  Mémoire  de  l'abbé  Gaullier  ....  et  coiilre  son  église  dans  laquelle 
je  désire  mourir. 

(2)  Ici.   œuvres... 

(3)  Var.  du  Mémoire  de  l'abbé  Gaullier  :  .  .  .  .  au  prix  du  peu  de  jours 
qui  me  restent  à  vivre,  au  lieu  de  :  au  prix  même  du  peu  de  vie  qui  me 
reste. 

(4)  Le  Mémoire  de  l'abbé  Gaultier  ajoute  ici  ce  détail  :  «  Avant  d'entrer 
dans  la  chambre  de  M.  de  Voltaire,  je  lus  à  M.  de  Yillette  la  rétractation 
que  j'exigeois  du  malade,  il  la  trouva  fort  bien  et  me  dit,  qu'il  ne  s'y  oppo- 
soit  pas. 


—  63   — 


lui  dit:  Mon  oncle  ^  voilà  M.  le  Curé  de  Samt-Sulpice.  A 
ces  mots,  le  vieux  Philosophe  qui  paroissoit  assoupi,  se 
retourne  et  s'agite  avec  violence,  allongeant  à  trois  ou 
quatre  reprises  ses  bras  d'une  manière  menaçante  contre 
son  Curé,  il  lance  sur  lui  des  regards  de  fureur,  et  pro- 
nonce quelques  paroles  qu'on  ne  peut  distinguer,  mais 
qu'on  interprête  facilement  par  ses  gestes  emportés.  Le 
Curé  interdit  abandonne  la  place  au  Gonfesseur\  La  voix 
de  M.  Gaultier  calme  les  fureurs  de  cet  énergumène  qui  lui 
tend  les  bras  et  lui  prend  les  mains  en  lui  disant  : 
M.  Vabbé  Gaultier^  faites  mes  conipliniens  à  M.  Vahhc 
Gaultier....  Il  continua  à  lui  tenir  quelques  propos  aussi 
ridicules,  mais   qui  furent   soupçonnés    d'être  un  jeu  du 


(i)  M.  1  abbé  Gaultier  a  supprimé  loule  cette  scène  dans  son  Mé)noirc, 
il  s'est  borné  à  écrire  :  «  M.  le  Curé  de  Saint-Sulpice  voulut  lui  parler  le 
premier,  mais  le  malade  ne  le  reconnut  pas.  J'essayai  de  lui  parler  à  mon 
tour...  »  —  Wagnière,  t.  P"",  p.  i6o,  a  donné  une  autre  version  d'après  les 
amis  de  Voltaire,  puisqu'il  n"a  pas  assisté  à  la  dernière  phase  de  la  maladie 
de  son  maître:  «  Deux  jours  avant  cette  mort  fatale,  M.  l'abbé  Mignot  alla 
cherchera,  le  Curé  de  Saint-Sulpice  avec  l'abbé  Gautier,  et  les  conduisit 
dans  la  chambre  du  malade,  à  qui  l'on  apprit  que  l'abbé  Gautier  était  là. 
Eli  bien  !  dit-il,  quo/i  lui  fasse  mes  conipliniens  et  mes  reinercieinens.  L'abbé 
lui  dit  quelques  mots  et  l'exhorta  à  la  patience  ;  le  Curé  de  Saint-Sulpice 
s'avança  ensuite,  s'étant  fait  connaître,  et  demanda  à  M.  de  Voltaire  en 
élevant  la  voix,  s'il  reconnoissoit  la  divinité  de  notre  Scignciii'  Jésus-Christ  ' 
Le  malade  alors  porta  une  de  ses  mains  sur  la  calotte  du  Curé,  en  le 
repoussant,  et  sécria,  en  se  retournant  brusqueujent  de  l'autre  côté  : 
Laissez-moi  tuourir  en  paix!  Le  Curé  apparemment,  crut  sa  personne 
souillée  et  sa  calotte  déshonorée  par  l'attouchement  d'un  philosophe;  il  se 
lit  donner  un  coup  de  brosse  par  la  garde-malade,  et  partit  avec  l'abbé 
Gaultier.  Après  leur  sortie,  ^L  de  Voltaire  dit  :  Je  suis  donc  un  homme 
mort.   ■» 

Ce  récit  de  Wagnière,  récit  de  seconde  main,  est  sujet  à  caution.  Si 
Voltaire  avait  agi  aussi  insolemment  envers  M.  de  Tersac,  celui-ci,  encore 
sous  le  coup  de  l'injure,  n'aurait  pas  délivré  le  certificat  qui  lui  fut  demandé 
par  la  famille.  Les  mêmes  réserves  peuvent  s'appliquer  aux  di'-lails  donnés 
à  Catherine  11  par  le  prince  Barialinski  (dépêche  du  i  i  juin  1778). 


-  64  - 

vieux  Patriarche  ^  L'abbé  Gaultier,  malgré  ses  préventions 
favorables,  porta  ce  jugement  en  disant  à  M.  le  Curé  : 
est-ce  délire?  est-ce  malice?  ha  Curé,  convaincu  de  l'inuti- 
lité de  son  ministère  et  de  celui  de  M.  Gaultier,  le  déter- 
mina à  se  retirer.  On  les  arrêta  dans  le  salon  oii  ils  furent 
harcelés  avec  tant  d'importunité,le  Curé  pour  la  sépulture 
ecclésiastique,  le  Confesseur  pour  un  billet  de  confession, 
qu'ils  devinrent  complaisans  l'un  et  l'autre;  le  Curé  tenant 
ferme  sur  la  sépulture  accorda  l'écrit  suivant  : 

ce  Je  consens  que  le  corps  de  M.  de  Voltaire  soit 
((  emporté  sans  cérémonie,  et  je  me  dépars  à  son  égard 
«  de  tous  les  droits  curiaux.  Ce  3o  may  1778. 

Signé  :  F.  R.  de  Tersac,  curé  de  Saint-Sulpice\ 

L'abbé  Gaultier  donna  ce  billet  de  confession  : 

«  Je  déclare  que  j'ai  été  appelle  pour  confesser  M.  de 
«  Voltaire,  que  j'ai  trouvé  hors  d'état  d'être  entendu  et 
«  sans  connoissance.  Ce  3o  may  1778. 

Signé  :  l'abbé  Gaultier,  prêtre*'. 


(i)  Les  divagations  de  Voltaire  et  sa  phrase  adressée  à  l'abbé  Gaultier 
sont  bien  dans  le  Mémoire,  mais  linsinuation  sur  la  fourberie  du  vieux 
Patriarche  n'y  figure  pas,  non  plus  que  les  deux  exclamations  de 
M.  Gaultier  au  Curé  de  Saint-Sulpice. 

(2)  Le  fac-similé  de  cette  pièce  a  été  inséré  dans  le  Dernier  volume  des 
Œuvres  de  Voltaire,  1862. 

(3)  Tous  ces  détails  et  ces  pièces  ne  sont  pas  dans  le  Mémoire  de  l'abbé 
Gaultier  cjui  se  termine  ainsi  :  «  Gomme  je  vis  qu'il  étoit  en  délire,  je  ne  lui 
parlai  ni  de  confession  ni  de  rétractation.  Je  priai  les  parens  de  me  faire 
avertir  dès  que  la  connoissance  lui  seroit  revenue,  ils  me  le  promirent. 
Hélas,  je  me  proposois  de  revoir  le  malade  lorsque  le  lendemain  on  m'ap- 
prit qu'il  étoit  mort  trois  heures  après  que  nous  l'eûmes  quitté,  c'est-à-dire 
le  3o  mai  17^8  sur  les  onze  heures  du  soir.  Si  j'avois  cru  qu'il  fût  mort  si 
tôt,  je  ne  l'aurois  pas  abandonné,  et  j'aurois  fait  tous  mes  efforts  pour  lui 


—  65  — 


Madame  Denis  n'étoit  point  encore  satisfaite  des  actes 
de  complaisance  du  Curé  et  du  Confesseur,  elle  les  fait 
prier  de  passer  un  moment  dans  son  appartement;  là  sont 
employées  de  nouvelles  instances  pour  procurer  les  hon- 
neurs de  la  sépulture  à  un  oncle  chéri,  rien  n'est  oublié  de 
ce  qui  peut  gagner  le  Curé,  ou  du  moins  pour  découvrir 
jusqu'à  quel  point  il  portera  la  résistance.  Le  Curé  montre 
le  plus  grand  attachement  à  son  devoir.    Il    s'étaye  de 
l'opinion  publique  qui  a  jugé  et  proscrit  son  oncle  avant 
lui  ;  il  se  fait  aussi  un  rempart  des  Évêques  et  dit  :  Que 
penseroit  de  moi  VEpiscopat,  le  seeoiul  ordre  et  tous  les 
niinistres  de  la  religion  dont  les  intérêts  sont  entre  mes 
mains?  Il  prononce  lui-même  d'avance  le  jugement  sévère 
que  mériteroit  sa  lâcheté.  Mais  au  moins,  reprend  la  Dame, 
qui  perd  toute  espérance  de  rien  gagner  touchant  la  sépul- 
ture, vous  nous  donnerez  un  prêtre  pour  accompagner  le 
corps  ou  il  sera  porté?  —  //  Ji'y  a  pas  un  ecclésiastique 
dans  mon  clergé,  répliqua  le  Pasteur,  qui  acceptât paredle 
commission  :  Peut-être  trouuerez-vous  quelques  Hihernois 
ou  quelques  Ecossais,  encore  faudra-t-il  cacher  que  c'est 


aider  à  bien  mourir.  Il  est  donc  mort  sans  sacremens  :  Dieu  veuille  qu  il 
ne  soit  pas  mort  sans  avoir  eu  un  vrai  désir  de  les  recevoir,  de  faire  une 
rétractation  de  toutes  les  impiétés  de  sa  vie...  » 

Le  certificat  original  de  l'abbé  Gaultier  n'est  pas  tout  à  fait  conforme 
au  texte  ci-dessus,  nous  le  reproduisons  d'après  le  fac-similé  publié  dans 
le  Dernier  volume  des  Œuvres  de  Voltaire...  Paris,  1862  : 

«  Je  soussigné  certifie  à  qui  il  appartiendra  que  je  suis  venu  à  la  réqui- 
sition de  M.  de  Voltaire  et  que  je  l'ai  trouvé  hors  d'état  de  l'entendre  en 
confession.  Fait  à  Paris,  ce  3o  mai  fan  mil  sept  cent  soixante-dix-huit. 
Gaultier,  prestre.  » 

Il  n'est  pas  étonnant  que  l'abbé  Gaultier  ait  remis  à  l'auteur  du  Ms.  un 
texte  un  peu  plus  différent  de  l'original,  il  n'a  pu  reconstituer  ce  billet  que 
de  mémoire,  n'en  ayant  certainement  pris  aucune  copie. 


~  06  — 

M.  de  Voltaire^  car  Us  cous  refuseroieiit  s'ils  le  savoierit. 
On  se  sépara  poliment,  et  l'abbé  Mignot  reconduisit  ces 
Messieurs  ;  il  les  entretint  chemin  faisant  de  l'épitaphe 
qu'il  préparoit  à  la  mémoire  de  son  oncle  (N),  l'abbé  Gaul- 
tier eut  le  courage  de  lui  dire Au  moins ^  Mon- 
sieur l'Abbé  ^iiij  parlez  pas  des  vertus  théologales^ ^X^i^ow 
la  plus  foible  qui  pût  être  donnée  à  un  prêtre  qui  méritoit 
de  recevoir  la  plus  sévère  pour  s'être  montré  dans  le  cours 
de  ce  grand  événement,  très  fort  neveu,  médiocrement 
chrétien  et  nullement  ecclésiastique.  Lorry  "voyoit  Voltaire 
concurremment  avec  Tronchin.  Le  samedi  jour  de  sa  mort, 
il  y  fut  sur  les  dix  heures  du  soir  accompagné  de 
M.  Thierry,  autre  médecin '.  Ils  entrèrent  l'un  et  l'autre 
dans  l'appartement  oii  ils  ne  trouvèrent  personne.  Arrivés 
au  malade  qui  étoit  sans  poulx  et  sans  mouvement,  ils  le 
croyoient  mort.  Alors  un  d'eux  une  bougie  à  la  main,  lui 
fait  une  friction  à  la  tempe  et  la  fait  un  peu  rudement  ;  à 
ce  mouvement  le  malade  ouvre  des  yeux  plus  brillans  que 
leur  flambeau,  c'est  leur  expression,  lance  sur  eux  un  regard 
farouche,  en  leur  disant  d'un  ton  qui  les  effraie,  laissez- 
i)}()i  mourir \   Quelques  momens  avant  que  d'expirer,  il 


(n)  Voici  celte  épitaplie...  llic  jaccl...  iiii/li  Icgentiu/i/  igiw/us. 
(i)  Tous  les  détails    relalifs  à  rinsistance  de  Madame   Denis   près  de 
l'abbé  Gaultier  et  du  Curé  de  Saint-Sulpice  paraissent  inédits. 

(2)  Lorry,  docteur-régent  de  la  Faculté  de  médecine  de  Paris, demeurait 
en  177^^  rue  Ilautefeuille,  près  la  rue  Serpente.  [Ahnanarh  jx)ijal  de  1778.) 
Il  avait  été  appelé  près  de  Voltaire  par  le  marquis  de  Villette. 

(3)  Thierry  était,  comme  Lori^y,  docteur-régent  de  la  Faculté  de  méde- 
cine de  Paris,  et  de  plus  écuyer,  médecin  consultant  du  Roi,  il  demeurait 
rue  Saint-Honoré,  vis-à-vis  de  l'Hôtel  de  Noailles.  [Almaiiach  royal,   1778.) 

(/j)  Le  récit  de  cette  visite  ///  c.rtrcinis  de  Lorry  et  de  Thierry  est 
inédit. 


—  fi- 


poussa  un  cri  horrible,  eut  des  convulsions  et  lit  des  gri- 
maces qui  glacèrent  d'effroi  les  assistans.  La  garde  Roger, 
quelque  accoutumée  qu'elle  fût  à  des  mourans  et  à  cet 
étrange  malade,  manqua  de  mourir  de  frayeur  elle-même; 
elle  a  resté  longtems  sans  pouvoir  revenir  de  l'impression 
extrême  que  lui  fit  cette  mort.  La  nommée  Bardy,  femme 
du  cuisinier  de  Voltaire  \  qui  l'a  aussi  gardé,  les  quatre 
derniers  jours,  fut  si  saisie  de  tout  ce  qu'elle  voyoit  dans 
ces  derniers  momens,  colère,  désespoir,  gémissemens, 
qu'elle  en  tomba  grièvement  malade.  Il  fallut  pour  arrester 
le  mal  la  saigner  deux  fois  coup  sur  coup.  Sa  fdle  étant 
venue  aux  Récollettes  chercher  quelque  secours,  attribua 
l'état  de  sa  mère  à  la  mort  déplorable  de  Voltaire —  Il 
est  mort  comme  un  c/iien,  dit  cette  jeune  personne  à  plu- 
sieurs religieuses,  //  semd/oi't  à  uji  (lamué —  Mais  sans 
doute  que  la  tête  n\j  étoit plus,  répliqua  la  religieuse.... 
Non,  non.,  Madame^  il  a  eu  sa  eonnoissance  jusque) 
La  fin. 


(i)  Il  est  question  du  départ  de  Ferney  de  la  Bardy  dans  une  Icltre  de 
Voltaire  à  Wagnière  du  i3  mai  1770:  «  ....  Il  faut  que  la  tête  périgourdine  de 
Bardy  lui  ait  alisolument  tourné  pour  laire  venir  sa  feuinie  à  Paris.  Je  n'ai 
de  quoi  la  loger,  ni  chez  M.  de  Villeltc  ni  chez  moi.  J'avais  recommandé 
expressément  à  Bardy  de  ne  prendre  aucun  parti  et  d'allendre.  Il  a  fait  une 
extravagance  à  laquelle  on  ne  pourra  remédier...  > 

La  Bardy  a  du  arriver  à  Paris  dans  la  journée  du  vendredi  20  mai  ; 
voici   ce  qu'écrit  encore   Voltaire  à  Wagnière  le  vendredi   a'ï  mai,  5  h. 

du  matin  :  «  Je  me  meurs,  mon  cher  Wagnière La  Barbezat  a  tort 

d'être  fâchée,  elle  sera  bien  payée  et  bien  récompensée.  La  Bardy  a  le 
plus  grand  tort  d'être  partie,  elle  a  une  maison  qu'elle  ne  devait  pas 
abandonner,  elle  serait  inutile  à  Paris.  Je  vous  embrasse  tendrement,  mon 
cher  ami,  et  tristement...  »  Sig.  V. 

Ces  deux  lettres  ont  été  publiées  par  Lucien  Perey  et  Gaston  Maugras  : 
Voltaire  aux  Délices  et  à  Ferney,  i885. 


—  68  — 

Tronchiii,  médocin  protestant,  dont  le  témoignage 
n'est  pas  suspect,  Tronchin  qui  n'a  pas  quitté  d'un  instant 
son  malade,  frappé  de  cette  mort  désastreuse,  s'écria  dans 
les  premiers  momens  qui  la  suivirent  :  L'image  de  Voltaire 
jn  accompagne  partout . . .  je  ne  puis  me  Voter  de  la  tête  et 
je  n'y  pense  cpi  en  frémissant  !  Quelle  mort!  Qu'il  seroit 
à  souhaiter  que  les  Incrédules  de  Paris  en  eussent  été 
témoins!  La  helleleçon  qu'ils  auroient  eue...  \ 

Le  médecin  genevois  a  tenu  ce  langage  à  qui  a  voulu 
l'entendre,  au  Palais-Royal,  à  la  campagne  et  dans  les 
sociétés  ;  il  le  tiendroit  encore  si  M.  D'Alembert  ne  lui 
avoit  fermé  la  bouche  en  se  plaignant  un  jour  amèrement  de 
lui  en  pleine  Académie  ~  ;  il  le  traitta  d'indiscret  qui  révêloit 
les  secrets  des  familles.  L'Académicien  ne  songeoit  pas 
que  se  livrer  ainsi  à  l'humeur,  c'étoit  avoiier  les  faiblesses 
de  son  Héros  mourant.  Le  médecin  sensible  à  ces  reproches, 
ne  parle  plus,  mais  il  a  parlé  et  parlé  plus  d'une  fois, 
ce  qui  suffit.  C'est  au  surplus  le  faire  parler  encore  et  le 
faire  entendre  que  de  rapporter  ici  ce  que  vient  d'écrire 
une  personne  distinguée  par  son  rang  et  respectable  par 
sa  vertu.  Cette  personne  étoit  à  la  campagne  dans  le  tems 
de  la  mort  de  Voltaire  :  Tronchin  s'y  rendit  accablé  de 
tristesse  et  cherchant  à  dissiper  sa  mélancolie  ;  envi- 
ronné de  toute  la  société,  il  fut  questionné  à  diverses 
reprises  et  il  s'ouvrit    sans    réserve  ;   c'est  donc  d'après 


(i)  C'est  bien  ceUe  impression  qui  ressort  de  la  lettre  de  Tronchin  à 
Bonnet,  du  27  juin  1778,  publiée  pour  la  première  fois  en  i855  et  que 
nous  avons  reproduite. 

(2)  Ce  détail  paraît  inédit. 


-  «9  - 

lui-même    qu'est    écrite    la    lettre    dont    voici    l'extrait  : 

«  Il  est  très  vrai  que  j'ai  sçu  par  un  homme  cligne  de 
«  foi  qui  voyoit  Voltaire  plusieurs  fois  par  jour  dans  sa 
«  maladie,  que  cet  homme  tant  vanté  pour  son  esprit  et  si 
«  peu  digne  de  l'être  pour  ses  sentimens,  est  mort,  non 
«  dans  un  repentir  salutaire,  mais  dans  un  liorrible  déses- 
«  poir,  répétant  qu'il  étoit  abandonné  de  Dieu  et  des 
«  hommes  et  qu'il  le  méritoit  bien.  Il  baisoit  les  mains  de 
Tronchin  pour  le  conjurer  de  l'empêcher  de  mourir. 
Voilà  quelle  a  été  sa  fin  dont  le  spectacle  horrible  étoit 
fait,  à  ce  qu'on  m'a  dit,  pour  faire  abjurer  sa  doctrine  à 
((  tous  ceux  qui  en  auroient  été  témoins.  Voilà  ce  que  j'ai 
((   sçu  à  n'en  pouvoir  douter  )i . 

Octobre   1--8. 


Les  parens  et  les  amis  de  Voltaire  avoient  inutilement 
employé  la  voie  de  la  négociation  pour  lui  procurer  la 
sépulture  ecclésiastique,  ils  essayèrent  de  contraindre  le 
Curé  par  celle  de  l'autorité;  mais  ils  furent  si  froidement 
reçus  par  le  Ministre  chargé  du  département  de  Paris  et 
par  les  premiers  magistrats  que,  désespérant  de  réussir 
désormais,  ils  eurent  recours  à  la  ruse  pour  parvenir  à 
leur  but.  L'abbé  Mignot  possède  en  commende,  à  une  tren- 
taine de  lieues  de  Paris,  l'abbaye  de  Scellières,  diocèse  de 
Troyes  :  Il  y  jouit  de  la  considération  que  donne  le  titre 
d'abbé  et  celui  de  magistrat  dans  une  Cour  supérieure.  On 
imagine  de  faire  partir  en  poste  le  corps  du  défunt  tout 


habillé,  comme  s'il  fut  encore  vivant,  et  Ton  se  persuade 
que  des  religieux  peu  instruits  des  lois  ecclésiastiques  sur 
les  funérailles,  n'opposeront  aucune  résistance  à  l'irrégu- 
larité de  la  sépulture  qu'on  demandera.  On  commença  par 
l'ouverture  du  corps,  et  on  l'embauma  ensuite.  Ce  fut  le 
sieur  Brizard  qui  fit  les  deux  opérations  sous  les  yeux  du 
sieur  Try.  Voici  le  résultat  du  procès-verbal  d'ouverture ^ 
La  vessie  remplie  d'un  pus  très  acre,  très  fétide  et  de 
la  quantité  d'une  pinte  environ.  La  membrane  intérieure 
de  la  vessie  qui  doit  être  adipeuse,  desséchée  et  raccornie, 
la  vessie  elle-même  percée  dans  le  fond,  et  laissant  par 


(i)  Notre  Ms.  donne  le  nom  du  chirurgien  qui  a  fait  l'autopsie  du  corps 
de  Voltaire  et  il  nous  permet  de  rectifier  la  signature  mise  au  bas  du  procès- 
verbal  qui  figure  dans  les  éd.  des  Œuvres  de  Voltaire  :  C'est  le  docteur  Try 
qui  soignait  déjà  Voltaire  et  non  le  docteur  Pipcelet,  d'ailleurs  cette  signa- 
ture Try  est  bien  celle  qui  se  lit  sur  le  fac-similé  publié  dans  le  «  Dernier 
volume  des  Œuvres  de  Voltaire,  coûtes,  comédies,  etc.,  etc.  »  Henri  Pion, 
1862.  11  n'existait  pas  de  docteur  Pipcelet  en  1778,  mais  un  docteur 
Pipelet  F'"  reçu  en  1750,  maître  en  chirurgie  de  la  Ville  de  Paris,  vice- 
directeur  de  l'Académie  royale  de  chirurgie,  qui  demeurait  Quai  et  près  les 
Théatins,  hôtel  de  Saint-Séverin.  Pipelet  II  était  docteur  herniaire  et 
demeurait  rue  Mazarine  près  la  rue  Guénégaud,  il  avait  été  reçu  en  '1756. 

Voici  le  Rapport  de  l'ouverture  et  embaumement  du  corps  de  M.  de 
Voltaire  fait  le  trente  et  un  may  1778,  en  l'hôtel  de  M.  le  marquis  de 
Villette  (voir  plus  loin  le  fac-similé]  : 

Le  crâne  ouvert,  nous  n'avons  rien  observé  d'extraordinaire,  le  cerveau 
et  le  cervelet  très  sains,  les  viscères  de  la  poitrine  en  très  bon  état  ;  ceux 
du  bas-ventre  n'offroient  rien  de  particulier,  excepté  la  vessie  et  le  rein 
droit,  celuy-cy  taché  de  marques  gangreneuses  par  sa  partie  inférieure  et 
postérieure;  la  vessie  étoit  décomposée,  elle  avait  acquis  l'épaisseur  de 
plus  d'un  pouce  à  la  partie  supérieure  et  postérieure  ;  cette  substance  étoit 
musqueuse  et  semblable  à  du  lard,  sa  membrane  nerveuse  étoit  tout  à  fait 
disséquée  par  le  pus  qu'elle  contenoit.  Il  s'y  étoit  formé  des  espèces  de 
tubercules  qui  étoient  en  suppuration,  laqu'elle  s'étoit  fait  jour  à  l'exté- 
rieur et  transudoit  dans  le  bas-ventre,  se  répandoit  sur  les  intestins  qui 
avoisinoient  la  vessie,  en  manière  de  gelée.  La  glande  prostate  étoit  très 
volumineuse,  et  entièrement  squireuse.  Tout  le  reste  des  viscères  dans 
l'état  naturel.  A  Paris,  ce  3i  mai  1778.  Signé  :  Ti-y. 


cette  ouverture  communication  dans  l'abdomen  ou  la  capa- 
cité du  ventre,  qui  étoit  aussi  inondée  de  pus  et  d'urine. 
La  poitrine  en  bon  état,  le  sieur  Brizard  remarque 
que  le  vaisseau  dont  la  rupture  avoit  causé  la  première 
maladie,  étoit  bien  réuni,  le  cerveau  parfaitement  con- 
formé envelopé  d'un  petit  duvet  gélatineux  et  dans  un 
état  de  fermeté  qui  n'est  pas  ordinaire  dans  les  cadavres. 
Le  cœur  petit,  mal  conformé  et  flétri.  Le  Chirurgien  le 
détacha  et  le  mit  dans  un  vase  de  plomb  qui  aussitôt  fut 
renfermé  dans  un  cœur  de  vermeil  avec  cette  inscription  : 

Son  esprit  est  partout 
et  son  cœur  est  iei^. 

L'embaumement  se  fit  légèrement,  on  l'enmaillota 
ensuite  avec  des  bandes  de  deux  doigts  de  largeur  faites 
de  trois  draps  que  l'on  sacrifia.  On  enserra  étroitement 
les  bras,  les  jambes  et  le  tronc  ;  on  lui  passa  sa  robe  de 
chambre,  on  lui  mit  un  bonnet  de  nuit  et  ses  pantoufles. 
L'ayant  ainsi  arrangé,  on  le  plaça  dans  sa  voiture  ordi- 
naire en  l'assujettissant  par  une  bande  fortement  attachée 
au  dossier".  Un  valet  de  chambre  se  mit  sur  le  devant  et 


(i)  Le  marquis  de  Villelte  s'attribua  le  cœur  de  Voltaire  et  MM.  d'Hor- 
noy  et  Mignot,  neveux  du  défunt,  crurent  devoir  protester,  mais  molle- 
ment, par  une  déclaration  datée  du  i  j  juin  1778  —  le  fac-similé  de  cette 
protestation  a  été  inséré  dans  le  Dernier  ^'olumc  des  Œuvres  de  Voltaire, 
1862  —  contre  le  sans-gêne  de  M.  de  Villette,  mais  les  choses  en  restèrent 
là.  M.  de  Villette  légua  le  cœur  à  son  fils  qui,  par  distraction,  le  légua 
à  un  prélat  français  dans  les  mains  duquel  il  ne  devait  pas  rester. 
(Desnoiresterres.) 

(2)  Là  on  l'attacha  par  les  cuisses  et  par  les  jambes,  afin  que  le  corps 
ne  vacillât  pas  trop  par  lelfet  du  mouvement  de  la  voiture  (Dépêche  du 
prince  Bariatinski  à  Cathei'ine  II  du  ri  juin  1778). 


deux  domestiques  coururent  à  cheval,  l'un  devant  la  voi- 
ture et  l'autre  derrière.  Ce  fut  dans  ce  singulier  carosse 
—  dont  sa  vanité  avoit  imaginé  la  décoration  pitto- 
resque —  qu'il  partit  le  3i  à  onze  heures  du  soir,  vingt- 
quatre  heures  après  sa  mort.  Le  fond  de  cette  voiture 
est  un  ciel  azuré  parsemé  d'étoilles  d'or\  Les  tristes 
dépouilles  de  cet  homme  céleste  furent  trainées  furtive- 
ment dans  ce  fastueux  équipage,  pour  aller  dans  la 
province  dérober  six  pieds  de  terre  que  lui  refusoit  la 
capitale,  et  ce  fut  soixante  jours  après  son  couronnement 
au  théâtre  et  les  applaudissemens  de  tout  Paris  ! 

Qu'on  nous  permette,  en  décrivant  cette  déplorable 
mort,  de  dire  un  mot  de  celle  du  célèbre  milord  Boling- 
brocke^  l'un  des  plus  grands  ennemis  qu'ait  eu  dans 
notre  siècle  la  religion  chrétienne  ;  on  tient  l'anecdote  de 
témoins  oculaires  et  dio-nes  de  confiance.  Cette  mort 
arriva  en  Angleterre  en  1751.  Elle  fut  comme  celle  de 
notre  Patriarche  accompagnée  des  horreurs  du  désespoir 
et  de  la  fureur.  Lactance  attentif  à  la  marche  de  la  Pro- 
vidence à  l'égard  des  grands  ennemis  de  la  religion 
chrétienne,  a  fait  un  traitté  historique  de  la  mort  tragique 
de   ses   persécuteurs.    On   voit   d'âge  en   âge  des  morts 


(i)  Ces  détails  sont  exacts.  Le  carrosse  de  Voltaire,  celui  qui  Tavoit 
porté  le  même  jour  à  l'Académie  française  et  ensuite  à  la  Comédie-fran- 
çaise pour  la  représentation  triomphale  d'Irène  était  «  couleur  d  azur, 
parsemé  d'étoiles  d'or  ^K{Méi>ioires  de  Bachaumont,  1778,  p.  206  et  suiv.  ; 
ler  avril.)  Wagnière  a  confirmé  cette  remarque  de  Bachaumont. 

(2)  Henri  Saint-John,  vicomte  Bolingbroke  (1''''  octobre  1G78,  -^I5  dé- 
cembre 1751),  philosophe  déiste,  un  des  maîtres  de  Voltaire  dont  il  fut 
l'ami.  Il  avait  épousé  après  la  mort  de  sa  première  femme  une  nièce  de 
Madame  de  Maintenon,  veuve  du  marquis  de  Villette. 


i  — 


semblables  qui  justifient  Tobjet  de  l'écrivain  ecclésias- 
tique. Si  celle  de  Mad.  D.  G.  \  élève  de  Voltaire,  et  dont  le 
récit  n'est  point  déplacé  ici  parut  plus  tranquille,  elle  n'en 


(i)  Gabrielle-Émilie  Le  Tonnelier  de  Bi-eleuil,  née  à  Paris  le 
l'j  décembre  170G,  mariée  le  12  juin  1725  au  marquis  Du  Chastelet- 
Lomont  dont  elle  eut  un  fils  en  1727,  fut  une  des  maîtresses  du  mar- 
quis de  Guébriant,  puis  du  maréchal  de  Richelieu,  puis  de  Voltaire  (1733) 
et  enfin  de  Saint-Lambert  (1747)-  Llle  mourut  de  raccouchement  d'une 
fille  qu'elle  eut  de  Saint-Lambert,  au  Palais  de  Lunéville,  le  10  sep- 
tembre 1749-  ^  oici  l'épitaphe  qui  courut  après  sa  mort 

Cy  gît  qui  perdit  la  t'/e 
Dans  le  double  enfantement 
D'un  traité  de  philosophie 
Et  d'un  malheureux  enfant. 
Lequel  des  deux  nous  l'a  ravie? 
Sur  ce  funeste  événement 
Quelle  opinion  devons-nous  suivre  ? 
Saint-Lambert  s'en  prend  au  livre  : 
Voltaire  dit  que  c'est  lenfant. 

Longchamp,  secrétaire  de  Voltaire,  avait  été  enlever  de  la  main  de 
madame  du  Chatelet  morte  une  bague  de  cornaline  entourée  de  petits  bril- 
lants, afin  d'extraire  du  chaton  le  portrait  de  Saint-Lambert  avant  de  la 
rendre  au  marquis  du  Chatelet.  Deux  ou  trois  jours  après,  dit  Long- 
champ,  M.  de  Voltaire  se  ressouvint  que  son  portrait  avait  été  autrefois 
renfermé  sous  le  chaton  de  cette  même  bague,  et  il  supposait  qu'il  y  était 
encore.  Il  me  dit  de  m'informer  si  la  bague  n'était  point  restée  entre  les 
mains  de  la  première  fenniie-de-chambre;  cpie  si  elle  me  la  montrait,  je 
n'aurais  qu'à  l'ouvrir  par  un  moyen  cju'il  m'indicpia,  en  ôler  le  portrait  et 
le  lui  rapporter.  Je  lui  dis  alors  que  la  bague  dont  il  parlait  avait  été 
remise  par  moi-même  entre  les  mains  de  ]NL  le  marquis  Du  Chatelet, 
l'ayant  pour  cet  effet  tiré  du  doigt  de  madame  son  épouse,  immédiatement 
après  sa  mort  d'après  l'ordre  que  j'en  avais  reçu  de  madame  de  Boufflers; 
mais  que  son  portrait  n'était  plus  sous  le  chaton.  Eh  !  comment  savez-vous 
cela  F  me  dit-il.  Je  lui  racontai  ingénument  ce  qui  s'était  passé  chez 
madame  de  Boufflers,  en  présence  de  M.  de  Saint-Lambert.  O  ciel  !  dit-il, 
en  levant  et  joignant  les  deux  mains,  voilà  bien  les  femmes  !  j'en  avais 
ôté  Richelieu,  Saint-L.ambert  m'en  a  expulsé,  cela  est  dans  l'ordre,  un  clou 
chasse  l'autre  ;  ainsi  vont  les  choses  de  ce  monde  !  {Mémoire  de  S.  G.  Long- 
champ,  t.  II,  pp.  253  et  254.) 


-  7'.  - 

fut  que  plus  abominable  aux  yeux  de  la  foi.  Cette  dame 
philosophe  mourut  en  1749  ^^^  P-  ^le  L.\  Voltaire  qui  ne  la 
quitta  point  un  moment  hazarda,  lors  que  le  danger  fut 
extrême,  l'unique  article  du  symbole  des  philosophes 
Madaine  il  faut  se  confonner  aii.v  loi.r  dupaijs  oh  Von  vit 
11  s'avisa  même  de  prendre  le  ton  de  missionnaire  en  lu 
disant  :  il  faut  aller  au  plus  sûr,  on  ne  seait  pas  ce  cjui 
pourroit  en,  être.  Mais  l'héroïque  mourante,  choquée  du 
personnage  que  jouait  un  homme  qu'elle  connoissait  si 
bien,  lui  dit,  en  le  reprenant  avec  hauteur  :  Ou  sont  les 
leçons  (le  courage  et  de  mépris  de  la  mort  que  vous 
m'avez  données  dans  la  santé  ?  Je  m'en  souviens.,  j'ij  suis 
fidèle  et  vous  êtes  un  lâche .  Non.,  je  ne  changerai  pas'~ . 
Elle  mourut  effectivement  dans  ce  déplorable  endurcisse- 
ment, et  ce  fut  au  milieu  d'une  Cour  chrétienne^'  qu'elle 
scandalisa  et  qu'elle  révolta  également.  Au  lieu  de  lui 
donner  des  regrets,  on  se  hâta  de  réléguer  au  loin  son 
cadavre  sous  des  hangards,  en  attendant  les  médiocres 
obsèques  qu'on  lui  fit. 

Dès  que  Voltaire  eut  les  yeux  fermés,  les  poètes 
prirent  le  pinceau,  les  uns  pour  décorer  sa  tombe,  les 
autres  pour  amuser  le  public  par  leurs  épigrammes.  On 
goûta  le  portrait  suivant  : 


(i)  Au  Palais  de  Lunéville. 

{•!]  Ce  récit  de  la  mort  de  Madame  Du  Chatelet  ne  concorde  pas  avec 
celui  de  Longchamp.  D'après  ce  dernier,  au  moment  où  Madame  Du  Cha- 
telet mourut,  il  n'y  avait  auprès  d'elle  que  Saint-Lambert,  M"'  du  Thil,  une 
des  femmcs-de-chambre  et  Longchamp. 

(3)  Celle  du  roi  Stanislas. 


Plus  bel  esprit  que  beau  ^c/ilc 
Scuis  foi,  sans  honneur,  sans  vertu, 
Il  est  mort  comme  il  a  vécu^ 
Couvert  de  honte  et  d'infamie^. 

Voltaire  aimoit  beaucoup  l'or,  un  poëte  fit  ces  vers  : 

Apres  le  décès  de   Voltaire 

Villette  a  mis  son  coeur 

Dans  une  chasse  d'or  ; 

La  relique  ed'ii>'eoit  un  pareil  reliquaire^ 

Ce  métal  fut  toujours  son  unique  trésor. 

Le  même  poëte  faisant  allusion  au  peu  de  succès  de  sa 
tragédie  à' Irène  et  au  chagrin  qu'il  en  conçut  composa  ce 
calembourg  : 

Ilérode  s'e/i qvrant  dun  encens  idolâtre 
Fut  frappé  par  un  ange  et  ro}ii;é  ])ar  les  vers, 
Voltaire  aussi  jalou.v  de  V encens  du  théâtre 
A  péri  comme  lui  consumé  par  les  vers. 

i:  p  I  ï  A  p  H  i: 

Ci  glt  l'enfant  géité  des  sivurs  de  Tcrpsicore  : 
De  nos  Titans  nouveaux  le  Père  audacieux , 
L'oracle  séducteur  que  le  public  adore, 
L'ennemi  né  des  loix,   des  Trimes  et  des  Cieux, 
Le  perfide  Arouet  dont  le  c(cur  vicieux 
Tut  pour  le  genre  humain  la  hoctc  de  Pandore. 


(i)    Les    Mémoires   de   Bacliaiimuiil ,     ij"""^.   ]>•    '^H.    u>   |iiiii   et    V Hapion 
i//g/ai.s\  1.  IX,  p.  19-,  (liscul  que  cette  ('ijitaphe  est  de  J.-.I.  Rousseau. 


—  r(y 


AUTRE 


Ci  git  un  honiinc  dont  le  sort 
Ne  fut  jamais  digne  d'envie, 
Par  tout  chassé  pendant  sa  vie 
Il  l'est  encore  après  sa  mort. 

AUTRE 

De  V athéisme  il  fut  l'apôtre^ 
Sans  c(eur,  sans  âme^  il  pourrit  en.  ces  lieux. 
Villette  à  l'un,  le  Diable  à  Vautre, 
Dieu  pouvoit-il  se  vanger  mieux  ? 

On  introduisit  enfin  sur  le  sacré  Vallon  un  personnage 
que  l'on  n'y  voit  guères  figurer,  en  lui  faisant  présenter 
au  Sénat  de  la  capitale  la  requête  que  voici  : 

A  nos  Seigneurs  du  Parlement, 

Vous  supplie  humblement 
L'exécuteur  de  la  Haute  justice. 
Disant  que  le  trente  de  Mai 
Arouët.^  Seigneur  de  Ferney, 
Etant  mort  chez   Villette,  on  a,  par  artifice, 
Dans  la  nuit  du  trente-un,  transporté  le  pendard 
Au  Monastère  de  SceUières 
Chez  les  enfans  de  Saint-Bernard , 
Qui  par  respect  humain  ou  faute  de  lumières 
Ont  pris,  dit-on^  sur  eux 
De  mettre  en  terre  sainte  un  si  î^rand  malheureux . 
Pourquoi  le  Suppliant  requiert  avec  instance 
Quil  vous  plaise  ordonner  qu'en  toute  diligence 
Son  cadavre  exhumé  soit  reconduit  ici 


Ai'ant  quil  soit  pourri  ; 
Qu'ensuite  son  procès  lui  soit  fait  dans  les  formes; 
Et  qu'en  punition  de  ses  crimes  énormes 
A  lui.  Bourreau,  soudain  il  soit  ahandonné 
Pour  être  sur  la  claie  Jwnteusement  traîné. 
Par  tous  les  quartiers  de  ville, 
Au  milieu  des  brocards  d'une  canaille  vile, 
Et  que  finalement  cet  insigne  fripon 
Soit  dans  un  tombereau  conduit  à  Montfaucon, 
Oii,  privé  de  la  sépulture. 
Aux  oiseaux  carnassiers  il  serve  de  pâture 
Ce  faisant  aux  dépens  condamnez  le   }  aut-rien 
Envers  le  Suppliant,  et  ferez  bien. 

La  famille  et  les  amis  de  Voltaire  affectèrent  de 
répandre,  après  sa  mort,  qu'il  avoit  désiré  d'estre 
inhumé  à  sa  terre  de  Ferney,  où  il  avoit  fait  préparer  une 
chapelle  dans  cette  vue  (Voltaire  a  effectivement  bâti  une 
jolie  église  dans  sa  cour  de  Ferney  à  gauche  en  entrant  : 
On  lit  au-dessus  du  portail...  Deo  erexit  Voltaire'^).  Le 
public  disposé  par  ces  allégations  crut  facilement,  lors  que 
le  corps  fut  en  chemin,  qu'il  alloit  à  cette  destination.  Ce 
bruit  qui  favorisoit  le  dessein  de  surprendre  de  Scellières, 
parvint  jusqu'à  l'Evêque  de  Genève  résidant  à  Annecy  à 
quelques  lieues  de  Ferney,  qui  est  dans  son  diocèse.  Le 


(i)  Voltaire  avait  fait  construire  cette  église  en  1761  pour  abattre 
l'ancienne  qui  masquait  la  façade  du  château.  C'est  dans  cette  église  qu  il 
fit  en  1768  et  1769  les  farces  scandaleuses  de  ses  communions,  la  dernière 
suivie  peu  de  temps  après  de  sa  profession  de  foi  catholique  par  devant 
notaire. 


-  78  - 

prélat,  héritier  du  zèle  comme  du  siège  de  Saint-François 
de  Salles,  donna  aussitôt  ses  ordres  pour  le  refus  de  la 
sépulture  ecclésiastique  :  Une  lettre  qu'il  écrivit  alors  à 
ce  sujet  fera  connoître  ses  sentimens  : 

LETTRE  DE  M.  L'ÉVÈQUE  DE  GENÈVE' 

A  M.   l'abbé...  Annecy,  le  14  juin. 

«  Je  n'ai  reçu  qu'hier  matin.  Monsieur,  votre  lettre 
du  7  de  ce  mois  qui  avoit  été  adressée  à  M.  le  Curé 
de  Ferney.  Je  vous  suis  infiniment  obligé  de  votre 
attention  à  me  prévenir  de  la  conduite  qui  avoit  été 
tenue  à  Paris  au  sujet  du  trop  fameux  de  Voltaire.  Je 
l'ai  assez  connu  pour  être  persuadé  qu'un  impie  de 
cette  nature,  qui  n'a  cessé  de  blasphémer  contre  notre 
sainte  Religion  et  son  auteur,  ne  méritoit  point  les  hon- 
neurs delà  sépulture  ecclésiastique.  Mes  grands  vicaires 
qui  connoissoient  assez  mes  sentimens,  n'ont  pas  hésité 
pendant  mon  absence  de  notifier  à  M.  le  Curé  de  Ferney 
que  dans  le  cas  qu'il  fût  requis  de  donner  cette  sépul- 
ture, il  devoit  se  refuser  à  toutes  les  instances  qu'on 


(i)  M.  Dcsnoireslerres  ne  parle  pas  de  cette  lettre  de  M*'''  Biord,  il  se 
borne  à  dire  :  «  Repoussé  de  Scellièrcs,  il  aurait  bien  fallu  (au  corps  de 
Voltaire)  prendre  le  chemin  de  Ferney,  où  l'on  se  serait  trouvé  en 
présence  d'un  prélat  au! rement  inflexible.  Il  sendilerait  que  l'Evêque 
d'Annecy  n'avait  besoin  que  d'être  prévenu,  cependant  il  fut  dépêché  trois 
lettres  consécutives  afin  qu'il  défendit  au  Curé  de  Ferney  denterrer  et  de 
faire  aucun  service  pour  le  cadavre.   » 

Cette  lettre  de  jM^"'  Biord  ne  se  trouve  insérée  ni  dans  le  livre  du 
P.  Harel  :  Voltaire,  recueil  de  particularités  curieuses  de  sa  vie  et  de  sa 
mort,  1781,  ni  dans  les  pièces  pour  servir  à  l'histoire  posthume  de 
Voltaire.  T.  I''  de  l'édition  Moland,  i88'3. 


-   79  — 

«  pourroit  lui  faire  ;  et  c'est  ce  que  je  lui  ai  confirmé  depuis 
«  mon  retour  de  la  manière  la  plus  positive.  Je  crois 
«  cependant  que  toutes  ces  précautions  deviendront 
inutiles,  et  que  nous  ne  serons  pas  dans  le  cas  d'un 
refus  aussi  conforme  à  notre  devoir;  et  ce  qui  me  donne 
lieu  de  le  présumer,  ce  sont  les  avis  que  nous  avons  eus 
«  hier  de  différens  endroits,  que  le  cadavre  de  cet  impie 
«  avoit  été  transporté  à  l'abbaye  de  Scellières.  J'espère 
«  que  cette  agréable  nouvelle  se  confirmera  et  nous  four- 
«  nira  les  plus  justes  motifs  de  rendre  des  actions  de 
«  grâces  à  Dieu  de  ce  nouveau  trait  de  sa  Providence.  » 
Signé  :  J.  P.,  évoque  de  Genève \ 

Le  corps  arriva  le  lundi  matin  premier  de  juin  daus  la 
cour  de  l'abbaye,  il  étoit  suivi  d'un  second  carosse  où 
étoient  M.  de  Dompierre  d'Hornoy,  conseiller  au  Parle- 
ment de  Paris,  petit-neveu  du  défunt,  M.  Marchant  de 
Varennes,  ancien  maître  d'hôtel  du  Roy  et  M.  Marchant 
de  La  Houlière,  chevalier  de  Saint-Louis,  brigadier  des 
armées  du  Roy,  commandant  pour  Sa  Majesté  à  Salces, 
l'un  et  l'autre  cousins  issus  de  germain.  Le  cadavre  étoit 
en  très  mauvais  état,  malgré  la  précaution  des  bandelettes 
et  de  l'embaumement  ;  il  s'étoit  ouvert  en  chemin  et  répan- 
doit  une  odeur  très  infecte.  Le  valet  de  chambre  qui  étoit 
sur  le  devant  de  la  voiture  en  sortit  à  demi-mort.  On  se 
hâte  de  renfermer  le  corps  dans  un  cercueil  au  lieu  de  le 
mettre  dans  un  lit  suivant  le  premier  projet.  Les  religieux 
prévenus  dès  la  veille  par  leur  abbé  commendataire,  ne 


^i)  Cette  lettre,  on  la  vu,  paraît  inédite. 


8o  — 


firent  aucune  difficulté  sur  les  honneurs  funèbres,  ni  sur 
la  sépulture  ecclésiastique.  Ce  fut  l'abbé  Mignot  lui-même 
qui,  dès  l'après-dîner  et  sans  aucune  mission,  fit  la  fonc- 
tion de  curé  en  présentant  le  corps  de  son  oncle  à  la  porte 
de  l'éo'lise.  Le  Prieur  nommé  Dom  Potherat  de  Corbière  le 
reçut  pareillement  sans  aucune  juridiction  ni  ordinaire,  ni 
déléguée.  On  le  porta  au  chœur  où  furent  chantées  les 
Vespres  des  morts.  Il  y  passa  la  nuit  environné  de  flam- 
beaux, et  fut  enterré  le  lendemain  sur  le  midi  ;  quelques 
curés  du  voisinage  invités  par  l'abbé  Mignot^  assistèrent 
à  la  cérémonie  funèbre.  L'inhumation  fut  faite  au  milieu 
de  la  nef,  à  une  toise  de  la  porte  d'entrée  de  l'église  dans 
une  fosse  de  huit  pieds  en  profondeur;  on  y  jetta  de  la 
chaux  vive  et  le  pavé  en  carreaux  fut  rétabli  comme  il 
étoit  auparavant  sans  laisser  aucun  vestige  de  l'inhu- 
mation. 

Le  lendemain  3  juin,  le  Prieur  reçut  la  lettre  suivante 
de  M^^  l'Évêque  de  Troyes^  datée  du  2  de  juin  : 

«  .Je  viens  d'apprendre,  Monsieur,  que  la  famille  de 
((  M.  de  Voltaire,  qui  est  mort  depuis  quelques  jours,  s'étoit 
«  décidée  à  faire  transporter  son  corps  à  votre  Abbaye, 
«  pour  y  être  enterré  et  cela  parce  que  M.  le  Curé  de 
((  Saint-Sulpice  leur  avoit  déclaré  qu'il  ne  vouloit  pas 
((   l'enterrer  en  terre  sainte.  Je  désire  fort  que  vous  n'ayez 


(i)  Les  curés  de  Saint-Nicolas  et  de  Saint-Martin  du  Pont,  de  Romilly, 
de  Grancey,  le  desservant  de  Saint-Hilaire  de  FavroUes  dirent  succes- 
sivement une  messe  basse.  Le  curé  de  Romilly  avait  fourni  tout  le  per- 
sonnel. (Desnoiresterres.) 

(7)  Claude  ]\Iathias  Joseph  de  Barrai,  né  à  Grenoble  le  6  septembre  1716, 
sacré  évêque  le  29  mars  17G1,  mort  après  1789 


«  point  encore  procédé  à  cet  enterrement,  ce  qui  pourroit 
«  avoir  des  suites  fâcheuses  pour  vous,  et  si  l'inhumation 
((  n'est  pas  [encore]  faite,  comme  je  l'espère,  vous  n'avez 
«  qu'à  déclarer  que  vous  ne  pouvez  [point]  y  procéder 
«  sans  avoir  des  ordres  de  ma  part.  J'ai  l'honneur 
«   d'être...,  etc. 

Le  Prieur  écrivit  sur  le  chanq^  la  longue  lettre  que 
voici  :  on  jugera  par  sa  tournure  que  ce  religieux  trouva 
sous  sa  main  un  bon  secrétaire  ^  : 

('    Monseigneur, 

«Je  reçois  dans  l'instant  à  trois  heures  après  midi  ~ 
((  la  lettre  que  vous  m'avez  fait  l'honneur  de  m'écrire  en 
date  du  jour  d'hier  2  de  juin.  Il  y  a  maintenant  plus  de 
vingt-quatre  heures  que  l'inhumation  du  corps  de 
M.  de  Voltaire  est  faite  dans  notre  Eglise,  en  présence 
«  d'un  peuple  nombreux.  Permettez-moi,  Monseigneur, 
((  de  vous  faire  le  récit  de  cet  enterrement^,  avant  que 
«  j'ose  vous  présenter  mes  réflexions. 

((  Dimanche  au  soir  3i  mai,  M.  Pabbé  Mignot, 
((  conseiller  de  Grand'Ghambre'  notre  abbé  commenda- 
n  taire,  qui  tient  à  loyer  un  appartement  dans  l'intérieur 
«  de  notre  monastère  parce  que  son  abbatiale  n'est  pas 
«  habitable,  arriva  en  poste  pour  habiter  cet  appartement, 
«   et  me  dit  après  les  premiers  complimens,  qu'il  avoit  eu 


(i)  Ce  secrétaire  nélait  aiUre  que  l'abbé  Mignot;  le  Piieur  n'a  fait  que 
signer  la  lettre  (Wagnière,  t.  l^"",  p.  5 14). 

(2)  Var.  :  avec  la  plus  grande  surprise. 

(3)  Id.  événement,  au  lieu  de  :   enterrement. 

(4)  Id.  au  Grand-Conseil,  au  lieu  de  :  de  Grand'Chambre. 


le  malheur  de  perdre  M.  de  Voltaire  son  oncle  ;  que  ce 
M''  ^  avoit  désiré  dans  ses  derniers  momens  estre 
porté  après  sa  mort  à  Ferney;  mais  que  le  corps  qui 
n'avoit  pas  été  enseveli  quoiqu'embaumé,  ne  seroit  pas 
en  état  de  faire  un  voyage  si  long;  qu'il  désiroit  ainsi 
que  sa  famille  que  nous  voulussions  bien  recevoir  le 
corps  en  dépôt  dans  le  caveau  de  notre  Eglise  :  que  le 
corps  étoit  en  marche  accompagné  de  trois  parens  qui 
arriveroient  bientôt.  Aussitôt  M.  l'abbé  Mignot  m'exhiba 
un  consentement  de  M.  le  Curé  de  Saint-Sulpice,  signé 
de  ce  Pasteur,  pour  que  le  corps  de  M.  de  Voltaire  pût 
être  transporté  sans  cérémonie.  Il  m'exhiba  en  outre 
une  copie  collationnée  par  le  même  Curé  de  Saint-Sul- 
pice d'une  profession  de  foi  Catholique'  et  Romaine  que 
M.  de  Voltaire  a  faite  entre  les  mains  d'un  prêtre 
approuvé  et  en  présence  de  deux  témoins  dont  l'un  est  le 
même  M.  JMignot^  et  l'autre  M.  le  marquis  de  Villevieille. 
Il  me  montra  ensuite'*  une  lettre  de  M.  Amelot,  ministre 
de  Paris,  adressée  à  lui  et  à  M.  Dompierre  d'Hornoy, 
[conseiller  ciu  Parlement]  et  petit-neveu  du  défunt"',  par 
laquelle  ces  Messieurs  étaient  autorisés  à  transporter 
leur  oncle  à  Ferney  ou  ailleurs.  D'après  ces  pièces  qui 
m'ont  paru  et  me  paroissent  encore  authentiques, 
j'aurois  cru  manquer  au   devoir  de   Pasteur,  si  j'avois 


(i)  Var.  :  lequel,  au  lieu  de  :  que  ce  M"". 

[■i)  Id.  apostolique. 

('3)  Id.  notre  abbé,  neveu  du  Pénitent. 

(4)  Id.  en  outre,  au  lieu  de  :  ensuite. 

(5)  Id.  neveu  de  M.  l'abbé  I\Iio;not. 


—  Si  — 

refusé  les  secours  spirituels  dus  à  tout  chrétieu  et  sur- 
tout à  l'oncle  d'un  magistrat  qui  est  depuis  28  ans  Abbé 
de  cette  Abbaye,  et  que  nous  avons  beaucoup  de  raison 
de  considérer.  Il  ne  m'est  pas  venu  dans  la  pensée  que 
M.  le  Curé  de  Saint-Sulpice  avoit  pu  refuser  la  sépulture 
à  un  homme  dont  il  avoit  légalisé  la  profession  de  foi 
faite  tout  au  plus  six  semaines  avant  son  décès,  et 
dont  il  avoit  permis  le  transport  tout  récemment  au 
moment  de  sa  mort.  D'ailleurs  je  ne  sçavois  pas  qu'il 
fût  permis  de  refuser  la  sépulture  à  un  homme  quel- 
conque, mort  dans  le  corps  de  l'Eglise,  et  j'avoue  que 
selon  mes  foibles  lumières,  je  ne  le  crois  pas  encore\ 
J'ai  préparé  en  hâte  tout  ce  qui  étoit  nécessaire  [pour 
la  cérémonie]  :  le  lendemain  matin  sont  arrivés  deux 
carosses  dans  la  cour  de  l'Abbaye,  dont  l'un  contenoit 
le  corps  du  défunt,  l'autre  étoit  occupé  par  M.  d'Hornoy, 
conseiller  au  Parlement,  petit-neveu,  par  M.  Marchant 
de  Varennes,  maître  d'hôtel  du  Roi,  par  M.  de  La  Hou- 
lière,  brigadier  des  armées  du  Roi,  tous  deux  cousins 
[issus  de  germain]  du  défunt.  Après  midi,  M.  Mignot 
m'a  fait  [à  la  porte  de  l'Eglise]  la  présentation'  du 
corps  de  son  oncle  qui  avoit  été  ensevelie  Nous  avons 
chanté  les  Vespres  des  morts  :  le  corps  a  été  gardé  dans 
notre  Eglise  toute  la  nuit  environné  de  flambeaux.  Le 
[lendemain]  matin  depuis  cinq  heures,  tous  les  prestres 


(i)  \siV.  :    je  ne  crois  pas  encore  que  cela  soit  possible,  au    lieu    de 
je  ne  le  crois  pas  encore. 

(2)   Ici.  solemnelle. 

(i)    l(L  qu'on  avoit  déposé,  au  lieu  de  :   qui  avoit  été  enseveli. 


((  des  environs^  ont  dit  la  messe  en  présence  du  corps,  et 
((  j'ai  célébré  une  messe  solemnelle^  avant  l'inhumation 
ic  qui  a  été  faite  devant  une  nombreuse  assemblée. 

((  La  famille  est  repartie  ce  matin,  contente  des  hon- 
a  neurs  rendus  à  la  mémoire  de  leur  parent,  et  des  prières 
((  que  nous  avons  faites  à  Dieu  pour  le  repos  de  son  âme. 
((  Voilà  les  faits  dans  la  plus  exacte  vérité.  Permettez-moi, 
c(  Monseigneur,  quoique  nos  maisons  ne  soient  pas  sou- 
«  mises  à^  l'ordinaire,  de  justifier  ma  conduite  aux  yeux 
((  de  votre  Grandeur.  Quels  que  soient  les  privilèges  de'^ 
((  l'Ordre,  ses  membres  doivent  toujours  se  faire  gloire 
«  de  respecter  l'Episcopat,  et  se  faire  [un]  honneur  de 
((  soumettre  leurs  démarches  ainsi  que  leurs  mœurs  à 
e(  l'examen  de  nos  Seigneurs  les  Evêques. 

«  Comment  pouvois-je  supposer  qu'on  s'opposât^  et 
((  qu'on  pouvoit  [même]  refuser  la  sépulture  à  M.  de 
(c  Voltaire,  qui  m'étoit  demandée  par  M.  l'abbé  Mignot, 
«  notre  abbé  commendataire  depuis  vingt-trois  ans, 
(c  ecclésiastique^  qui  a  beaucoup  vécu  dans  cette  abbaye, 
«  et  qui  jouit  de  beaucoup  de  considération  dans  notre 
«  Ordre,  par  un  conseiller  du  Parlement  de  Paris,  autre 
u   neveu'  du  défunt,  par  des  officiers  d'un    grade  supé- 


(i)  Var.  :    dont  plusieurs  sont   amis  de  M.  Mignot,   ayant  été  autrefois 
avec  lui  séminaristes  à  Troyes. 

(2)  Ici.  à  onze  heures. 

(3)  Id.  la  juridiction. 

(4)  Id.  d'un  ordre,  au  lieu  de  :  de  l'Ordre. 

(5)  Id.  refusoit,  au  lieu  de  :  s'opposât. 

(6)  Id.  magistrat  depuis  trente  ans. 

(7)  Id.  petit  neveu,  au  lieu  de  :  autre  neveu. 


83  — 


c(  rieur,  tous  parens,  gens  respectables  ?  Sous  quel  pré- 
ce  texte  aurois-je  pu  croire  que  M.  le  Curé  de  Saint-Sulpice 
(c  auroit  refusé  d'enterrer^  M.  de  Voltaire  tandis  que  ce 
ce  Pasteur  a  légalisé  de  sa  propre  main  une  profession  de 
foi  faite  par  le  défunt  il  n'y  a  que  deux  mois,  tandis 
qu'il  a  écrit  et  signé  ^  un  consentement  pour  que  ce 
corps  fut  transporté  sans  solemnité^?  Je  ne  sçais  ce  qu'on 
impute  à  M.  de  Voltaire,  je  connois  ses  ouvrages  plus 
par  réputation  qu'autrement.  Je  ne  les  ai  pas  lus  tous. 
c(  J'ai  oui  dire  à  M'"  son  neveu  notre  Abbé  qu'on  lui  en 
c^  imputoit  plusieurs  très  répréhensibles  *  qu'il  avoit 
((  toujours  désavoués,  mais  je  sçais,  d'après  les  canons  [de 
(c  V Eglise]^  qu'on  ne  refuse  la  sépulture  qu'aux  excom- 
c(  munies  lata  seiitciitia  (trait  d'érudition  exprimé  fort 
((  heureusement)  et  assurément'' M.  de  Voltaire  n'est  pas 
((  dans  ce  cas.  Je  crois  avoir  fait  mon  devoir''  sur  la 
((  réquisition  d'une  famille  respectable,  et  je  ne  puis  m'en 
ce  repentir.  J'espère,  Monseigneur,  que  cette  action  n'aura 
ce  point  pour  moi  de  suites  fâcheuses  ;  la  plus  fâcheuse 
ce  seroit  sans  doute  de  perdre  votre  estime  ;  mais  d'après 
ce  l'exposition^  que  j'ai  l'honneur  de  faire  à  Votre  Gran- 
ee   deur,  elle  est  trop  juste  pour  me  la  refuser.  Je   suis 


(i)   Var.  :    la  sépulture  à,  au  lieu  de  :  d'enterrer. 

(2)  Id.  de  sa  propre  main. 

(3)  Id.  cérémonie,  au  lieu  de  :  soleuinité. 

(4)  Id.  de  très  répréhensibles,  au  lieu  de:  plusieurstrès  répréhensibles. 

(5)  Id.  et  je  crois  être  sûr  c|ue,  au  lieu  de  :  assurément. 

(6)  Id.  en  l'inhumant. 

(7)  Id.  l'explication,  au  lieu  de  :   l'exposition. 


—  86  — 

ce   avec  un  très  profond  respect,  de  V.  G,  le  très  humble 
ce  et  très  obéissant  serviteur. 

3  juin  1778  \  » 

L'abbé  de  Pontigny,  de  qui  dépend  l'abbaye  de 
Scellières,  étoit  à  Paris  dans  le  tems  de  la  mort  de 
Voltaire.  Instruit  par  des  avis  secrets  des  projets  de  la 
famille  sur  Scellières  pour  son  inhumation,  il  écrivit  au 
Prieur  de  cette  maison  la  lettre  que  voici  afin  d'empescher 
qu'ils  ne  fussent  exécutés  : 

((  Dom  Prieur,  il  court  un  bruit  que  l'on  a  transporté 
((  à  notre  Abbaye  de  Scellières  le  corps  de  M.  de  Voltaire 
a  pour  y  être  inhumé.  Nous  n'avons  aucun  titre  pour 
«  exécuter  cette  sépulture,  il  n'est  pas  mort  dans  les  lieux 
((  privilégiés  de  notre  maison  de  Scellières,  et  nous  ne 
((  pouvons  et  ne  devons  accorder  la  sépulture  à  d'autres 
«  qu'à  nos  commensaux  ou  à  ceux  qui  meurent  par  acci- 
se dent  dans  nos  Abbayes.  Si,  par  une  surprise  déplacée, 
((  quelqu'un  avoit  pris  sur  lui  de  le  transporter  chez  vous, 
(i  je  vous  défends  de  vous  prêter  à  cette  inhumation 
«  comme  contraire  au  droit  d'autrui.  En  conséquence 
a  vous  appellerez  les  juges  du  lieu,  vous  ferez  dresser 
((  un  procès-verbal  et  demanderez  acte  de  votre  refus. 
ce  J'attends  réponse  de  vous  à  ce  sujet  et  suis,  etc.  ". 

Nous  ig-norons  comment  D.  Potherat  de  Corbière 
s'est  excusé  auprès  de  son  Supérieur,  mais  nous  pouvons 


(i)  Nous  1:1  avons  relevé  que  les  variantes  importantes  sur  le  texte 
publié  dans  les  Mémoires  de  Bachauniont,  t.  XII,  p.  109,  '26  août  1778), 
les  mots  entre  crochets  et  en  italique  sont  ajoutés. 

(2)   Cette  lettre  paraît  inédite. 


juger  de  la  valeur  de  ses  raisons  par  la  conduite  qu'a 
tenue  à  son  égard  l'abbé  de  Pontigny  qui  l'a  déposé  : 
sévérité  nécessaire  pour  réparer  le  scandale  de  la  com- 
plaisance de  ce  Prieur  (0). 

L'Académie  françoise  est  dans  l'usage  lors  qu'elle  a 
perdu  quelqu'un  de  ses  membres,  de  faire  célébrer  aux 
Gordeliers  un  service  solemneP  :  M.  D'Alembert  dont  le 
zèle  étoit  doublement  excité  et  par  sa  qualité  de  Secrétaire 
perpétuel  de  cette  Compagnie  et  par  celle  du  fidèle  coopé- 
rateur  du  défunt  dans  des  «ruerres  anti-relio-ieuses,  se 
transporta  chez  ces  Pères  incontinent  après  sa  mort.  Il 
rencontra  d'abord  le  Sacristain,  auquel  il  proposa  les 
intentions  de  l'Académie....  Est-ce  que  M.  de  Voltaire 
seroit  mort  ?  lui  dit  le  Sacristain  :  Nous  n'avons  pas  reçu 
de  billet  cV  enter  renient  ni  entendu  sonner  à  Saint-Sulpice . 
A  ce  raisonnement  tout  simple  du  religieux,  le  Géomètre 
s'oubliant  lui  déclare  que  ee  n'est  point  avec  un  sacris- 


(0)  La  disgrâce  de  ce  Prieur  a  été  projetée,  quelques  jours  après  il  fut 
réintégre  dans  sa  place. 

Cette  note  de  lauleur  du  Ms.  confirme  le  passage  des  Mé/itoires  de 
Bachaumont  en  date  du  4  octobre  1778,  t.  XII,  p.  1:^4  :  «  Le  Prieur  de 
Scellières  que  le  clergé  vouloit  faire  expulser  par  son  général,  l'abbé  de 
Pontigny,  a  triomphé  absolument  de  la  persécution  élevée  contre  lui.  » 
La  famille  de  Voltaire  n'a  donc  pas  eu  à  indemniser  Dom  Potlierat  comme 
l'a  supposé  Desnoiresterres. 

(i)  Voltaire  tenait  beaucoup  à  avoir  ce  service  :  «  Le  même  jour  qu'il 
s'était  confessé,  j'allai  chez  lui  de  la  part  de  l'Académie,  m'informer  de  sa 
santé,  et  lui  dire  qu'on  avait  arrêté  et  mis  sur  les  registres  (séance  du 
lundi  2  mars)  que  tant  que  la  maladie  durerait,  on  enverrait  à  toutes  les 
séances  savoir  de  ses  nouvelles.  Hélas  !  me  dit-il,  je  n'ai  pas  cru  pouvoir 
mieux  reconnaître  les  bontés  de  l'Académie  qu'en  remplissant  mes  devoirs 
de  chrétien,  afin  d'être  enterré  en  terre  sainte,  et  d  avoir  un  service  aux 
Gordeliers.  (La  Harpe,  Corrcsp.  litt.,  Paris,  i8o4)  t-  II,  p.  -21 '2.) 


—  88  — 

tain  qu'il  a  à  traitter  ;  qu'on  lui  fasse  parler  au  Supé- 
rieur. Le  Père  gardien  étoit  malade.  A  sa  place  le  Père 
Bonhomme,  ancien  docteur  de  la  Faculté  se  présente.  Ce 
Religieux,  homme  instruit,  répéta  au  Secrétaire  perpétuel 
ce  que  lui  avoit  dit  le  Sacristain  et  ajoutant  qu'avant  de 
faire  le  service  demandé,  Ton  exhiberoit  les  preuves  de  la 
mort  de  M.  de  Voltaire  dans  le  sein  de  l'Eglise  et  de  la 
présentation  de  son  corps  à  la  paroisse  oii  il  seroit  décédé. 
Rien  n'étoit  plus  raisonnable  que  la  réponse  du  Père 
Bonhomme,  mais  elle  n'eût  pas  l'accueil  qui  est  dû  à  la 
raison.  L'Académicien  irrité  de  la  résistance  qu'il  avoit 
trouvée  se  retira  en  disant  :  Vous  êtes  tous  des  fanatiques. 
Cette  première  visite  fut  suivie  de  deux  ou  trois  autres  où 
le  Secrétaire  perpétuel  vit  le  Père  Favreau,  gardien,  lui 
montra  les  pièces  surprises  au  Curé  et  au  Confesseur,  lui 
fît  entrevoir  les  désagrémens  et  les  pertes  auxquels  ces 
refus  exposoient  sa  maison.  Le  Père  Favreau,  lassé  de  ses 
importunités,  lui  dit  enfin  avec  vivacité  :  Vous  nous  pro- 
posez quelques  légers  profits  et  nous  perdrions  pour 
quatre  millions  d'honneur  si  nous  faisions  ce  service. 

M .  Amelot  à  qui  il  rendit  compte  de  sa  conduite  ne  la 
désapprouva  pas\ 

D'Alembert  éconduit  aux  Cordeliers  alla  à  Saint-Jean 
de  Latran  ;  c'est  une  église  de  Malte  exempte  de  la  juri- 
diction de  l'ordinaire,  où  il  espéra  trouver  une  meilleure 
composition  :  on  dit  qu'il  fit  aussi  quelques  tentatives  aux 
Chapelles   Royalles    qui   sont  sous    l'autorité   du   Grand 


i)  Tous  ces  détails  paraissent  inédits. 


-  «9  - 

Aumônier.  Courses  inutiles;  par  tout  il  eut  à  essuyer  des 
refus  qui  lui  montrèrent  quelle  opinion  on  avoit  dans  le 
public  de  son  Héros.  On  eut  enfin  recours  à  l'autorité  du 
Roi.  M.  L.  P.  D.  B.  ^  alla  l'invoquer  à  Versailles  avec  le 
comte  de  B.^,  mais  ils  échouèrent  à  la  Cour  comme  le 
Secrétaire  perpétuel  avoit  échoué  à  Paris.  M.  de  B.  pro- 
posa alors  la  suppression  du  service  personnel  en  y  sub- 
stituant un  service  annuel  pour  les  morts  arrivés  dans 
l'intervalle...  C'étoit  abandonner  Voltaire  et  il  ne  paroit 
pas  que  l'avis  ait  prévalu.  Les  députés  de  l'Académie 
repoussés  de  tous  les  côtés  tournèrent  leurs  regards  vers 
les  francs-maçons.  Cette  ressource  étoit  digne  de  la 
cause,  et  leur  espérance  ne  fut  pas  trompée  :  La  Société 
maçonne  les  accueillit  à  bras  ouverts,  et  forma  aussitôt 
le  projet  de  célébrer  avec  pompe  dans  le  sein  de  ses 
assemblées  la  cérémonie  funèbre  que  refusoit  l'Eglise 
chrétienne.  Elle  devait  cet  accueil  au  Patriarche  à  plus 
d'un  titre  ;  celui  de  s'être  fait  recevoir  tout  nouvellement 
parmi  ses  membres  parloit  pathétiquement  en  sa  faveur ^ 


(i)  Le  prince  de  Beauvau  ou  le  prince  Louis  de  Rohan,  d'après  Des- 
noiresterres. 

{'i)  Nous  ignorons  qui  est  ce  comte  de  B.  Nous  n'avons  pas  trouvé  de 
personne  ayant  cette  qualité  et  portant  ces  initiales  parmi  les  amis  de 
Voltaire. 

(3)  Voltaire  s'était  fait  recevoir  maçon  à  la  Loge  des  Neuf-Sœurs  le 
^  avril  1778.  La  relation  authentique,  officielle,  «  un  extrait  de  la  planche  à 
tracer  de  la  respectable  loge  des  Neuf-Sœurs,  à  l'Orient  de  Paris,  le  sep- 
tième jour  du  quatrième  mois  de  l'an  de  la  vraie  lumière  5778  »  a  été 
publiée  dans  la  Correspondance  de  Grimm,  éd.  Tourneux,  t,  XII,  p.  i85. 
En  voici  un  extrait  : 

«  ...  Après  avoir  reçu  les  signes,  paroles  et  allouchemens,  l'abbé 
Cordier  de  Saint-Firmin,  le  frère  (maçonnique)  de  ^^oltaire,  a  été  placé  à 
l'Orient  à  côté  du  Vénéi'abl»'.  Vn  des  frères  de   la  Colonne  de  Melpomène, 


—  9f>  — 

Le  jour  fut  donc  fixé  au  samedi  28  novembre  et  la  loge 
des  Neuf-Sœurs  indiquée  par  des  invitations  imprimées. 
L'on  y  marquoit  qu'il  falloit  s'y  rendre  en  habit  de  deuil  \ 
Cette  loge,  par  un  choix  qu'on  est  embarrassé  de  qualifier, 
a  été  pratiquée  dans  la  maison  du  noviciat  des  Jésuites 
rue  Pot-de-Fer,  fauxbourg  Saint-Germain.  Les  deux  corps 
de  bâtiment  du  fond  de  la  première  cour  et  de  l'aile  droite 
ont  été  appropriés  à  cet  effet  par  la  suppression  des 
planchers  qui  étoient  entre  le  premier  et  le  second  étage, 
et  par  celle  des  cloisons  et  des  murs  de  refend  intermé- 
diaires. Au  moyen  de  ces  destructions,  il  a  résulté  un 
très  grand  local,  dont  on  a  muré  toutes  les  fenestres,  en 
sorte  qu'on  ne  put  y  voir  que  par  des  illuminations.  Les 
Neuf-Sœurs,  c'est-à-dire  les  neuf  Muses,  lui  ont  donné 
leur  nom.  On  ne  sçait  pas  trop  pourquoi  ?  Peut-être  le 
local  servant  jadis  à  la  science  et  aux  lettres  a-t-il 
déterminé  à  cette  sorte  de  dédicace. 

Voici  comme  les  maîtres  des  cérémonies  franc-maçons 
décorèrent  le  lieu  et  préparèrent  l'Apothéose.  Les  murs 
inférieurs  furent  tendus  de  noir  et  les  armes  de  Voltaire, 


lui  a  mis  sur  la  tête  une  couronne  de  laurier  qu'il  s'est  hâté  de  déposer. 
Le  Vénérable  lui  a  ceint  le  tablier  du  frère  Helvétius,  que  la  veuve  de  cet 
illustre  Philosophe  a  fait  passer  à  la  Loge  des  Neuf-Sœurs  ainsi  que  les 
bijoux  maçonniques  dont  il  faisait  usage  en  Loge,  et  le  frère  Voltaire  a 
voulu  baiser  ce  tablier  avant  de  le  recevoir.  En  recevant  les  gants  de 
femme,  il  a  dit  au  frère  marquis  de  Villette  :  «  Puisqu'ils  supposent  un 
attachement  honnête,  tendre  et  mérité,  je  vous  prie  de  les  présentera 
Belle  et  Bonne  (la  marquise  de  fillette). 

(i)  Ce  détail  exact  n'est  pas  dans  la  relation  de  la  Séance  de  la  Loge 
des  Neuf-Sœurs,  fête  du  28  novembre  1778  {Correspondance  de  Grimni, 
éd,  Tourneux.  l.  Xll,  p.  188  et  suivantes). 


91 


qui  sont  trois  mains  ouvertes  \  semées  sur  la  tenture.  Elle 
fut  aussi  ornée  de  quantité  de  vers  tirés  des  ouvrages  de 
Voltaire,  faisant  sentence  et  écrits  cà  et  là....  Au  fond  on 
figura  en  relief  le  Parnasse.  Le  Dieu  de  la  Poésie  parois- 
soit  au  haut  du  mont  avec  les  attributs  qui  le  caractérisent. 
On  voyoit  sur  un  côté  le  cheval  Pégase  qui  sembloit 
attendre  le  Héros  pour  le  faire  voler  à  l'immortalité,  et  à 
l'autre  une  Renommée  la  trompette  en  bouche  prête  à 
publier  sa  gloire.  Au  bas  de  la  montagne  quelques  figures 
grotesques  représentant  l'envie,  l'ignorance  et  la  supers- 
tition dévoient  contribuera  l'Apothéose  comme  des  vaincus 
attachés  au  char  du  vainqueur.  Une  toile  mobile  cou- 
vroit  la  montao-ne.  L'assemblée  s'étant  formée,  M.  de  La 
Lande  débuta  par  une  jérémiade  et  fut  l'organe  de  la 
douleur  et  des  regrets  Encyclopédiques.  M.  de  La  Dix- 
merie  prononça  ensuite  un  panégyrique  en  règle.  Enfin 
M.  Roucher  lut  des  vers  consacrés  à  la  gloire  du  Héros. 
Voltaire  loué  par  Polimène  et  Calliope  (P)  étoit  encore 
dans  l'abyme  :  des  feux  se  manifestent  de  toutes  parts,  la 
toile  se  lève.  On  voit  au  pied  du  Parnasse  sortir  d'un 
gouffre  le  tableau  de  Voltaire  peint  par  Goujet.  Des 
génies  s'élèvent  majestueusement  et  lui  font  prendre  la 
route  du  Sacré  mont,  pour  le  présenter  à  Apollon  ;  alors 
les  feux  redoublent.  Un  coup  de  tonnerre  qui  devoit  en 
foudroyant  les  figures  grotesques  terminer  l'Apothéose 
dans    le   moment  de    la  présentation  part  trop  tôt.    On 


(i)   Ce    délail  n'est   pas   dans   la   Relation    officielle  de    la   Séance    du 
•28  novembre. 

(P)  Muscs  qui  président  à  i èloiiuence  cl  à  la  pucsic  /icroïf/iie. 


assure  que  mal  dirigé  il  frappa  le  Héros  lui-même  et  le 
défigura  si  fort  qu'il  ne  put  être  présenté  à  cette  burlesque 
Apothéose,  plus  digne  de  Rome  payenneque  delà  capitale 
du  Royaume  très-chrétien  \ 

La  pièce  fut  suivie  d'un  très  bon  dîner  :  Le  nombre 
des  convives  fut  grand  et  l'on  s'égaya  par  de  la  musique. 
Madame  Denis  et  madame  de  Villette  s'y  trouvèrent. 

M.  l'Evêque  de  Genève^  instruit  des  démarches  qui 
ont  été  faites  à  Paris  pour  honorer  les  cendres  de  Voltaire, 
a  pris  des  mesures  contre  celles  qui  pouvoient  être 
tentées  à  Ferney.  Les  dispositions  du  respectable  Prélat 
ne  peuvent  être  mieux  rendues  qu'en  rapportant  un  écrit 
à  ce  sujet,  et  d'après  lui-même  :  Il  assure  que  quoique 
devienne  la  Seigneurerie  de  Ferney,  en  quelle  main 
quelle  passe,  il  a  pris  de  si  bonnes  mesures  que  Voltaire 
n'y  aura  jamais  ni  prières  ni  inscription,  ni  titre  ni 
monument  d'aucune  espèce.  Il  ajoute  qu'il  n'y  a  pas 
jusqu'aux  protestants,  dont  il  est  environné,  qui  n'ap- 
plaudissent à  sa  juste  fermeté  ;  disant  que,  comme  lui, 
ils  jugeoient  indigne  de  la  sépulture  cet  homme  abomi- 
nable, et  quil  ne  Vauroit  sûrement  pas  obtenue  chez  eux, 
ni  par  ruse  ni  par  force  ;  qu'ils  ont  été  indignés  autant 
que  scandalisés  d'apprendre  qu'il  se  soit  trouvé  des 
catholiques,  même  des  gens  d'Eglise,  les  uns  assez  peu 
religieux  pour  avoir  montré  du  zèle  à  la  lui  procurer, 
et  les  autres  trop  lâclies  pour  ne  pas  résister  à  un  aussi 


(i)  Bien    entendu,  cet  accident,   s'il  est  exact,   ne   figure    pas  dans  la 
relation  de  la  séance  du  28  novembre  ! 

(2)  Me^Biord. 


-  93  - 

coupable  fanatisme  ;  soutenant  que  c'est  n'avoir  aucune 
religion  que  de  s'oublier  à  ce point^. 

On  croit  Voltaire  effacé  des  fastes  des  humains,  son 
corps  détruit  par  la  chaux,  sa  mémoire  condamnée  à 
Foubli  par  la  défense  faite  dès  ses  derniers  jours  de  rien 
écrire  sur  son  compte,  et  par  les  intentions  du  Roi  qu'il 
ne  fut  question  de  son  éloge  à  l'Académie  francoise,  ni 
par  le  Directeur  ni  par  le  Récipiendaire  qui  le  rempla- 
ceroit  (Q)  lorsqu'on  lut  dans  la  Gazette  de  France  du 
3i  août,  article  de  Paris  : 

Le  sujet  de  poésie  que  l'Académie  francoise  a  été 
obligée  de  remettre  et  qu'elle  donnera  l'année  prochaine 
1779,  sera  un  ouvrage  en  vers,  à  la  louange  du  feu  sieur 
de   Voltaire....   On  désire   que   les    vers    n'excèdent   pas 

200  vers Ce  prix  devroit  être,  suivant  l'usage,   une 

médaille  d'or  de  5oo  livres  ;  pour  le  rendre  plus  considé- 
rable et  plus  digne  du  sujet,  un  ami  du  sieur  de  Voltaire, 
qui  n'est  point  nonmié  dans  le  programme  mais  qu'on 
sçait  être  le  sieur  D'Alembert,  a  prié  l'Académie  d'ac- 
cepter une  somme  de  600  livres  qui,  jointe  à  la  valeur 
ordinaire,  formera  une  médaille  de  i  100  livres. 


(i)  Inédit.  Cette  opinion  de  INIs""  Biord  est  exacte,  les  protestants  de 
Genève  étaient  aussi  scandalisés  que  les  catholiques  de  l'attitude  anti- 
chrétienne de  Voltaire. 

(q)  m.  de  Maupcrtids,  qui  succéda  en  1743  à  Cabbé  de  Saint-Pierre,  ne 
fit  point  l'éloge  de  cet  Académicien  qui  avoit  été  exclu  de  V Académie  française 
pour  avoir  parlé  contre  le  gouvernement  de  Louis  XIV.  On  dit  aussi  que 
M.  de  Clermont-Tonnerrc,  évéque  de  Noyon,  succédant  à  M.  Barbier 
d'Aucour,  ne  voulut  point  faire  son  éloge  disant  qu  il  ne  convrnoit  point  à  un 
Clermont  de  faire  l'éloge  d'un  roturier,  mais  cet  exemple  nest  pas  fait  pour 
servir  de  règle.  [Histoire  du  Cardinal  de  Polignac,  t.  II,  p.   i'^(^.) 


~  94  - 

Tel  fut  le  bouquet  qu'une  Compagnie,  dont  le  tiers  au 
moins  tient  à  l'Etat  ecclésiastique,  osa  présenter  au  plus 
saint  de  nos  Rois,  le  jour  même  de  sa  fête,  le  25  août 
dernier  ^  ;  le  public,  malgré  son  penchant  pour  la  tolé- 
rance, en  fut  scandalisé  et  les  Pasteurs  de  la  Capitale 
indignés.  Ils  se  réunirent.  Ralliés  par  le  Curé  de  Saint- 
Roch  et  par  celui  de  Sainte-Marguerite",  ils  dressèrent 
une  requête  tendant  à  la  suppression  du  programme 
scandaleux  (R)  et  la  présentèrent  à  Monseigneur  l'Arche- 
vêque. Tous  les  Curés  de  Paris  mirent  leur  signature  au 
bas,  excepté  le  Curé  de  Saint-Eustache  ^\  confesseur  du 
Roi,  qui  allégua  cette  qualité  comme  un  obstacle,   et  le 


(i)  Corvesp.  litt.  de  La  Harpe ^  t.  11,  p.  281,  lettre  9'3  :  «  La  séance 
publique  de  la  Saint-Louis  a  marqué  surtout  par  les  honneurs  rendus  à  la 
mémoire  de  Voltaire.  Son  buste  fait  par  Houdon  était  exposé  aux  yeux  de 
l'Assemblée  et  le  maréchal  de  Duras,  directeur  de  l'Académie,  après  avoir 
dit  qu'elle  ne  donnerait  pas  de  prix  de  poésie  cette  année,  annonce  que  le 
sujet  de  ce  prix  pour  l'année  prochaine,  serait  un  ouvrage  de  200  vers  à  la 
louange  de  Voltaire 

a  11  est  probable  c{ue  si  notre  intention  avait  été  devinée,  elle  n'aurait  pas 
eu  d'effet.  La  détermination  avait  été  prise  trois  semaines  auparavant  dans 
une  séance  particulière  de  l'Académie  composée  de  douze  personnes. 
Toutes  s'engagèrent  au  secret,  il  fut  inviolablement  gardé  et  le  plaisir  du 
])ublic  augmenta  par  la  surprise.  Si  la  chose  eut  transpiré,  il  était  possible 
(ju'on  nous  défendît  de  l'effectuer,  mais  le  programme,  une  fois  donné  au 
public,  c'eut  été  un  trop  grand  éclat  de  le  révoquer,  et  d'obliger  l'Académie 
à  choisir  un  autre  sujet.  » 

(2)  Jean-Baptiste  Marduel,  curé  de  Saint-Roch  depuis  1749)  et  Charles 
Bernardin  Laugier  de  Beaurecueil,  curé  de  Sainte-Marguerite  depuis  1743. 

(r)  Cette  requête  faite  dans  la  Communauté  de  Saint-Rocli  peignait  avec 
énergie  Vétonnement  et  l'amertume  qu  avait  excité  le  programme  dans  tous 
les  cœurs  religieu.t:.  Elle  disait  quan  s'y  écartait  témérairement  des  deffenses 
que  le  Roi  avait  faites  aux  rédacteurs  des  ouvrages. 

(3)  L'abbé  Poupart,  curé  de  Saint-Eustache  depuis  1771,  ex-oratorien, 
il  était  confesseur  du  Roi  et  de  la  Reine  depuis  le  mois  d'avril  précédent. 
«  Le  curé  de  Saint-Etienne-du-Mont  a  déclaré  qu'il  aurait  enterré  Voltaire 
dans  son  ég-lise  entre  Racine  et  Pascal.  »  (Desnoiresterres.) 


—  9^ 


Curé  de  Saint-Sulpicc^  qui  prétendit  qu'étant  intéressé 
comme  Pasteur  de  Voltaire,  il  ne  convenoit  pas  qu'il  ne 
parut  dans  cette  démarche  que  par  une  simple  signature 
mise  à  son  rang.  Il  voulut  écrire  on  son  particulier  à 
M.  le  comte  de  Maurepas.  La  réponse  de  ce  Ministre  n'a 
pas  été  telle  qu'on  l'espéroit,  il  calme  les  craintes  du 
Pasteur,  en  lui  marquant  que  la  pièce  couronnée  ne  verra 
le  jour  qu'après  avoir  été  lue  par  deux  censeurs  do  la 
Faculté  de  Paris'. 

Arouët  de  Voltaire  est  né  en  1694,  sur  la  paroisse  de 
Saint-André-des-Arcs  de  Paris,  fils  du  sieur  Arouët, 
ancien  notaire,  qui  en  quittant  le  notariat  acheta  la  charge 
de  greffier  garde  des  livres  et  épices  de  la  Chambre  dos 
Comptes  de  Paris,  et  vint  loger  dans  la  cour  du  Palais. 

Extrait  mortuaire  de  M.  de  Voltaire  tiré  mot  à  mot  dos 
registres  (S)  des  actes  de  la  sépulture  de  l'Abbavo  royale 
de  Notre-Dame  de  Scellières,  diocèse  de  Troyos  : 

Cejourd'hui  deux  juin  mil  sept  cens  soixante  dix-huit 
a  été  inhumé  dans  cette  église,  Messiro  François  Marie 
Arouët  de  Voltaire,  gentilhomme  ordinaire  de  la  Chambre 
du  Roi,  l'un  des  quarante  de  l'Académie  françoise,  âgé  de 
quatre-vingt-quatre  ans  ou  environ,  décédé  à  Paris,  le 
3o  mai  dernier,  présenté  à  cette  église  le  jour  d'hier,  où  il 
est  déposé  jusqu'à  ce  que,   conformément  à  sa  dernière 


(1)  Ce  détail  au  sujet  du  Curé  de  Saint-Sulpice  est  inédit. 

(2)  Tout  ce  paragraphe  est  beaucoup   plus  important  que  le  récit  de 
Grinim  et  de  La  Harpe. 

(s)  Cette   allégation  nest  j)as  juste,  il  ni/  avait  pas  de  registres  à  Scel- 
lières, et  racle  a  été  écrit  sur  une  feuille  vulanlc. 

y 


-  1)6  - 

volonté,  il  puisse  être  transporté  à  Ferney,  lieu  qu'il  a 
choisi  pour  sa  sépulture.  La  ditte  inhumation  faite  par 
nous  Dom  Potherat  de  Corbière  \  prieur  de  la  ditte 
Abbaye,  en  présence  de  Messire  Alexandre  Jean  Mignot, 
abbé  de  la  ditte  Abbaye,  conseiller  du  Roi  en  ses  Conseils*, 
grand  raporteur  en  la  Chancellerie  de  France,  neveu  ;  de 
Messire  Alexandre  François  Paul  de  Dompierre'*,  che- 
valier seigneur  d'IIornoy,  Fontaine  Blanche,  Maison,  et 
autres  lieux,  conseiller  du  Roi  en  sa  Cour  de  Parlement 
de  Paris,  petit-neveu  ;  de  Messire  Philippe  François  Mar- 
chant, seigneur  de  Varenne,  écuyer,  ancien  maître  d'Hôtel 
du  Roi,  cousin  issu  de  germain  ;  de  Messire  Mathieu 
Henri  Marchant  de  La  Houlière,  écuyer,  chevalier  de 
l'Ordre  royal  et  militaire  de  Saint-Louis,  brigadier  des 
armées  du  Roi  à  commandant  pour  le  Roi  à  Salces,  aussi 
cousin  issu  de  germain,  avec  nous  soussignés  : 
Sii>/ic  :  l'abbé  MIG^'OT. 

DE    DOMPIERRE  d'HoRNOY. 

Marchant   de  Varennes. 

Marchant  de  la  Houlière. 

J.  Potherat  de  Corbière,  Prieuré. 


(i)  Gaspard-Germain-Edme  Potherat  de  Corbière. 

(2)  Et  en  son  Grand-Conseil. 

(3)  Alexandre-Maine-François  de  Paule  de  Dompierre. 

(4)  Le  fac-similé  de  cette  pièce  a  été  inséré  dans  le  Dernier  volanic  des 
Œuvres  de  Voltaire .  Paris,  1862. 


ffl^Uv^^     f^  ^^^-^^^^^  O^tnd^  vU>i*^Hl&>^^  Ué^^^^â/cruii^d  i^k^ij^Q^^Ui^^ 


•ca*_ 


l/At^-^j>znJ.  i,  LoIq^  âàvucd,  .^aùcSd^  fJ- 


ivmu 


LE  CATECHISME  DES  LIBERTINS  DU  XVIP  SIÈCLE 


LES   QUATRAINS    DU   DEISTE 

ou 

L'ANTI-BIGOT 

(1622) 


A  propos  des  Quatrains  du  Déiste  —  document  unique 
et  inédit^  dont  l'importance  ne  saurait  échapper  aux 
érudits  qui  s'occupent  de  l'histoire  des  variations  du  sen- 
timent religieux  dans  notre  pays  —  nous  n'esquisserons 
pas  un  tableau  du  libertinage  en  Franco  dans  la  première 
moitié  du  xvii''  siècle,  ce  tableau  on  le  trouvera  dans  les 
Essais  et  Poésies  (1886)  de  M.  René  Grousset,  dans  Les 
Libertins  eu  France  au  xvii*'  siècle  de  M.  Perrens  (1899) 
et,  plus  récemment,  dans  le  beau  travail  de  M.  Fortunat 
Strowski  :  Pascal  et  son  temps  :  de  Monta ii^ ne  à  Pascal 
(1907).  Ces  quatrains  ne  constituent  pas  un  opuscule  philo- 
sophique accessible  seulement  à  une  élite,  analogue,  par 
exemple,  à  un  résumé  des  Essais  de  Montaigne,  de  la 
Sainte  PJiilosopJiie  de  Du  Vair,  de  la  Sagesse  de  Charron, 
de  Y Anipliitliéàtre  de  Vanini  (traité  suspect  d'athéisme, 
écrit  en  latin  que  Fauteur  paya  de  sa  vie,  malgré  le  privi- 
lège royal  et  l'approbation  ecclésiastique),  etc.,  etc.,  mais 


(  1  )  Les  archives  poétiques  de  la  libre-pensée  en  France  se  réduisent 
à  tort  peu  de  chose  au  xviie  siècle  :  En  dehors  des  Quatrains  du  Déiste  et 
des  sonnets  de  Des  Barreaux,  nous  ne  relevons  guère  que  les  traductions 
du  I*""  livre  de  Lucrèce  et  du  chœur  du  second  acte  de  la  Troadc  de 
Sénèque  par  D'Hesiiault,  encore  ces  deux  morceaux  nont-ils  rien  d'ori- 
ginal, sinon  qu'ils  font  éclater  la  voix  de  l'athéisme  à  une  époque  où  elle 
était  étouffée,  de  petites  pièces  de  Linières,  de  Madame  Des  Houlières,  de 
Saint-Evremond,  de  l'abbé  de  Chaulieu,  du  marquis  de  La  Fare  et  c'est 
tout.  Nous  ne  parlons  pas  de  quelques  rimes  échappées  à  Théophile  deViau 
qui  sont  perdues  au  milieu  de  ses  œuvres,  et  d'une  scène  de  VAgrippi/ic  de 
Gvrano  de  Bergerac. 


bien  un  petit  manuel  de  combat,  présenté  sous  la  forme  la 
plus  accessible  aux  esprits  faibles  :  de  simples  strophes 
de  quatre  vers  sur  le  modèle  de  celles  de  Pibrac  et  de 
Mathieu  \  manuel  destiné  à  ruiner  par  des  négations  les 
vérités  chrétiennes,  ou,  si  on  aime  mieux,  à  déniaiser 
les  intelligences  en  employant  le  langage  des  esprits 
forts. 

Ces  Quatrains  du  Déiste,  rédigés  avec  une  grande 
habileté,  ont  exercé  une  réelle  influence  sur  une  partie  de 
la  jeunesse  dorée  qui  entourait  le  trône  de  Louis  Xlll  et 
prenait  le  mot  d'ordre  de  Théophile  de  Viau,  ils  ont 
suscité  de  légitimes  alarmes.  Un  savant  distingué,  le  Père 
Mersenne,  de  l'ordre  des  Minimes",  a  consacré  presque 
la  matière  de  deux  gros  volumes  comprenant  i34o  pages 
à  les  réfuter,  emboîtant  le  pas  à  un  autre  religieux  de  la 


(i)  La  liste  suivante,  très  incomplète,  donnera  une  idée  de  la  vogue  des 
quatrains  :  Pybrac,  5()  quatrains  (1574)»  ils  ont  été  portés  dans  les 
éditions  postérieures  jusqu'à  126;  La  Primaudaye  :  Cent  quatrains  conso- 
latoires  (iSSa);  François  Perrin  :  Cent  et  quatre  quatraines  de  quatrains, 
contenant  plusieurs  belles  sentences  et  enseignemens...  (1587);  Jean  de 
la  Jessée  :  La  Philosophie  morale  et  civile,  202  quatrains  (iSgS);  Ant. 
Favre  ou  Faure  :  100  quatrains  (1602);  Pierre  Mathieu  :  Tablettes  de 
la  vie  et  de  la  mort,  100  quatrains  (16 10),  portés  dans  les  éditions 
postérieures  à  3oo;  Raoul  Parent  :  i5o  quatrains  (s.  d.,  avant  1612);  Les 
quatrains  du  sieur  de  Nuysement,  sur  les  distiques  de  Caton,  142  (s.  d.)  ; 
Pierre  Enoe  :  5oo  tableaux  de  la  vie  et  de  la  mort  (1G17);  J.  D.  Colony, 
Deux  centuries  de  quatrains  (1619)  et  Jean  Claverger,  225  quatrains 
moraux  (1624).  Avant  Pybrac,  nous  citerons  :  Les  considérations  des 
quatre  mondes  à  savoir  est  :  Divin,  Angélique,  Céleste  et  sensible, 
comprises  en  quatre  centuries  de  quatrains,  contenant  la  Cresme  de  divine 
et  humaine  philosophie.  Par  Guillaume  de  la  Perrière,  Tolosan.  Lyon, 
Macé  Bonhomme,  i552,  in-8. 

(2)  Le  Père  Mersenne  (8  septembre  i588, 1 1«''  septembre  1G48).  Le  Père 
Hilarion  de  Coste  a  écrit  sa  vie. 


—   io3   — 

Société  de  Jésus,  le  Père  Garasse  \  qui  essayait  de  terro 
riser  les  libertins  : 

//  vaut  niieujc  n'en  point  estre, 

C'est  un  niescJiant  méfier  qui  fait  hrusler  son  maistre'  ! 

Particularité  à  noter,  les  deux  champions  de  la  foi 
catholique,  tout  en  poursuivant  le  même  but  avec  la  même 
énergie,  diffèrent  sur  le  choix  des  moyens  à  employer 
pour  l'atteindre  :  Le  Minime  cherche  à  convaincre,  il 
s'apprête  par  sa  dialectique  à  réduire  à  merci  son  adver- 
saire, le  titre  de  son  livre  précise  ses  intentions  :  L'Im- 
piété des  Déistes,  Athées  et  Libertins  de  ce  temps  com- 
battué  et  renversée  de  point  en  point  par  raisons  tirées 
de  la  Philosophie  et  de  la  Tliéologie^  ;  le  Jésuite  apprécie 


(i)  Le  Père  Garasse  (ij85,-î-  i63i).  Sur  le  Père  Garasse, voir  Nisard  : 
Les  gladiateurs  de  la  République  des  lettres  (t.  II)  et  la  notice  qu'il  a  mise 
en  tête  des  Mémoires  de  François  Garasse,  1861. 

(2)  P.   i53  de  la  Doctrine  curieuse. 

(3)  Voici  le  litre  du  premier  volume  : 

L'Impiété  |)  des  Déistes,  Alliées,  ||  et  Libertins  de  ce  |]  temps,  combattue,  et 
renversée  de  \\  point  en  point  par  raisons  tirées  de\\la  Philosophie  et  de  la 
Théologie.  \\  Ensemble  la  réfutation  du  Poëme  des  Déistes.  ||  Œuvre  dédié 
à  Monseigneur  le  Cardinal  de  ||  Richelieu,  Par  F.  Marin  ||  Mersenne,  de 
l'ordre  des  ||  PP.  Minimes.  ||  In  multiplicatione  impiorum  multiplicabuntur 
scelera  :  ||  et  justi  ruinas  eorum  videbunt.  Proverb.  29.  ||  A  Paris  ||  Chez 
Pierre  Bilaine,  rue  sainct  ||  Jacques,  à  la  bonne  Foy  ||  M.DC.XXIV. 
(1624)  Il  Avec  Privilège  du  Roy.  ||  In-8  de  26  ff. ,  834  p.,  5  ff.  n.  chiff.  et  un 
li\  blanc.  (Bibl.  Nat.,  D,  21572.) 

Et  de  la  seconde  partie  : 

L'Impiété  des  ||  Déistes,  et  des  plus  ||  subtils  Libertins  découverte,  et 
réfu-  Il  tée  par  raisons  de  Théologie,  et  de  ||  Philosophie  ||  Avec  un  poëme 
qui  renverse  le  poëme  du  Déiste  ||  de  point  en  point  ||  Ensemble  la  réfuta- 
tion des  Dialogues  de  ||  Jordan  Brun,  dans  lesquels  il  a  voulu  esta-  ||  blir 
une  infinité  de  mondes,  et  l'âme  uni-  ||  verselle  de  l'Univers.  ||  Avec 
plusieurs  difficultez  des  Mathématiques  qui  sont  expliquées  dans  cet 
œuvre.  ||  Le  tout  dédié  à  Monseigneur  le  Procureur  ||  Général  du  Roy,  par 


—     lO',     — 

autrement  l'humanité,  la  peur  du  bûcher,  à  ses  yeux,  a 
plus  d'efficacité  que  le  raisonnement  :  La  Doctrine 
curieuse  des  beaux  esprits  de  ce  temps,  ou  prétendus  tels^ 
combattue  et  renversée  ^  est  une  attaque  virulente  contre 
les  «  jeunes  veaux  »  ~,  un  véritable  appel  au  bras  séculier. 
Morte  la  bête,  mort  le  venin,  la  bête  en  vue  c'était  Théo- 
phile, l'éducateur  de  Des  Barreaux  ^  11  ne  suffit  pas  au 
Père  Garasse  de  le  pourfendre  de  sa  plume,  il  prend  une 
part  active  avec  un  autre  jésuite  le  Père  Voisin^  au  procès 
du  pauvre  poète.  Ses  Mémoires^  sont  un  témoignage 
éloquent  de  son  activité  combattive. 

F.  Marin  Mer-  ||  senne,  de  l'ordre  des  P.P.  Minimes.  ||  Injiisti  auteni 
disperibunt  simul  et  reliquise  impierum  ||  interibunt.  Psaimo  36.  ||  Seconde 
partie.  |1  A  Paris  chez  Pierre  Billaine,ruësainct-Jacques,  à  la  bonne  Foy  ||  . 
M.DG.XXlV(i624)  11  Avec  privilège  du  Roy.  ||  In-8  de  i8  ff.,  5o6  p.,  27  ff. 
n.  chiff.  et  1  blanc. 

(i)  La  11  Doctrine  \\  curieuse  \\  des  beaux  esprits  \\  de  ce  temps,  \\  ou 
prétendus  tels.  \\  Contenant  plusieurs  maximes  |1  pernicieuses  à  la  Religion, 
à  rEstat,et  aux  bonnes  Mœurs.  ||  Combattue  et  renversée  parle  |1  P.  Fran- 
çois Garassus,  de  la  Compagnie  de  Jésus.  H  Confirma?  me  Domine  Deus  in 
bac  hora.  Judith  i36  |1  A  Paris,  1|  chez  Sébastien  Chappelet,  rue  sainct 
Jacques  H  au  Chapelet.  H  M.DC.XXIIII  (1624).  ||  Avec  privilège  et  appro- 
bation. In-4  de  8  ff..  1028  p.  et  28  ff.  pour  la  table.  L'achevé  d'imprimer 
est  du  18  d'Août  1623. 

(2)  Doctrine  curieuse...,^.  62.  Section  dixiesme.  Preuve  de  la  sottise  de 
nos  jeunes  veaux. 

(3)  Des  Barreaux  (Jacques  Vallée). iSgg,^- 1673.  Voir  sur  lui:  Le  Prince 
des  Libertins  du  xvif  siècle.  Sa  vie  et  ses  Poésies.  Paris,  Leclerc,  1907, 
in-8. 

(4)  Le  Père  André  Voisin,  mort  en  mars  ou  avril  i()26,  quelques  mois 
après  avoir  quitté  la  Compagnie  de  Jésus  ;  il  avait  été  exilé  de  France 
après  le  bannissement  de  Théophile. 

(■))  Les  Mémoires  du  P.  Garasse  ont  été  publiés  d'abord  par  M.  Nisard: 
Mémoires  de  Garasse  (François)  de  la  Compagnie  de  Jésus,  publiés  pour 
la  première  fois...  avec  une  notice  et  des  notes  par  Ch.  Nisard.  Paris, 
1861,  in-8,  et  ensuite  par  le  Père  Carayon  :  Histoire  des  Jésuites  de  Paris 
pendant  trois  années,  162I-1626,  écrite  par  le  P.  François  Garasse.  Paris, 
1864,  in-8. 


Ne  jugeons  pas  trop  sévèrement  les  Pères  Garasse  et 
Voisin^  tout  en  réservant  nos  sympathies  au  Père  Mer- 
senne  :  Garasse  était  d'une  parfaite  loyauté  ;  une  convic- 
tion profonde  a  dicté  sa  ligne  de  conduite  ;  nulle  animo- 


[ï]  Voici  coiument  un  Ji'suiie  du  xix^  siècle,  le  Père  Carayon,  juge  ses 
confrères  du  xvii'-  [Histoire  des  Jésuites  de  Paris,  1864  [B.  N.  Ld^"  904])  : 
La  génération  conlcmpuraine  élevée,  comme  on  dil,  dans  les  grands  prin- 
cipes de  89,  aurait  peine  à  juger  écjuitablement  le  P.  Voisin,  si  elle  consen- 
tait à  considérer  son  fait  au  point  de  vue  religieux  et  avec  les  idées  de  son 
époque.  Le  P.  Voisin  —  pourquoi  ne  le  dirions-nous  pas  ?  —  a  trop 
écouté  son  zèle  et  point  assez  la  prudence.  Cet  excès  de  zèle  et  ce  défaut 
de  prudence  ont,  comme  on  le  voit  dans  le  récit  du  P.  Garasse,  sauvé  la 
vie  à  celui  dont  les  crimes  ne  faisaient  doute  pour  personne. 

On  a  très  amèrement  reproché  au  P.  Voisin  d'avoir  poursuivi  le  poète 
Théophile  comme  insigne  professeur  de  blasphèmes  et  d'immoralité. 

Ces  crimes,  condamnés  par  la  loi  divine  et  la  législation  de  tous  les 
peuples  chrétiens,  auraient  ramené  au  bûcher,  où  il  avait  déjà  été  brûlé  en 
effigie,  ce  Théophile,  ce  corrupteur  de  jeunesse,  s'il  eût  été  simple  manant 
ou  bourgeois,  et  son  supplice  aurait  fait  oublier  ses  exemples  et  ses  leçons. 
Mais  Théophile  était  le  poète  et  le  professeur  d'immoralité  de  la  jeunesse 
dorée  de  l'époque. 

Malgré  la  sévérité  et  l'honnêteté  de  mœurs  admirée  dans  Louis  XIII,  sa 
cour  était  remplie  de  jeunes  débauchés  affectant  de  blasphémer  ou  renier 
Dieu,  comme  le  dit  Garasse  :  usque  ad  horripilationem,  et  de  tenir  des 
conversations  à  faire  honte  aux  vulgaires  habitués  des  mauvais  lieux.  Le 
professeur  de  cette  jeunesse  corrompue  dès  avant  l'âge  de  la  majorité, 
c'était  ce  Théophile,  maître  et  modèle  de  ces  jeunes  seigneurs  destinés  à 
remplir  un  jour  les  plus  importantes  charges  de  l'Etat. 

A  la  vue  de  ces  scandales  le  zèle  du  P.  Voisin  et  celui  du  P.  Garasse 
ne  purent  se  contenir  :  le  premier  dénonça  Théophile  et  le  second  écrivit 
sa  :  Doctrine  curieuse  des  beaux  esprits  de  ce  temps.  Ce  réquisitoire  de 
plus  de  mille  pages  in-4°  est  plein  de  belles  choses  et  de  trivialités  :  il 
attac|ue  ces  jeunes  veaux,  comme  il  les  appelle,  avec  une  verve  et  un  style 
de  tout  point  inimitables. 

Ces  jeunes  veaux  nonnnés  plus  tard  roués  et  d'ai/nables  vauriens, 
corrompaient  le  cœur  de  la  France,  pour  en  faire,  comme  parle  Garasse, 
un  pays  d'at/iéistes.  Ces  élégants  vauriens,  couverts  des  plus  beaux  noms 
du  royaume,  intimidaient  la  justice  humaine,  mais  ne  pouvaient  arrêter  la 
plume  sacerdotale  de  Garasse  :  il  écrivit,  il  prêcha  sans  relâche  contre  ces 
illustres  polissons  vêtus  de  satin  et  porteurs  d'épées...  Rien  ne  l'arrête, 
sa  plume  est  un  fouet,  et  ce  fouet  ne  se  lasse  jamais  de  fustiger  ;  son  style 
est  parfois  admirable  et  son  courage  l'est  toujours. 


—   loG 


site  personnelle.  Il  estimait  qu'en  sac^rifiant  lo  berger,  il 
sauvait  le  troupeau.  Le  Père  Voisin  était  loin  d'être  aussi 
désintéressé,  il  haïssait  Théophile. 

Il  n'est  pas  moins  vrai  que  l'auteur  des  Quatrains  du 
Déiste  a  eu  le  bonheur  d'être  distingué  par  l'ami  de 
Descartes,  non  seulement  le  Père  Mersenne  ne  l'a  pas 
nommé  mais  il  s'est  abstenu  de  donner  aucun  renseigne- 
ment sur  son  compte.  Dans  un  de  ses  précédents  ouvrages, 
il  en  avait  fait  un  «  maître  en  philosophie  ^  » . 


A  quelle  époque  ont  paru  les  Quatrains  du  Déiste  ?  Il 
est  difficile  de  le  préciser.  M.  Strowski  croit  qu'ils  cou- 
raient le  monde  vers  1622  et  1623,  ils  doivent  être  anté- 
rieurs. Ils  ont  circulé  longtemps  avant  d'arriver  au  Père 
Mersenne.  Les  adeptes  du  libertinage  se  les  passaient 
sous  la  forme  de  copies  manuscrites  et  il  ne  s'en  dessaisis- 
saient pas  sans  prendre  leurs  sûretés  :  «  Nous  ne  les 
((  communiquons  à  personne  que  nous  ne  cognoissions 
«  bien  auparavant,  et  que  nous  ne  sçachions  s'il  en  fera 
a  son  profit,  quittant  les  erreurs  populaires  »  dit  le 
Déiste  au  Théologien".  Une  telle  réserve,  de  si  minu- 
tieuses précautions  assurent  longtemps  le  secret,  et  ce 
secret  les  détenteurs  de  VAnti-Bis^ot  ou  plutôt  de  VAiiti- 


(i)  Qucestiones  celeberriinx  in  Genesiin.  Pai"is,  1G23,  in-folio,  Prœfatio. 
M.  Perrens  a  dit  que  le  nom  de  Théophile  figurait  au  frontispice  des  Qua- 
trains du  Déiste,  c'est  une  erreur  puisque  ces  quatrains  n'ont  jamais  été 
imprimés,  ils  ne  sont  pas  d'ailleurs  de  Théophile. 

(2)  P.  25-  de  V Impiété  des  Déistes  [P*  partie)  du  Père  Mersenne. 


Chrétien  avaient  tout  intérêt  à  le  garder,  il  leur  évitait  de 
sentir  de  trop  près  les  llammes  du  bûcher.  De  1610  à 
1623,  toutes  les  licences  de  la  plume  étaient  supportées, 
les  livres  les  plus  obscènes  obtenaient  un  privilège  royal  \ 
à  la  condition  de  ne  renfermer  aucune  attaque  contre  le 
Favori  en  place,  le  Roi,  et  la  Religion.  Ces  trois  puis- 
sances étaient  bien  armées  et  savaient  se  défendre.  Les 
Quatrains  du  Déiste  avaient  donc  tout  l'attrait  des  choses 
interdites  et  surtout  le  mérite,  aux  yeux  des  libertins,  de 
saper  les  dogmes  de  l'Eglise,  c'est-à-dire  de  frapper 
celle-ci  au  cœur,  en  dépit  do  la  nombreuse  armée,  clergé 
et  laïcs,  qui  l'entourait  d'un  rempart  vivant. 

Il  est  d'ailleurs  facile  de  renverser  les  idées  reçues  en 
se  contentant  de  leur  opposer  le  néant,  l'esprit  n'a  pour 
admettre  les  conclusions  ni  embarras  ni  fatigue. 

Rejetant  la  conception  d'un  Dieu  juste,  punissant  les 
méchants  et  récompensant  les  bons,  le  Déiste  affirme  que 
le  Créateur  est  sans  pouvoir  contre  l'humanité;  celle-ci, 
participant  à  sa  divine  essence,  ne  peut  contrevenir  à  sa 
volonté.  Eloigné  de  toute  passion,  Dieu  ne  connaît  ni  la 
colère,  ni  la  vengeance;  il  n'intervient  pas  dans  les 
affaires  de  ce  monde.  L'Enfer  est  une  invention  des  reli- 
gions que  les  «  Taupctiers  )s  et  les  •'  Pipciiiais  »  pour 

(i)  Recueil  des  plus  ||  excellaiis  ||  vers  satyriques  ||  de  ce  temps.  || 
Trouvez  dans  les  Cabinets  des  sieurs  \\  Sigognes,  Régnier,  Motin, 
qu'au  II  très,  des  plus  signalez  Poêles  |]  de  ce  siècle.  ||  A  Paris,  ||  chez 
Anthoine  Estoc  au  Palais,  en  la  gai  ||  lerie  des  prisonniers,  près  la  Chan- 
cellerie. Il  M.DC.XVll  II  (1617)  Avec  Privilège  du  Roy.  In-12.  Le  privilège 
donné  pour  8  ans  est  daté  du  \i  octobre  1G16.  Ce  recueil,  premier  jet  du 
Cabinet  satyrique,  des  Délices  satyriques  et  du  Parnasse  satyrique,  avait 
élé  précédé  d'autres  recueils  non  moins  licencieux  :  Les  Muses  gaillardes, 
la  Musc  folastre,  etc.,  etc. 


—   io8  — 

parler  comme  V Anti-Bigot .,  ont  inventé  pour  effrayer  les 
simples.  En  résumé  le  Déiste  jouit  d'une  entière  liberté, 
seul  il  est  raisonnable  et  heureux  ;  il  pratique  la  vertu 
pour  l'amour  de  la  vertu  et  sans  espoir  de  récompense. 

Le  fond  de  cette  doctrine  c'est  le  Panthéisme  que 
Spinoza \  cinquante  plus  tard,  revêtira  d'un  habit  magni- 
fique. Le  triomphe  de  l'esprit  sur  la  chair,  l'idéal  de  la 
perfection  morale,  apanage  du  christianisme,  suffisait 
alors  comme  aujourd'hui  à  le  rendre  odieux  à  tous  ceux, 
et  ils  sont  légion,  qui  ne  voient  dans  l'existence  terrestre 
que  la  satisfaction  de  leurs  appétits.  Depuis  l'origine  du 
monde  la  bête  humaine  cherche  à  se  libérer  de  toute 
contrainte,  les  Quatrains  du  Déiste  sont  l'écho  d'une 
tentative  de  ce  genre  après  tant  d'autres  et  la  préface 
française  du  Voltairiaiiisine.  Le  grand  démolisseur,  tout 
en  frappant  avec  plus  d'esprit,  est  de  la  suite  du  «  maître 
en  philosophie  »  du  xvii*'  siècle  ! 

*    * 

Une  copie  des  Quatrains  du  Déiste  est  tombée  entre 
les  mains  du  Père  Mersenne,  il  l'a  communiquée  à  son 
confrère  le  Père  Nicolas  Girault  avec  mission  de  les  com- 
battre en  vers,  se  réservant  de  son  côté  de  les  mettre  en 
prose.  Mersenne  a  reproduit  les  deux  premiers,  les  52, 
53,  les  84,  85,  86,  87,  88  et  les  deux  derniers,  soit  onze 
quatrains  sur  cent  six.  Le  Père  Girault  en  a  cité  un  bien 


(i)  Baruch  Spinoza  (né  le  24  novembre  i632  à  Amsterdam,  mort  le 
a3  février  1677  ^  L'^  Haye),  La  Clef  du  Sanctuaire  (ou  ï Ethique)  a  paru  en 
1678  à  Leyde,  Amsterdam  el  Cologne. 


plus  grand  nombre  mais  il  les  a  masqués  de  telle  sorte,  en 
les  noyant  dans  sa  prosodie,  qu'il  est  à  peu  près  impossible 
de  les  reconstituer  ;  le  bon  religieux  n'a  pas  du  le  regretter  ! 

M.  Fortunat  Strowski,  sur  le  texte  du  Père  Mersenne, 
leur  a  consacré  des  pages  intéressantes.  Plus  favorisé  que 
lui,  nous  les  avons  récemment  retrouvés  en  cherchant  les 
poésies  latines  de  Des  Barreaux,  dans  un  manuscrit  de  la 
Bibliothèque  Nationale,  fonds  latin  N"  10329  (^-  ^79)  o^' 
personne  n'aurait  pu  supposer  leur  existence. 

Ils  sont  donc  publiés  intégralement  ici  pour  la  pre- 
mière fois,  les  sonnets  de  Des  Barreaux  les  complètent; 
ce  sont  les  seuls  documents  en  vers  exposant  les  théories 
du  libertinage  au  xvii^  siècle  pour  la  période  qui  s'étend 
de  1600  à  1660.  Si  la  doctrine  est  identique,  combien 
l'expression  en  est  différente  !  11  n'y  a  pas  ombre  de 
talent  dans  V Anti-Bigot^  les  sonnets  de  Des  Barreaux,  au 
contraire,  sont  d'une  langue  admirable  et  d'une  intense 
poésie,  ils  approchent  de  la  perfection  par  la  netteté  dans 
le  contour,  la  fermeté  dans  l'expression  et  la  sûreté  dans 
l'exécution.  Ils  mériteraient  de  figurer  dans  les  antho- 
logies s'ils  n'étaient  l'écho  d'une  si  triste  et  si  décevante 
philosophie.  Ils  resteront,  grâce  à  la  beauté  de  la  forme. 
Les  Quatrains  du  Déiste,  malgré  leur  infériorité  manifeste, 
ont  eu  une  action  beaucoup  plus  profonde  que  celle  des 
sonnets  du  Prince  des  libertins,  ils  étaient,  en  effet,  mieux 
à  la  portée  de  la  masse  des  intelligences  à  conquérir  au 
Panthéisme  ! 

Voici  ces  106  quatrains,  nous  avons  mis  en  note  la 
prose  du  Père  Mersenne  : 


L'ANTI-BIGOT 

ou    LE     l'AUX-DÉVOTIEUX 
I 

Puisque  VEstre  éternel  est  éternellement 
très  heureux,  et  parfait  en  toute  suffisance, 
(juil  est  la  bonté  niesnie,  et  sage  infiniment 
sur  tout  ce  quen  conçoit  l'humaine  intelligence, 

Le  Superstitieux  est-il  pas  insensé 
de  se  le  figurer  constant^  et  variable, 
embrazé  de  vangeance,  et  d'un  rien  offensé, 
ennemy  des  tyrans,  et  plus  queux  redoutable . 

3 

L' est-il  pas  de  recJief  de  se  l'imaginer 
de  tout  cet  Univers  la  guide  souveraine^ 
et  croire  ensemblement  quil  se  laisse  mener 
selon  les  passions,  et  la  nature  humaine. 

4 

Guidé  de  mes/ne  esprit  est-il  pas  effronté 
d'exalter  son  amour?  et  puis  tout  au  contraire 
le  dépeindre  envers  nous  de  pire  volonté 
qu'un  barbare  à  l'endroit  de  son  pire  adversaire. 


Les  deux  premiers  quatrains  ont  été  reproduits  par  le  P.  Mersenne. 

3.  Est-il  pas  insensé  de  penser  et  de  s'imaginer  qu'il  est  le  souverain 
gouverneur  de  ce  monde,  et  néantmoins  qu'il  se  laisse  conduire  selon  nos 
passions  humaines. 

/i-  Est-il  pas  effronté  d'exalter  son  amour  et  puis  de  le  dépeindre  pire 
envers  nous  que  n'est  un  barbare  envers  son  pire  ennemy? 


Si  luy  ne  voudrait  pas  engendrer  des  eiifans 
s'il  pens oit  que  leur  fin  deust  estre  misérable, 
Dieu  de  qui  la  honte  se  voit  à  tous  nioniens 
pourroit-il  aux  Inunains  se  nions trer  dissemblable  ? 


L'Eternel  nous  estant  infiniment  meilleur 
que  n'est  à  ses  en  fans  une  soigneuse  mere^ 
nous  peut-il  imposer  un  infiny  malheur 
pour  le  contentement  d'une  feinte  colère? 


Si  le  Bigot  ne  peut  voir  son  pire  ennemy 
souffrir  durant  un  mois  un  extrême  supplice^ 
comment  veut-il  que  Dieu  du  supplice  infiny 
de  l'œuvre  de  ses  mains  repaisse  sa  Justice? 


■j.  Et  quoy  ?  il  ne  voudroit  pas  engendrer  des  enfans,  s'il  croyoit  qu'ils 
deussent  estre  misérables,  comment  est-ce  que  Dieu  qui  est  infiniment 
bon,  pourroit  nous  mettre  au  monde  s  il  sçavoit  que  nous  deussions  estre 
perdus  ? 

6.  Il  est  certain  que  Dieu  nous  ayme  beaucoup  plus,  et  nous  est  meil- 
leur que  la  meilleure  mère  du  monde  à  ses  enfans,  et  par  conséquent 
il  ne  nous  peut  imposer  un  malheur  infiny  pour  satisfaire  une  colère 
feinte. 

7.  Puis  que  le  Bigot  ne  voudroit,  ny  ne  pourroil  voir  ses  pires  ennemis 
au  milieu  d'un  extrême  supplice  durant  un  mois,  comment  est-il  possible 
qu'il  veuille  que  Dieu  repaisse  sa  justice  chastiant  l'œuvre  de  ses  mains 
d'un  supplice  infiny  ? 

10 


8 
Car  sa  Justice  estant  sa  pire  volonté 
et  son  divin  amour  toute  une  inesme  chose, 
sçauroit-on  proposer  à  nostre  infirinité 
un  appuy  autre  part  oii  mieux  elle  repose  ? 

9 
Et  quant  à  sa  bonté  qui  s'en  pourroit  servir 
d'exemple  à  l'imiter  pour  aux  ennemis  rendre 
le  bienfait  pour  le  mal,  si  nous  devons  tenir 
cpoe  d'elle  en  cet  endroit  il  ne  faut  rien  attendre. 

lO 

Tout  Sage  pour r oit-il  inspirer  les  humains 
à  se  rendre  envers  tous  au  besoin  secourables, 
et  monstrer  quant  à  luy  que  les  plus  inhumains 
en  nulle  cruauté  ne  luy  sont  comparables  ? 

I  j 
Estant  tout  juste  et  bon^  nous  peut-il  commander 
d'aymer  nos  ennemis,  et  les  hayr  lui-mesme  ? 
chétifs  les  pourrons-nous  en  leur  misère  ayder, 
et  luy  les  voir  souffrir  une  immortelle  peine  ? 


8.  Nostre  inlirmité  peut-elle  trouver  un  appuy  autre  part,  où  elle  se 
repose  mieux  que  sur  la  justice  divine,  puis  qu'elle  est  une  mesnie  chose 
avec  sa  volonté,  et  son  divin  amour  ? 

9-  Si  nous  pensons  qu'il  ne  faut  rien  attendre  de  la  bonté  divine, 
comment  nous  en  pouvons-nous  servir  d'exemple  pour  rendre  le  bien 
pour  le  mal  à  nos  ennemis  ? 

10.  Dieu  pourroit-il  nous  inspirer  de  donner  secours  à  tout  le  monde, 
s'il  estoit  plus  cruel  que  nul  autre  ? 

11.  Peut-il  nous  commander  d'aymer  nos  ennemis,  s'il  les  hayt  luy- 
mesme  veu  qu'il  est  tout  juste,  et  tout  bon;  quelle  apparence  que  nous  les 
puissions  ayder  en  leur  misère,  s'il  les  voit  souffrir  une  peine  immortelle  ? 


—    113  — 


12 


Se  peut-il  concevoir  un  infini)  tourment 
pour  plaire  à  V Eternel,  et  contenter  son  ire, 
sans  le  présupposer  cinicl  infiniment, 
et  pire  en  nostre  endroit  que  des  tyrans  le  pire  ? 

i3 
Encor  si  le  Bigot  Vestimoit  comme  luy 
capable  d'assouvir  une  extrême  vengeance, 
d'un  tourment  limité  il  ny  auroit  celuy 
qui  enfin  n'eœcusast  une  telle  ignorance. 

i4 
3fais  de  vouloir  que  Dieu  punisse  infiniment 
l'Homme  par  ses  défauts  sur  peine  d'injustice, 
est-ce  pas  accuser  calomnieusement 
VEternelle  bonté  d'éternelle  malice? 

J.5 
Ne  luy  sert  d'alléguer  pour  couvrir  son  erreur 
que  Dieu  ne  peut  quitter  sa  justice  immortelle, 
et  qu'estant  infinie  la  divine  fureur 
ne  se  peut  assouvir  d'une  peine  mortelle. 


12.  On  ne  peut  pas  concevoir  un  tourment  infiny  pour  contenter  l'ire 
de  Dieu,  si  ce  n'est  qu'on  dit  qu'il  est  infiniment  cruel,  et  qu'il  nous  traite 
plus  mal  que  le  plus  grand  tyran  du  monde. 

i3.  Si  le  Bigot  se  contentoit  de  l'estimer  tel  comme  luy,  c'est-à-dire 
qu'il  assouvist  sa  vengeance  de  quelque  supplice  limité,  on  pourroit 
excuser  une  telle  ignorance. 

14.  Mais  de  dire  que  Dieu  punit  Ihomme  dune  peine  infinie  pour  ses 
défauts  sur  peine  d'injustice,  c'est  accuser  la  bonté  divine  d'une  malice 
immortelle. 

i3.  Je  sçay  quil  respoudra  pour  s'excuser,  que  Dieu  ne  peut  quitter 


ii4  — 


i6 
Car  bien  que  sa  divine  et  saincte  Majesté 
soit  un  estre  infiny  d'essence  invariable, 
si  ne  s'ensuit-il  pas  qu'un  meffait  limité 
d'un  supplice  infiny  soit  enfin  punissable. 

Quant  à  l'objection  qu'on  fait  en  cet  endroit  : 
que  le  bonheur  des  uns  ne  peut  sans  la  misère 
des  autres  subsister.,  et  que  Dieu  ne  sçauroit 
aymer  tous  ses  enfans,  sans  estre  injuste  père, 

18 
Est-ce  pas  concevoir  que  si  Dieu  n'est  cruel, 
il  ne  peut  estre  juste.,  et  luy  vouloir  prescrire 
la  façon  de  régir  son  Empire  actuel 
et  à  nos  jus^emens  sa  volonté  réduire  ? 

D'autre  part  veu  qu'en  Dieu  amour  est  action 
Dont  luy  seul  est  l'object,  et  la  cause  immuable, 
est-ce  pas  s'impliquer  en  contradiction 
de  la  croire  envers  nous  mortelle  et  périssable  ? 


son   éternelle  juslice,  et  qu  il  faut  qu'il  assouvisse  sa  fureur  d'une  peine 
immortelle,  puisqu'il  est  infiny. 

16.  Mais  il  ne  s'ensuit  pas  qu'un  metfait  limité  doive  estre  puny  d'une 
peine  infinie,  bien  que  sa  divine  Majesté  ait  un  estre  infiny,  et  invariable. 

17.  Ils  font  icy  une  objection  :  sçavoir  est  que  le  bonheur  des  uns  ne 
peut  estre  sans  la  misère  des  autres,  et  que  Dieu  seroit  un  père  injuste, 
s'il  aymoit  tous  ses  enfans. 

18.  Mais  cela  ne  se  peut  dire  sans  faire  Dieu  cruel,  afin  qu'il  soit  juste; 
et  puis  c'est  luy  prescrire  la  façon  de  gouverner  le  monde. 

19.  D'abondant  puis  que  l'amour  de  Dieu  est  une  action,  de  laquelle  il 


20 


Si  niesnie  cet  amour  ne  se  peut  diviser 

en  aucune  façon  de  Vininiortelle  essence, 

pourquoy  veut  le  Bigot  la  corporaliser 

et  la  rendre  sujette  à  lliuniaine  inconstance  ? 


21 


Est-il  pas  insensé  de  croire  cpie  celuy 
Dont  tout  pouvoir  dépend  soit  capable  d'offense? 
que  tout  sage  il  ait  peu  nous  armer  contre  lui/ 
et  pour  nous  se  donner  de  la  peine  et  souffrance. 


22 


Pourroit-il  endurer  que  l'on  le  surmontast 
de  luy-mesme  assisté  pour  ravir  son  ouvrage, 
puis  pour  le  racheter  que  Von  éxécutast 
contre  sa  volonté  toute  sorte  de  ra£>;e  ? 


est  le  seul  object,  et  la  cause  invariable,  est-ce  pas  s'embroiiiller  d'une 
contradiction  de  croire  que  cet  amour  divin  puisse  cesser  envers  nous  ? 

20.  Et  quoy,  si  cet  amour  ne  peut  en  aucune  façon  se  diviser  de 
l'essence  divine,  pourquoi  est-ce  que  le  Bigot  le  corporalise,  la  rendant 
sujette  à  l'inconstance  humaine  ? 

21.  N'est-il  pas  insensé  lorsqu'il  croit  que  Dieu  est  capa])le  d'offense, 
puis  que  tout  pouvoir  dépend  de  lui  ?  et  qui!  ait  peu  nous  mettre  les  armes 
en  main  contre  luy,  et  qu'il  se  soit  donné  de  la  peine  et  de  la  souffrance 
pour  nous,  veu  qu'il  est  tout  sage  ? 

22.  Pourroit-il  donner  son  assistance  pour  estre  surmonté,  et  afin 
qu'on  lui  ravist  son  ouvrage,  et  puis  endurer  qu'on  éxécutast  toute  sorte 
de  rage  contre  sa  volonté  pour  racheter  le  susdit  ouvrage  ? 


—    iiG  — 

Si  Dieu  cstoit  espris  de  cette  ambition 
cVostenter  contre  nous  sa  force  et  sa  puissance, 
quel  seroit  son  désir  ?  quune  imperfection^ 
cette  imperfection  qu'une  pure  indigence. 

24 
Tout  estant  par  luy-mesme  entièrement  sousmis 
à  ce  divin  vouloir,  peut-il  estre  croyable 
que  jamais  il  ait  peu  faire  des  ennemis 
capables  d'empescher  ses  desseins  immuables  ? 

25 

Si  Dieu  gouverne  tout  d'un  absolu  pouvoir 
réciproque  et  pareil  à  son  intelligence^ 
qui  pourroit  empescher  l'effet  de  son  vouloir 
et  malgré  qu'il  en  eust  y  faire  résistance  ? 

26 
Est-il  quelque  pouvoir  lequel  puisse  servir 
contre  celuy  auquel  tout  pouvoir  fait  hommage  ? 
Dieu  m esme  pour r oit-il  aux  hommes  s'asservir 
et  régler  son  vouloir  selon  leur  arbitrage. 


23.  Si  Dieu  avoit  cette  ambition  de  monstrer  sa  force,  et  sa  puissance 
contre  nous,  son  désir  ne  seroit-il  pas  une  grande  imperfection,  et  une 
pure  indigence  ? 

24.  Peut-il  estre  croyable  qu'il  ait  peu  faire  quelques  ennemis,  lesquels 
ayent  esté  capables  d'empescher  ses  desseins  immuables,  puisqu'il  a 
sousmis  toutes  choses  à  sa  volonté  ? 

a5.  Si  Dieu  gouverne  toutes  choses  d'un  pouvoir  absolu,  qui  soit  égal 
et  réciproque  à  son  intelligence,  qui  est-ce  qui  pourroit  empescher  l'effect 
de  sa  volonté  malgré  qu'il  en  eust,  il  n'y  auroit  pas  moyen  de  lui  résister. 

26.  Y  a-t-il  quelque  pouvoir  qui  puisse  servir  contre  celuy  auquel  tout 


27 

Si  à  VEstre  infuiij  rien  ne  peut  entre  osté 
71  ij  soustrait  du  ressort  de  sa  toute  puissance, 
comment  a-t-il  pu  perdre  et  depuis  racheté 
ce  (pd  jamais  ne  fut  qu'à  sa  divine  essence  ? 

i>8 
Combien  cpue  le  Bigot  ne  die  ouvertement 
cpi  envers  ses  ennemis  il  est  plus  cJ/aritahle 
que  Dieu  n'est  envers  nous^  qui  ne  voit  clairement 
en  ses  opinions  cette  suit  te  ciécrahle  ? 


•) 


Mais  pour  luy  faire  voir  par  démonstration 
visible,  et  fondemens  de  son  escole  mesme, 
qu'au  delà  du  trespas  toute  punition 
répugne  évidemment  à.  l'équité  suprême. 

Jettons-le  dans  le  choir  de  ces  deux  questions 
ou  que  tous  mouvemens  fuyent  la  cognoissance 
du  moteur  éternel,  ou  que  les  actions 
de  nostre  volonté  suivent  son  ordonnance. 


pouvoir  lait  liouimage  ;  Dieu  mesme  se  pourroit-il  assei^vir  aux  hommes,  et 
prendre  leur  arbitrage  pour  règle  de  son  vouloir? 

2 7.  Si  on  ne  peut  rien  oster,  ny  distraire  du  ressort  de  la  toute  puis- 
sance de  l'estre  infiny,  comment  peut-il  avoir  perdu,  et  puis  racheté  ce  qui 
n'a  jamais  esté  à  d'autre  qu'à  son  essence  divine  ? 

28.  Bien  que  le  Bigot  nose  pas  dire  clairement  qu'il  est  plus  charitable 
envers  ses  ennemis,  que  Dieu  n'est  envers  nous,  néanlmoins  cette  consé- 
quence exécrable  se  tire  manifestement  de  ses  opinions. 

29.  Je  lui  veux  demonstrer  par  les  propres  fondemens  de  son  escole, 
que  toute  punition  cesse  après  le  trespas,  et  qu'elle  répugne  à  l'équité 
suprême. 

30.  Qu'il  me  responde  à  cet  argument,  par  lequel  je  luy  donne  le  choix 


—    ii8  — 


3i 


S'il  (ht  CN  premier  lieu  que  cJiacjue  mouvement 
suit  le  seavoir  divin^  avec  quelle  impudence 
ose-t-il  opposer  eontradictoirement 
son  vouloir  aua'  ohjects  de  sa  toute  science  ? 


32 


Car  si  quelques  ohjects  de  son  divin  seavoir, 

sont  à  sa  volonté  répugnans  et  adverses, 

s'en  ensuivra-t-il  pas  que  conoistre  et  vouloir 

luy  seront  comme  à  nous  clioses  du  tout  diverses  ? 

33 

Que  si  tout  est  essence  en  la.  Divinité 
et  tous  ses  attributs  y  ont  leurs  différences^ 
serons-nous  pas  réduits  à  cette  absurdité 
de  confesser  en  elle  autant  de  subsistances  ? 


entre   ces  deux  questions  :   tous  mouveraens   suivent  la  cognoissance  de 
Dieu,  ou  les  actions  de  nostre  volonté  suivent  son  ordonnance. 

3i.  S'il  choisit  le  premier,  accordant  c{ue  tous  mouvemens  suivent  le 
sçavoir  divin ,  est-il  pas  impudent  d'opposer  le  vouloir  divin  aux 
objects  de  sa  cognoissance,  et  rendre  le  vouloir  et  le  sçavoir  de  Dieu 
contradictoires  ? 

32.  Car  si  quelques  objects  de  la  science  de  Dieu  sont  répugnans  à  sa 
volonté,  faudra-t-il  pas  confesser  que  la  cognoissance,  et  la  volonté  divine 
seront  diverses,  comme  sont  nostre  cognoissance,  et  nostre  volonté  ? 

33.  De  plus,  si  tout  ce  qui  est  en  l'essence  divine  est  essence,  et  si  ces 
attributs  y  gardent  leur  différence,  ne  serons-nous  pas  contraints  de 
confesser  autant  de  subsistances  dans  l'essence  divine,  comme  il  y  aura 
d  attributs,  ce  qui  est  une  grande  absurdité  ! 


—   119  — 

34 

Dieu  estant  un  pur  acte  en  son  éternité 
qui  précède  en  tout  sens  les  choses  temporelles, 
est-ce  pas  desnier  sa  très  saincte  Unité 
que  de  les  supposer  avant  les  éternelles  ?         -   - 

35 

Si  la  science  ensuit  nos  contingens  effects 
et  ses  effects  en  tenis  ont  pi^is  estre  et  naissance, 
ne  sera-t-elie  pas  ainsi/  que  ses  ohjects 
temporelle  et  finie  et  linj  de  mesme  essence  ? 

36 
Si  en  quelques  desseins  Dieu  se  peut  décevoir, 
l'issue  en  arrivant  contre  son  espérance, 
quel  sera  son  propos  ?  quun  infirme  vouloir 
accompagné  d'erreur,  de  doute,  et  d'ignorance. 

Estimer  outre  plus  que  Dieu  soit  en  suspens 
de  ce  que  nous  ferons  pour  bien  ou  mcd  nous  faire, 
qu'il  dépende  de  nous,  et  des  lieux  et  du  tems, 
et  que  de  son  vouloir  on  se  puisse  distraire. 


34.  Puis  que  Dieu  est  un  pur  acte  lequel  précède  les  choses  tempo- 
relles de  toute  éternité,  celuy-là  ne  nie-t-il  pas  sa  très  simple  unité,  qui  dit 
que  les  choses  temporelles  sont  avant  les  éternelles  ? 

35.  Si  son  sçavoir  suit  nos  effects  contingens,  et  que  ces  effects  ayant 
pris  leur  estre,  et  leur  naissance  en  temps,  la  science  de  Dieu  ne  sera- 
t-elle  pas  temporelle  et  finie  aussi  bien  que  ses  objects,  et  par  conséquent 
Dieu  ne  sera-t-il  pas  de  mesme  essence  ? 

36.  Si  Dieu  pouvoit  être  déceu,  et  qu'il  arrivast  contre  ce  qu'il  auroit 
proposé,  son  propos  et  son  vouloir  seroient  infirmes,  et  accompagnez  de 
doute,  d'erreurs  et  d'ignorance. 

37.  Il  n'y  a  pas  d'apparence  que  Dieu  dépende  de  nous,  et  des  lieux, 


38 
Est-ce  pas  Le  réduire  à  L'iinbécilLité 
de  celuy  qui  pensant  s  unir  à  la  rencontre 
de  ce  qu'il  espérait,  se  trouue  niesconté 
par  l'accident  fatal  de  quelcpic  malencontre  ? 

39 

Est-ce  pas  mesurer  le  souverain  a^ent 
qui  fait  tout  ce  quil  veut,  à  l'humaine  puissance, 
comme  si  quelque  objet  le  rendoit  indigent  . 
pour  atteindre  à  la  fin  de  son  intelligence  ? 

40 
Est-ce  pas  le  vouloir  à  l'homme  assujettir^ 
comme  un  potier  de  terre  à  son  débile  ouvrage, 
que  l'on  voit  de  son  but  souvent  se  divertir 
bien  que  prédestiné  à  quelque  bon  usage  ? 

41 

Si  en  soy  V Eternel  voit  tout  présentement 
ce  qui  nous  est  futur,  est-il  imaginable 
Qu'il  nous  ait  défendu  ce  qu  infailliblement 
il  sçait  par  son  vouloir  nous  estre  inévitable  ? 


et  du  temps  pour  nous  faire  bien  ou   mal,  et  qu'on  se  puisse  distraire  de 
son  vouloir. 

38.  Autrement  ce  seroit  le  réduire  à  Testât  de  celuy  qui  pensant  parve- 
nir à  ce  qu'il  espéroit,  se  trouve  mesconté  et  malheureux. 

3g.  C'est  dire  que  Dieu  soit  indigent  comme  l'homme,  et  qu'il  a  besoin 
de  quelque  object  pour  venir  à  la  lin  de  son  intelligence. 

40.  C'est  l'assujettir  à  l'homme  comme  le  pot  au  potier,  qui  se  divertit 
souvent  de  son  but  et  de  l'usage  auquel  il  avoit  esté  prédestiné. 

41.  Si  Dieu  voit  tout  ce  qui  est  futur,  quelle  apparence  y  a-t-il  qu'il 
ait  deffendu  ce  qu'il  sçait  nous  estre  inévitable  par  son  vouloir  ? 


42 

Nous  peut-il  conimaru/er  de  faire  ce  qu'il  sçait 
que  nous  ne  ferons  point  ?  ou  par  insuffisance 
retenir  son  vouloir  sur  le  bien  ou  mal  fait 
venant  de  nostre  cltoix  et  pure  contingence. 

43 

Bref  si  le  inesnie  Dieu  sçait  actuellement 
Toute  cil  ose  en  soy-mesme^  avec  quelle  ignorance 
le  croirons-nous  autheur  d'une  loy  qui  dément 
les  effects  descoulans  de  sa  préconnaissance  ? 

44 

Que  si  des  loix  du  monde  il  luy  plaît  se  servir 
pour  guider  les  humains  selon  sa  Providence, 
pourquoy  veut-il  celuy  aux  siennes  asservir 
les  autres  nations  de  diverses  créances  ? 

45 

Car  puisqu'un  mesme  Dieu  est  perc  de  nous  tous 
qui  désirons  joidr  d'un  bien  intelligible, 
que  nous  peut  importer  qu'il  y  guide  eux  et  nous 
par  les  divers  chemins  de  ce  mo/ide  insensible  P 


42.  Quelle  apparence  y  a-t-il  qu'il  nous  commande  ce  qu'il  sçait  que 
nous  ne  ferons  point,  ou  que  par  insuffisance  il  retienne  sa  volonté  sur  le 
bien  ou  le  mal  qui  vient  de  nostre  choix  ? 

43.  S'il  sçait  tout,  comment  peut-il  avoir  donné  une  loy  laquelle  est 
contre  les  effects  de  sa  prescience. 

44.  Si  Dieu  veut  se  servir  de  loix  pour  nous  guider  selon  sa  Provi- 
dence, pourquoy  voulez-vous  nous  assujettir  à  vostre  religion  ? 

45.  Qu'importe  qu'il  nous  guide  tous  à  un  mesme  bien  intelligible  par 
divers  chemins  ? 


46 
Nous  distinguons  icy  en  un  certain  respect 
ce  que  dit  simplement  est  en  bonne  logicjue 
une  déception  :  d'autant  qu'un  mesme  effect 
toujours  louable  en  Dieu  peut  estre  en  nous  inique. 

47 
Car  comme  nous  devons  par  la  diversité 
des  causes,  recevons  es  effects  différence, 
aussy  bien  voulons-nous  fuyr  l'Identité 
afin  d'y  prévenir  l'injuste  conséquence. 

48 
C'est  pourquoy  nous  disons  que  les  effects  divers, 
lesquels  nous  condamnons  en  leur  cause  procltaine, 
.servent  louablement  au  bien  de  l'Univers 
par  leur  vouloir  divin  leur  cause  souveraine. 

49 

Par  toutes  ces  raisons  on  peut  voir  clairement 
que  la  peur  d'un  Enfer  n'est  cpi'une  fantasie 
et  faiblesse  d'esprit,  consécutivement 
que  tout  c/iastiment  cesse  en  cette  Jnimaine  vie. 


46.  Ce  que  nous  appelions  distinction,  est  dit  déception  en  bonne 
logique,  parce  que  le  mesnie  effect  qui  est  louable  en  Dieu  peut-estre 
inique  en  nous. 

47.  Car  si  les  causes  produisent  des  effects  différens,  il  faut  en  fuyr 
l'identité,  afin  que  l'injuste  conséquence  soit  prévenue. 

48.  Par  conséquent  les  différens  effects  condamnez  dans  leur  cause 
prochaine,  servent  au  bien  de  l'Univers  selon  la  volonté  de  Dieu. 

49.  De  toutes  ces  raisons  il  conclud  qu'il  n'y  a  point  d'enfer,  ny  aucun 
chastiment  après  ceste  vie,  et  que  tout  cela  n'est  que  fantasie,  et  foiblesse 
d'esprit. 


lï\ 


DO 


Vie  en  laquelle  ainsi  quen  ehaque  région 
chacun  prend  le  suimoni  du  lieu  de  sa  naissance, 
de  niesme  le  Bigot  suit  la  religion 
dont  il  est  allaictc  dès  sa  première  enfance. 


5i 


Vie  encor  oii  Von  voit  que  de  chaque  costé 
le  vulgaire  ignorant  croit  comme  indubitable, 
ce  que  ses  devanciers  ont  jadis  invente 
avoir  esté  receu  de  l'essence  ineffable. 


D'I 


Utile  invention  pour  brider  les  esprits 
des  hommes  insolcns  qui  pervers  de  nature 
mettent  les  magistrats  et  leurs  loi.v  a  mespris 
pour  vivre  à  l'abandon  sans  reigle,  ny  mesure. 


53 


A  quoy  semblent  aussy  viser  finalement 

les  merveilleux  effects  qiion  voit  au  monde  naistre., 

dont  les  Pipeniais  ombragent  finement 

leurs  contes  fabuleux  pour  les  simples  rcpaistre. 


5o.  Le  Bigot  suit  la  religion  qu'il  a  succée  àla  mamraelle. 

5i.  Et  le  vulgaire  ignorant  croit  ce  que   ses  devanciers  luy   ont  dit, 
avoir  esté  receu  de  Dieu. 

32.  Ce  quatrain  a  été  reproduit  textuellement. 

53.  Ce  quatrain  a  été  reproduit  textuellenienl.  .  - 


—     12'. 


->4 
S'il  (lit  en  second  lieu  que  tout  événement 
suit  l'absolu  vouloir  de  la  divine  essence, 
n  est-il  pas  obligé  de  nous  monstrer  comment 
Dieu  peut  de  ce  qu'il  veut  recevoir  de  V offense? 

55 
De  distinguer  que  Dieu  détermine  en  secret 
et  veut  ce  qu'en  ses  loix  il  nous  défend  de  faire, 
est-ce  pas  le  dépeindre  Jiypocrite^  indiscret, 
et  à  sa  volonté  répugnant  et  contraire  ? 

56 
Se  peut-il  concevoir  plus  grande  impiété 
que  celle  du  Bigot  qui  veut  que  Dieu  punisse 
ceux  dont  les  actions  suivent  sa  volonté^ 
pour  démonstrer  sur  eux  sa  divine  justice  ? 

5? 
Dieu  peut-il  condamner  ceux  lesquels  il  conduit 
en  tous  leurs  mouvemens  sans  accuser  luy-mesme? 
sçauroit'On  imposer  quelque  justice  en  luy 
sans  en  luy  concevoir  une  malice  extrême? 


54.  Secondement,  si  les  événemens  suivent  la  volonté  de  Dieu,  il  faut 
donc  qu'on  nous  monstre  qu'il  peut  recevoir  de  l'offense  de  ce  qu'il  veut. 

55.  Car  ce  seroit  le   faire  hypocrite  et  contraire  à  sa  volonté,  si  on 
disoit  qu'il  détermine  en  secret,  ce  qu'il  deffend  par  ses  loix. 

56.  C'est  une  grande  impiété  de  vouloir  que  Dieu   punisse  ceux  qui 
suivent  sa  volonté,  afin  qu'il  monstre  sa  justice. 

57.  Dieu  ne  sçauroit  condamner  ceux  qu'il  conduit  en  tous  leurs  mou- 
vemens, autrement  il  seroit  injuste  et  malicieux. 


58 
Pour r oit-il  de  nos  maux  sa  justice  exalter 
et  de  iiostre  misère  enrichir  son  essence? 
sçauroit-on  faire  pis  que  de  luy  adapter 
l'office  de  bourreau  pour  vanger  nos  offenses  ? 

Il  n'est  pas  moins  nuuwais  de  nier  simplement 
une  Divinité^  que  de  la  croire  telle 
quelle  tire  de  l'heur  et  du  contentement 
à  nous  faire  souffrir  une  peine  immortelle. 

60 
Qui  est  V homme  bigot  lequel  naymast  trop  mieux 
estre  nié  des  siens  par  leur  ingratitude^ 
que  d'en  estre  avoiiê  et  dépeint  furieux^ 
cruel^  impitoyable  et  plein  d'inquiétude  ? 

Gi 
Si  Dieu  est  esloigné  de  toute  passion 
comme  il  est  manifeste  à  toute  intelligence, 
est-ce  pas  ignorance  et  superstition 
de  le  croire  as^ité  de  colère  et  vemieance  ? 


58.  Dieu  pourroit-il  exalter  sa  justice,  et  enrichir  son  essence  de  nos 
maux  et  de  nostre  misère  ?  Est-ce  pas  le  pis  qu'on  puisse  faire  que  de  luy 
adapter  l'office  de  bourreau  envers  nous  ? 

59.  Voudroit-il  pas  mieux  nier  Dieu  que  de  croire  qu'il  tire  de  l'heur, 
et  prend  plaisir  à  nous  punir  d'une  peine  immortelle  ? 

60.  Le  Bigot  aymeroit  mieux  estre  nié  des  siens  par  leur  ingratitude, 
que  d'en  estre  advoiié  furieux,  cruel,  impitoyable  et  plein  de  trouble. 

61.  Si  Dieu  est  exempt  de  passion,  comme  croyent  tous  les  bons 
esprits,  n'est-ce  pas  estre  ignorant  et  superstitieux  de  penser  qu'il  soit 
agité  de  colère  et  de  vengeance  ? 


126    — 

62 

S'il  le  faut  estimer  plein  d'ire  et  furieux 
lors  que  les  inandeniens  de  Moyse  on  délaisse, 
quel  moyen  de  le  croire  autre  que  malheureux 
puisque  le  genre  humain  les  viole  sans  cesse. 

63 
Ainsi  le  Souverain  n'est  jamais  couroucé 
si  à  nos  maux  communs  la  besie  communique., 
le  Superstitieux  est-il  pas  insensé 
de  flatter  son  vouloir  d'un  chastiment  inique  ? 

64 
C'est  gazouiller  en  vain  que  tous  ses  attributs 
sont  énoncez  de  Dieu  pour  figurer  nos  crimes., 
et  qu'on  entend  par  eux  d'ineffables  vertus 
de  qui  tant  seulement  les  effects  on  exprime. 

65 

Car  puisque  ces  effects  ont  leur  relation 
nécessaire  à  leur  cause,  il  est  indubitable 
ou  que  Dieu  est  suj'ecf  à  perturbation 
ou  que  telle  doctrine  est  une  pure  fable. 


62.  Si  vous  dites  que  Dieu  est  furieux,  quand  on  n  observe  pas  les 
coinmandemens  de  Moyse,  vous  le  faites  malheureux,  puis  que  les  hommes 
les  violent  sans  cesse. 

63.  Mais  s'il  n'estjamais  en  colère,et  si  la  beste  communique  à  nosmaux, 
le  superstitieux  est-il  pas  insensé  de  flatter  sa  volonté  d'un  chastiment  inique  ? 

64.  Il  ne  sert  de  rien  de  dire  que  ces  attributs  ne  sont  énoncez  de  Dieu 
que  pour  figurer  nos  crimes,  et  que  par  iceux  on  entend  quelques  vertus 
infinies  en  exprimant  leurs  efl'ccts. 

65.  Car  puis  que  ces  effects  se  rapportent  nécessairement  à  leur  cause, 
Bien  est  sujet  à  perturbation,  ou  cette  doctrine  est  une  fable. 


66 
Mais  feignons  comme  luy  Vlnnniiahle  irrité 
contre  les  plus  niesclians  addonnez  à  tout  vice, 
s' ensuit-il  de  cela  que  la  Divinité 
les  doit  punir  enfin  d'un  infiny  supplice  ? 


67 


Le  Bigot  n'est-il  pas  cruel  infiniment 
de  vouloir  exiger  une  peine  in f  nie 
d'un  meffait  lindté?  veut-il  pas  sottement 
esgaler  à  toujours  l'instant  de  nostre  vie? 

68 
Veut-il  pas  que  Dieu  soit  vainement  punisseur, 
l'impunité  11  estant  nullement  dommageable, 
quil  soit  loisible  à  nous  de  suivre  la  douceur, 
injuste  à  l'Eternel  de  faire  le  semblable  ? 

69 

Veut-il  pas  de  rechef  que  la  punition 
au  delà  du  trespas  soit  inutile  et  vaine^ 
car  ne  s'en  ensuivant  nulle  correction^ 
quel  bien  en  peut  tirer  l'Equité  souveraine  ? 


66.  Bien  que  nous  disions  que  Dieu  fust  irrité  contre  les  meschants,  il 
ne  s'ensuit  pas  qu'il  les  doive  punir  d'un  supplice  éternel. 

67.  Le  Bigot  est  infiniment  cruel  de  désirer  qu'un  meffait  limité  soil 
puny  d'un  inliny  tourment,  car  c'est  esgaler  l'instant  de  nostre  vie  au 
tousjours. 

68.  Dieu  puniroit  vainement,  Tinq^unité  des  damnez  n'estant  point 
dommageable;  et  puis  quelle  apparence  y  a-t-il  qu'il  nous  soit  loisible  de 
suivre  la  douceur,  si  c'est  injustice  à  Dieu  de  faire  le  semblable. 

69.  Geste  punition  éternelle  ne  seroit-elle  pas  inutile  après  le  trespas  ? 
car  quel   bien  Dieu  peut-il  en  tirer,  si  les  damnez  ne  se  corrigent  point  ? 

11 


^     1  '2(S     


70 

S'y  plaire  simplement ,  est-ce  pas  cruauté? 
ij  chercher  de  la  gloire  aiiisy  (pu  en  la  défaite 
d'une  chose  de  néant,  est-ce  pas  vanité 
ou  la  Divinité  ne  peut  estre  sujette  ? 

Que  si  d'un  grand  Monarcpie  on  se  moque  en  prisant 

contre  un  foihle  rival  l'effort  de  sa  victoire, 

le  Bigot  n'est-il  pas  phrénétique  en  disant  , 

qu'à  perdre  les  humains  Dieu  treuve  de  la  gloire? 

'~''2 
/ 

Si  donc  le  but  final  d'un  juste  cJiastiment 
est  la  correction  cpue  de  l'exemple  on  tire, 
qu'est-ce  l'Enfer  ?  qu'un  masqué,  et  supposé  tourment, 
dont  les  religions  maintiennent  leur  Empire. 

73 

D'ailleurs  veu  que  le  but  d'un  sage  entendement 
est  de  tous  ses  desseins  l'intention  première ., 
faut-il  pas  avouer  cpie  déterminement 
Dieu  nous  a  tous  formez  à  quelque  fin  dernière  ? 


70.  C  est  cruauté,  et  vanité  que  de  plaire,  et  de  chercher  de  la  gloire 
en  punissant  les  meschans,  ou  Dieu  n'est  suject  ny  à  cruauté,  ny  à  vanité. 

71.  On  se  mocqueroit  dun  Monarque,  si  on  faisoit  estât  de  la  victoire 
qu'il  auroit  emportée  sur  un  goujat,  donc  le  Bigot  est  phrénétique  quand 
il  dit  que  Dieu  treuve  de  la  gloire  à  perdre  les  hommes. 

72.  Si  le  chastiment  ne  sert  que  pour  l'exemple  qu'on  en  tire,  qu'est-ce 
que  l'Enfer  ?  qu'un  tourment  supposé,  par  lequel  les  religions  s'entre- 
tiennent. 

73.  Dieu  ne  nous  a-t-il  pas  tous  formez  pour  quelque  iin  dernière,  puis 
que  le  but  d'un  sage  entendement  est  la  première  intention  de  ses  desseins  ? 


1  'H) 


74 

Que  si  rJiomme  bigot  ne  se  peut  proposer 
cpie  de  bien  faire  à  ceu.r  desquels  il  est  le  père, 
le  Père  de  ce  tout  auroit-il  peu  viser 
pour  nous  à  quelque  fin  d'inimortelle  misère? 

/■^ 

De  là  s'ensuit-il  pas  si  la  Divinité 

pour  un  malheur  sans  fin  n'a  peu  nous  faire  naistre, 

que  nous  parviendrons  tous  au  repos  limité 

par  son  divin  amour  pour  notre  meilleur  estre  ? 

7^ 
Bref  tout  bon  pourroit-il  de  nous  se  désunir 
et  sage  abandonner  son  principal  ouvrage, 
immuable  en  conseil,  pouvons-nous  parvenir 
qu'au  but  oii  sa  bonté  visa  devant  tout  aage. 

77 
Et  quand  bien  Dieu  voudrait  qu'à  l'ancien  chaos 
nous  fussions  tous  réduits,  n'est-ce  pas  un  blasphème 
de  le  vouloir  taa'er  de  nous  mettre  au  repos 
ou  nous  estions  sans  naistre  en  ce  principe  mesme  ? 


74.  Dieu  pourroit-il  avoir  visé  pour  nous  à  quelque  fin  d'immortelle 
misère,  puis  que  le  Bigot  mesme  ne  se  peut  proposer  que  de  bien  faire  à 
ses  enfans  ? 

75.  D'où  je  conclus  que  puis  que  Dieu  ne  nous  a  peu  faire  naistre  pour 
un  malheur  sans  fin,  que  nous  parviendrons  tous  au  repos  que  l'amour 
divin  nous  a  limité  pour  nostre  meilleur  estre. 

76.  En  fin  pourroit-il  nous  quitter,  puis  que  nous  sommes  son  principal 
ouvrage  ?  pourrions-nous  parvenir  qu'au  but  où  sa  bonté  a  visé  devant 
tout  aage. 

77.  Bien  que  Dieu  nous  voulust  réduire  dans  l'ancien  chaos,  est-ce  pas 
blasphémer  de  le  taxer  de  nous  mettre  au  repos  où  nous  estions,  avant 
que  d'estre,  en  ce  principe  mesme  ? 


7« 
Icy  les  Taupetiers  et  Vvntfes  paresseux' 
despitez  du  inespris  de  leur  pantalonisitie, 
nous  feront  des  diseoars  et  contes  fabideux 
pour  nous  faire  (pdtter  les  plus  claires  maximes. 

79 
Et  ne  douteront  point  de  nous  mettre  en  avant 
que  les  effects  divins  nous  sont  impénétrables., 
que  nos  sens  et  raison  nous  déçoivent  souvent 
et  que  rien,  n'est  certain  que  leurs  songes  et  fables. 

80 
Et  comme  un  Ulespiegle  estoit  injurieu.v 
à  ceux  qui  descouvroient  ses  couleurs  et  peintures., 
de  mesme  ces  caffars,  comme  luy  vicieux., 
contre  nos  argumens  vomiront  des  injures. 

81 
Celuy-là  voulant  faire  approuver  ses  tableaux 
disoit  qu'aux  seuls  bastards  ils  estoient  invisibles, 
ceux-ci  pour  nous  ranger  à  leurs  brides  à  veaux 
veulent  que  nous  soyons  des  souches  insensibles. 


78.  Je  sçay  qu'on  nous  fera  icy  des  contes  fabuleux  pour  nous  faire 
quitter  les  maximes  les  plus  évidentes. 

7g.  Et  qu  on  nous  dira  que  les  eflects  divins  nous  sont  impénétrables, 
et  que  nos  sens,  et  nos  raisons  nous  trompent  souvent,  comme  s'il  n'y 
avoit  rien  de  certain  que  leurs  songes,  et  leurs  fables. 

80.  De  plus,  ils  vomiront  des  injures  contre  nous  comme  faisoit 
Ulespiègle  contre  ceux  qui  découvroient  ses  couleurs,  et  ses  peintures. 

81.  Car  ils  veulent  que  nous  soyons  des  souches  insensibles  pour  nous 
ranger  à  leurs  opinions. 


—  I3I  — 


82 

Et  comme  une  nourrice  effraye  ses  petits, 
ces  freslons  nous  voudront  espouvanter  de  mesme, 
celle-là  pour  reigler  leurs  jeunes  appétits, 
ceux-ci  pour  nous  ranger  dessous  leur  diadesme. 

83 
Mais  toutes  leurs  raisons  n'ont  point  d'autre  pouvoir 
cpie  d'effrayer  les  sots,  dont  l'aveugle  ignorance, 
compagne  de  l'erreur,  ayde  à  les  décevoir 
pour  les  enihéguiner  d'une  fausse  créance. 

84 
Quant  à  ceux  cpie  Von  voit  se  battre  et  tourmenter 
afin  de  se  punir  des  défauts  de  leur  vie, 
oii  trouvent-ils  que  Dieu  se  puisse  délecter 
en  l'agitation  d'une  telle  folie  ? 


Si  par  devant  un  juge  un  voleur  ne  scauroit 
se  purger  de  son  crime  en  punissant  soij-mesme, 
pourquoy  veut  le  Bigot  que  Dieu  en  cet  endroit 
donne  ce  privilège  à  la  sottise  liumcdne  ? 


82.  Et  nous  espouvanter  comme  une  nourrice  laquelle  effraye  ses 
petits  pour  reigler  leurs  jeunes  appétits,  à  ce  qu'ils  nous  puissent  ranoer 
sous  leur  diadesme. 

83.  Mais  tout  ce  qu'ils  nous  sçauroient  dire  n'est  que  pour  effrax'er  les 
sots,  qui  se  laissent  décevoir  à  l'ignorance,  laquelle  les  embéo-uine  dune 
fausse  créance. 

84.  Reproduit  textuellement  par  le  P.  Mersenne. 

8j.  8G.  87,  88.  Reproduits  textuellemenl  pai"  le  P.  Mersenne. 


,S(i 
iSe  mocqueroU-oii  pas  de  voir  iiii  iiialfaicteiu^ 
de  juge  et  de  partie  entreprenant  la  charge, 
de  sa  propre  sentence  estre  Vcvécuteur, 
et  en  représenter  L'acte^  et  le  personnage  ? 

Avons-nous  pas  assez  de  naturels  malheurs 
sans  nous  en  inventer?  est-il  rien  plus  inicpie 
cpue  de  nous  procurer  de  nouvelles  douleurs, 
ny  qui  ressente  plus  une  à  nie  frénétique  ? 

88 
Si  Dieu  veut  envers  nous  user  de  cJiastiment 
par  des  esprits  malins  bourreaux  de  sa  justice, 
pourquoi/  veulent  ceux-cy  usurper  follement 
de  Dieu  Vauthorité,  et  de  ceux-là  V office? 

Sont-ils  pas  hors  du  sens  de  se  feindre  et  masquer, 
et  de  la  piété  faire  une  comédie, 

de  nous  masquer  Dieu  mesme,  et  entreux  se  moquer 
de  nostre  aveuglement  à  leur  hypocrisie. 

Qui  est  celuy  d'entreux  qui  voulust  faire  estât 
(Tun  respect  controuvé par  l'aveugle  ignorance, 
qui  du  leur  envers  Dieu  plustost  ne  soffencast, 
que  d'y  constituer  aucune  récompense. 


89.  Ils    sont    hors    du    sens    de    se  feindre  la  piélé,   et  d'en   faire  une 
comédie,  de  nous  masquer  Dieu  et  de  se  moquer  de  nostre  aveuglement. 

90.  Puis  qu'ils  se  moqueroient  d'un  respect  controuvé  par  les  ignorans, 
pourquoi  ferons-nous  compte  du  leur  envers  Dieu  ? 


91 

Les  yeud'  tournez  au  ciel,  et  le  cœur  en  tout  Ucu^ 
enflez  de  vanité  ou  leur  vertu  se  fonde, 
sont-ils  pas  inipudens  d'oser  parler  de  Dieu 
plus  irrévérenunent  (pie  du  moindre  du  monde? 

Qu'importe  à  l'Eternel  qu'ils  quittent  les  faveurs 
desquelles  sa  bonté  leur  pi'ésente  l'usage, 
pour  en  oijsiveté  pratiquer  les  douceurs 
ou  leur  propre  appétit  les  porte  davantage. 

93 

Celuq  qui  au  hancpiet  iVun  Grand  refuserait 
pour  luy  estre  agréable  une  viande  e.vquise^ 
que  libéralement  il  luy  j)résenteroit, 
seroit-il  à  louer  d'une  telle  sottise  ? 

94 
Qui  d'un  million  d'or  nous  voudrait  étreiner, 

pourroit-il  envers  nous  estre  court  d'une  obole? 

si  d'un  règne  infiny  Dieu  nous  veut  couronner.^ 

nous  peut-il  plaindre  au  pri,v  d'une  c/iose  frivole? 


91.  Ils  louruent  les  yeux  au  Ciel  enllez  do  vanité,  sur  laquelle  leur 
vertu  est  fondée,  et  sont  si  inipudens  qu'ils  parlent  plus  irrévéremiuent  de 
Dieu,  que  du  moindre  du  monde. 

92.  N'inqDorle  pointa  Dieu  qu'ils  quittent  les  faveurs  qu'il  leur  fait,  car 
ils  font  cela  pour  user  en  oysiveté  des  douceurs,  auxquelles  leur  appétit 
les  porte  davantage. 

93.  Celuy-là  seroit-il  loiiable  (jui  refuseroit  une  viande  exquise  de  la 
main  d'un  Grand  qui  1  auroit  appelé  à  sa  table  ? 

9 1.  Celuy-là  nous  refuseroit-il  une  o])ole,  qui  nous  voudroit  étreiner 
d'un  million  d'or  ?  Dieu  nous  pourroil-il  plaindre  d'une  chose  frivole,  s'il 
nous   veut   donnei-  \\\\  rèone   inlinv  ? 


-   i3/,   - 

SU  nous  faut  espérer  qu'au  delà  du  trespas 
des  déliées  du  Ciel  nous  aurons  jouissance, 
pouî^quoy  ne  prendrons-nous  de  celles  d'icy-has 
attendant  celles-là^  V usage  et  connoissance  ? 

9<> 
Si  pour  conclusion  Dieu  nous  permet  d'user 
des  sensibles  effects  de  sa  hénéficence, 
pourcpioy  les  voulons-nous  de  sa  main  refuser 
et  luy  en  desnier  nostre  recognoissance  ? 

97 
De  tout  ce  que  dessus  on  peut  sommairement 
distinguer  le  Bigot  d'avec  le  Déiste, 
pour  fuir  du  premier  l'impie  enseignement 
et  de  l'autre  imiter  la  hienheureuse  piste. 

9^ 
Le  Bigot  ignorant  ne  fait  rien  sans  espoir 
de  quelque  récompense,  et  s'il  fuit  quelque  vice 
ce  n'est  pas  qu'à  bien  faire  il  ait  un  bon  vouloir, 
mais  c'est  pour  éviter  du  meffait  le  supplice. 


95.  Sil  faut  espérer  que  nous  jouyrons  du  Paradis  après  ceste  vie,  ne 
devons-nous  pas  user  des  délices  de  ceste  vie  en  attendant  celles  de  l'autre? 

()G.  Bref  si  Dieu  permet  cpie  nous  usions  des  sensibles  effects  de  sa 
bénélicence,  pourquoy  les  refuserons-nous  et  lui  en  dénierons  nostre 
recognoissance? 

97.  Vous  voyez  donc  de  tout  ce  que  dessus,  qu'il  faut  fuj^r  l'impie 
enseignement  du  Bigot,  et  imiter  la  piste  bien-heureuse  du  Déiste. 

98.  Le  Bigot  ne  fait  rien  que  sous  espérance  d'eslre  récompensé,  et  ne 
fuit  pas  le  vice  si  ce  n'est  pour  éviter  le  supplice  deu  à  son  meffait. 


—   i3j  — 

99 
Plein  de  trouble  en  son  àine  il  s'effraye  de  Dieu 
ainsy  que  les  enfans  d'un  monstre  espouvantable, 
et  tel  l'imaginant  il  le  blasme  en  tout  lieu 
sous  ombre  d'ejcalter  sa  Justice  ineffable. 

lOO 

Aussy  est  le  Bigot  entre  les  ignorans 
seul  ennemy  juré  de  sa  propre  lumière^ 
pour  ne  voir  les  erreurs  enfantez  par  les  ans 
dans  lesquelles  il  détient  son  âme  prisonnière. 

lOI 

Le  Déiste  en  repos  agit  tant  seulement 

pour  Vamour  du  bien  mesme,  et  non  pour  le  salaire 

proposé  par  les  loix,  sçacliant  asseurément 

que  la  vertu  n'est  point  servile,  et  mercenaire. 

loi 
Vertu  qui  nous  instruit  que  souverainement 
nous  devons  adorer  une  cause  première, 
aymant  nostre  prochaiji  en  elle  seulement 
sans  luy  faire  dommage  en  aucune  manière. 


9g.  Et  s'effraye  de  Dieu,  comme  les  enfans  d'un  monstre  épouvantable, 
et  le  blasme  par  tout  sous  prétexte  de  loiier  sa  justice  ineffable. 

100.  11  est  le  seul  ennemy  juré  de  sa  propre  lumière  entre  les  ignorans, 
ne  voyant  pas  les  erreurs  que  les  ans  ont  enfantez,  et  qui  détiennent  son 
âme  prisonnière. 

loi.  Le  Déiste  n'agit  que  pour  le  bien  mesme,  et  non  pour  le  salaire 
que  les  loix  proposent,  d'autant  qu'il  sçait  bien  que  la  vertu  n'est  point 
servile. 

102.  Par  laquelle  nous  scavons  qu'il  faut  adorer  une  première  cause, 
et  aymer  en  elle  nostre  prochain  sans  luy  faire  aucun  toi't. 


—    l'Ui 


lO^ 


Eîinerny  conjuré  de  CirrcLii^ion, 

il  vit  paisiblement  avecques  tout  le  inonde, 

et,  seul  observateur  de  la  religion, 

il  adore  VAutheur  de  la  terre  et  de  Vonde. 

io4 
Mesme  tout  simplement  il  ayme  l'Eternel 
et  en  luy  ce  qui  est,  ce  qui  vit  et  respire, 
envers  tous  les  humains  se  monstrant  estre  tel 
cpie  mutuellement  il  souhaite  et  désire. 

Au  regard  de  l'Athée,  encor  qu'ingratement 
il  nie  l'Eternel,  et  sa  saincte  police, 
si  n'en  parle-t-il  pas  si  injurieusement, 
comme  fait  le  Bigot  traitant  de  sa  justice. 

io6 
Ainsy  l'Athée  seul  nie  la  Divinité. 
Le  Bigot,  pirement,  meilleur  que  Dieu  s'estime , 
Le  Déiste  entre  tous  l'adore  en  vérité, 
attendant  qu'il  parvienne  où  son  but  se  termine. 


io3.  11  observe  tout  seul  la  religion,  et  adore  celuy  qui  a  fait  le  Ciel,  et 
la  terre,  hayssant  entièrement  l'irréligion. 

lo/j.  11  ayme  Dieu,  et  en  luy  tout  ce  qui  vit  et  qui  respire,  se  monstrant 
estre  tel  envers  chacun,  qu'il  souhaite  naturellement  qu'on  soit  envers  luy. 

loj,  io6.  Reproduits  textuellement  par  le  P.  Mersenne. 


A  PROPOS 
D'U^E  LETTRE  IXÉDITE  DE  LWBBÉ  D'OLIVET 


Voltaire    et    l'abbé    u'Olivet.    —    Voltaire    et    Des    Barreaux. 

Quel    est    l'auteur    du    Sonnet    du    Pénitent  ? 

Pierre  et  Paul  J)u  Mav. 

Les  poésies  latines  de  Des  Barreaux 


FAC-SIMILE 

de 

LA    LETTRE    DE    L'ABBÉ    D'OLIVET   A  VOLTAIRE 

du    i5  janvier   1768. 


^^'^  fu^   ,^>A-w7^r- 


t/e^i-»— 


cJ-    U^    yc^i^^  aKy>y*<^  It^ipL^  ^raj^  Je.c^z^'^    i  a^    lej    Q_Z±.  /<c,^«<f^ 


k8«..£- 


i^lv^^r'l^ 


"«'-"^/  ^,^^  ^.'.,.*y  ^V.^  ^  «-'^t^^-,  /, 


«'Kfc.Hu^ 


y 


I/iO    


m-u'/  -1^;-  c^^j^f  O.Wn-,  ^^^-^  '(  Z^**^-"'^  ^'"'-^'^  ^  ^" — 


I/-,!     — 


y^a^i^f    «*^^-^  -J-*^^***;   ^î?^^/  '^  A*-/n,^*^'»^2^  3i^ 


> 


VOLTAIRE    ET    L'ABBE    D'OLIVET 


Pierre  Joseph  Thoiilier,  né  à  Salins  (.Jura)  le  3o  mars 
1682,  appartenait  à  une  famille  distinguée;  son  père, 
conseiller  au  Parlement  de  Bourgogne,  dirigea  son  édu- 
cation. L'enfant  fut  un  brillant  élève  et,  au  sortir  des 
études,  il  entra,  le  1  décembre  1698,  au  noviciat  des 
Pères   de   la    Compagnie    de  Jésus  dans   la  Province  de 


—  i4'2 


Champagne.  Il  professa  la  grammaire,  les  humanités  et  la 
rhétorique  à  Reims  où  il  se  lia  avec  Maucroix,  à  Dijon 
avec  le  Père  Oudin,  le  président  Bouhier  et  La  Monnoye, 
et  à  Paris  avec  Boileau,  Huet,  évoque  d'Avranches,  et 
J.-B.  Rousseau.  Il  prêcha  pendant  sept  ans.  Appelé  à 
Rome  en  17 13  pour  continuer  Y Historia  Societatis  Jesu 
après  le  Père  de  Jouvancy,  il  recula  devant  l'énormité  de 
ce  travail  et  quitta  la  Compagnie  en  17 16  sans  avoir  pro- 
noncé ses  derniers  vœux.  Sa  vie  depuis  cette  époque  —  il 
prit  alors  le  nom  d'abbé  d'Olivet  —  a  été  celle  d'un 
savant  laborieux,  particulièrement  occupé  de  travaux  de 
mammaire.  L'Académie  française  l'appela  dans  son  sein, 
sans  qu'il  l'en  eût  sollicitée  (1723),  en  remplacement  de 
Jean  de  La  Chapelle.  Ses  ouvrages  sont  très  nombreux \ 


(i)  Voici  la  notice  de  Voltaire  publiée  pour  la  première  fois  dans  le 
Siècle  de  Louis  XIV,  éd.  de  1768.  t.  1",  p.  i63,  éd.  s.  1.  (Cramer  de 
Genève),  in-8  :  «  D'Olivet  (Joseph  Thoulier),  abbé,  conseiller  d'honneur  de 
la  Chambre  des  Comptes  de  Dôle,  de  l'Académie  française,  né  à  Salins  en 
1682;  célèbre  dans  la  littérature  par  son  Histoire  de  V Académie,  lorsqu'on 
désespérait  d'en  avoir  jamais  une  qui  égalât  celle  de  Pellisson.  Nous  lui 
devons  les  traductions  les  plus  élégantes  et  les  plus  fidèles  des  ouvrages 
philosophiques  de  Cicéron,  enrichies  de  remarques  judicieuses.  Toutes  les 
œuvres  de  Cicéron,  imprimées  par  ses  soins  et  ornées  de  ses  remarques, 
sont  un  beau  monument  qui  prouve  que  la  lecture  des  anciens  n'est  point 
abandonnée  dans  ce  siècle.  11  a  parlé  sa  langue  avec  le  même  pureté  que 
Cicéron  parlait  la  sienne,  et  il  a  rendu  service  à  la  grammaire  française 
par  les  observations  les  plus  fines  et  les  plus  exactes.  On  lui  doit  aussi 
l'édition  du  livre  de  la  Faiblesse  de  l'esprit  humain,  composé  par  l'évêque 
d'Avranches,  Huet,  lorsqu'une  longue  expérience  l'eut  fait  enfin  revenir 
des  absurdes  futilités  de  l'école  et  du  fatras  des  recherches  des  siècles 
barbares.  Les  Jésuites,  auteurs  du  Journal  de  Trévoux^  se  déchaînèrent 
contre  l'abbé  d'Olivet,  et  soutinrent  que  l'ouvrage  n'était  pas  de  l'évêque 
Huet,  sous  le  seul  prétexte  qu'il  ne  convenait  pas  à  un  ancien  prélat  de 
Normandie  d'avouer  que  la  scholastique  est  ridicule,  et  que  les  légendes 
ressemblent  aux  quatre  fils  Aimon,  comme  s'il  était  nécessaire,  pour  l'édi- 
fication publique,  qu'un   évoque  normand    fut  imbécile.  C'est  ainsi  à  peu 


—  l',l  — 

A  (|uatre  vingt-six  ans  il  écrit  à  Voltaire  la  lettre 
suivante  «  de  bon  an  »  ;  elle  est  inédite  et  intéressante  à 
cause  du  petit  problème  qu'elle  soulève,  des  faits  et  des 
personnages  qu'elle  cite.  L'écriture  pleine  de  netteté  et  de 
fermeté  est  admirable.  L'esprit  de  ce  robuste  vieillard 
restait,  au  commencement  de  1768,  aussi  sain  que  le  corps 
et  rien  ne  permettait  de  prévoir  qu'il  devait  succomber 
neuf  mois  plus  tard  aux  suites  d'une  attaque  d'apoplexie. 
Est-ce  la  dernière  lettre  qu'il  ait  échangée  avec  Voltaire  ? 
C'est  peu  probable,  cependant  la  Correspondance  publiée 
dans  l'éd.  Moland^  ne  renferme  après  cette  date  que  la 
réponse  du  Philosophe. 

Paris,  le  1 5  janvier  1768". 
«   Bon  jour,  et  bon  an.  C'est  ce  matin  seulement,  qu'il 
est  venu  jusqu'à  moi  une  brochure  où  il  est  parlé  de  Des 
BarreauA' . 


jorès  qu  ils  avaient  soutenu  que  les  Mémoires  du  cardinal  de  Retz  n  étaient 
pas  de  ce  Cardinal.  L'abbé  dOIivet  leur  répondit,  et  sa  meilleure  réponse 
fut  de  njontrer  à  TAcadémie  Touvj'age  de  l'ancien  évêque  d'Avranches, 
écrit  de  la  main  de  l'auteur.  Son  âge  et  son  mérite  sont  notre  excuse  de 
lavoir  placé,  ainsi  que  le  président  Hénault,  dans  une  liste  où  nous  nous 
étions  fait  une  loi  de  ne  parler  que  des  morts  ». 

Evidemment,  cette  notice,  comme  celle  de  Des  Barreaux  du  Siècle  de 
Louis  XIV,  est  une  conséquence  de  la  lettre  inédite  que  nous  publions 
plus  loin. 

(i)  Paris,  Garnier,  i883-i88j,  ^yi  vol.  in-8.  Cette  correspondance 
renferme  5/  lettres  de  Voltaire  à  l'abbé  d  Olivet  et  seulement  2  réponses 
de  labbé  d'Olivet  à  Voltaire, 

(2)  Voici  celle  de  l'année  précédente  :  Paris,  3  janvier  1767.  Bonjour, 
mon  illustre  confrère,  bon  jour  et  bon  an.  N'est-ce  pas  ainsi  que  nos 
anciens  Gaulois  s'écrivaient  à  pareil  jour  ?  Et  pourquoi  changerions-nous 
de  style  ?  Mais  savez-vous  dans  votre  pays  que  nous  avons  ici  un  froid  qui 
me  rappelle  l'idée  de  709  (1709)  ?  Il  me  rappelle  de  plus  à  moi  une  autre 
idée.  C'est  qu'alors   nous  grelottions  au  coin  d'un   njéchant  feu,  et  qu'au- 

12 


I-ll  — 


((  Vous  devriez  bien  dire  à  ce  misérable  Thiriot,  qui 
s'est  allé  loger  à  cent  lieues  de  moi,  rue  Beautreillis,  de 
m'envoyer  certaines  nouveautez  dont  je  n'ai  connaissance 
qu'après  coup.  Je  les  recevrois  et  les  rendrois  avec  le  plus 
grand  secret,  dans  les  24  heures. 

«  Revenons  à  la  brochure,  i"  On  dit  que  Des  Barreaux 
n'est  pas  Tauteur  du  fameux  Sonnet.  Cela  est  certain. 

Qp  On  dit  que  Rendre  guerre  pour  guerre  n'est  pas 
françois.  Mais  ne  dit-on  pas  Rendre  injures  pour  injures, 
rendre  (uniti es  pour  amitiés,  etc. 

3°  Quoique  vous  existiez  dans  le  district  du  Parlement 
du  Bourgogne,    vous    n'êtes    pas    obligé    de    connoître 


jourd'hui  nous  nous  tenons  au  coin  d'un  bon  feu.  Alors  vous  étiez  mon 
disciple,  et  aujourd'hui  je  suis  le  vôtre.  Alors  je  vous  aimais  et  vous  ne 
me  haïssiez  pas.  A  cet  égard,  rien  n'est  changé,  au  moins  de  ma  part,  et  je 
serais  tenté  de  répondre  aussi  pour  vous.  Je  voudrais  pouvoir  également 
répondre  de  votre  santé  comme  de  la  mienne.  Je  me  porte  à  un  rien  près 
comme  en  709.  Je  bois  assez  bien,  je  mange  de  même,  je  dors  encore 
mieux.  Que  je  serais  charmé  si  vous  m'en  pouviez  dire  autant  !  Mais  il  n'y 
a  pas  d'année  qu'on  ne  me  vienne  cinq  ou  six  fois  tenir  des  propos  qui  ne 
vous  font  pas  le  même  honneur.  Allons,  mon  ancien  et  cher  ami,  sacrifions 
tout  à  notre  santé,  dont  la  gaité  est  la  cause  ou  l'effet.  Que  les  d'Alembert 
et  les  Mairan  décident  lequel  c'est  des  deux  ?  Peu  m'importe  pourvu  que 
j'en  jouisse.  Les  hommes,  j'ai  vécu  assez  pour  les  connaître,  les  hommes 
vaudraient-ils  la  peine  que  je  perdisse  un  moment  pour  eux  ?  Qu'est-ce 
que  la  gloire  cjui  me  viendra  d'eux  ?  Moins  que  rien  par  rapport  à  mon 
bonheur.  Qu'est-ce  que  les  chagrins  dont  ils  me  menacent,  si  je  veux 
obtenir  la  gloire  ?  C'est  quelque  chose  de  réel,  et  qui,  grâce  à  ma  faiblesse, 
peut  m'empêcher  d'être  heureux.  Je  passe  ma  vie  ante  focuin,  si  fr/gus  erit, 
avec  Virgile,  un  Térence,  un  Molière,  un  Voltaire,  et  les  six  mois  prochains 
si  messis,  in  /lorto,  aux  Tuileries,  dont  je  suis  à  quatre  pas. 

Voulez-vous  bien  faire  mille  et  mille  complaisances  de  ma  part  à 
M"®  Denis.  Et  pour  vous  montrer  que  je  me  souviens  encore  du  Pro  Mar- 
cello, je  vous  dirai  :  U/ule  est  orsa,  in  codctn  tevminetur  oratio.  Bonjour  et 
bon  an. 

Je  vais  porter  ceci  à  notre  féal  d'Argental. 

La  réponse  (en  prose  et  en  vers)  de  Voltaire  à  cette  lettre  est  datée  de 
Ferney  4  Février  17O7. 


-  l'.J  — 

Pierre  Du  Maij,  ancien  Conseiller  en  ce  Parlement.  Il  est 
parlé  de  lui  dans  le  Méuagiana  de  La  Monnoye.  G'étoit 
un  grand  Poëte  latin.  Il  vivoit  encore,  plus  qu'octogé- 
naire, et  aveugle,  lorsque  j'arrivai  en  iyo3  à  Dijon.  Dans 
ce  temps-là  j'aurois  dit  d'un  grand  l^oëte  latin,  ille  me 
par  esse  ileo  videtur.  .l 'allai  lui  rendre  mes  hommages,  et 
après  connoissance  faite,  je  ne  l'abordois  qu'avec  une  belle 
ode  latine,  qui  ne  me  paroissoit  que  belle,  mais  que  je 
croyois  divine,  quand  il  l'avoit  louée.  Ce  bon  vieillard  avoit 
beaucoup  connu  Des  Barreaux,  qui,  comme  vous  savez, 
alloit  volontiers  passer  le  temps  des  grandes  chaleurs 
dans  votre  voisinage,  àChallon  sur  Saône.  En  ce  temps-là 
ce  fut  une  mode  que  ceux  qui  se  piquoient  de  savoir 
écrire,  fissent  leur  Portrait  en  vers  ou  en  prose.  Vous 
connaissez  le  Recueil  des  Portraits  de  S.  A.  Mademoiselle 
de  Montpensier.  J'entends  que  vous  me  dites.  Maudit 
bavard,  viens  donc  au  fait.  J'y  viens  :  Des  Barreaux  avoit 
fait  son  portrait  en  vers  latins,  dont  voici  le  dernier  : 

Tartara  non  metuens^  non  affectatus  Olympiun. 

J'ai  oublié  le  reste.  Vous  qui  n'oubliez  rien,  vous 
savez  lusage  que  fait  Horace,  Satire  IX,  du  verbe  affectari^ 

(i)  La  satire  IX  (d'Horace)  du  premier  livre  ne  contient  à  aucun  temps 
le  verbe  affectare  ;  je  ne  l'ai  pas  rencontré  non  plus  dans  les  satires  VII, 
VIII  et  X  que  j'ai  lues  avec  soin  :  je  possède  une  édition  du  xviiie  siècle 
accompagnée  d'un  lexique  des  mots  qu'Horace  emploie  dans  un  sens  un 
peu  détourné,  affectare  n'y  est  point  indiqué;  le  grand  dictionnaire  de 
Freund,  trad.  par  Theil,  ne  cite  pas  Horace  parmi  les  nombreux  auteurs 
auxquels  il  renvoie  au  mot  affectare.  Des  Barreaux  emploie  d'ailleurs  ce 
mot  avec  son  sens  naturel,  ce  qu'il  y  a  de  particulier  chez  lui,  c'est  le 
participe  passif  affectatus  en  un  sens  déponent. 

Je  pense  que  la  mémoire  de  l'abbé  d'Olivet  a  bronché,  ce  qui  arrive  aux 
plus  jeunes.  Ne  s'agirait-il  pas  d'Ovide,  qui  a  dit  dans  ses  Amours  : 
Non  ego  sidercas  ajfccto  tangcrc  sedes  ? 


—    l'.G  — 

et  vous  en  trouverez  l'application  pittoresque   dans  Des 
Barreaux. 

«  Le  bon  Du  May  qui  mangeoit  souvent  avec  lui, 
disoit  ([ue  sa  manière  de  boire,  c'étoit  presqu'à  chaque 
morceau,  mais  à  très-petits  coups,  et  cela  il  l'appeloit  se 
paiUarder  la  langue.  N'allez  pas,  je  vous  en  prie,  lire 
cette  dernière  ligne  devant  Madame  Denis.  Car  depuis 
qu'elle  sait  que  je  suis  né  le  3o  mars  1682,  elle  ne  man- 
queroit  pas  de  s'écrier  ici.  Ah  le  vieux  fou  !  Je  finis  tout 
court,  de  peur  que  si  j'ajoutois  encore  quelques  lignes,  il 
ne  m'arrivàt  d'ajouter  quelque  folie.  T  «/e,  et  Otivetuin^  ut 
facis^  aiiia. 

((  Je  vais  envoyer  ceci  à  notre  cher  Comte  d'Argental 
qui  le  fourrera  dans  quelqu'une  de  ses  dépêches.   )5 

Quel  est  le  titre  de  la  brochure  oii  il  est  question  de 
Des  Barreaux  et  quel  est  le  nom  de  l'auteur  ?  Le  «  misé- 
rable Thiriot  (ou  Thierot)  »,  désigné  par  l'abbé  d'Olivet 
comme  son  pourvoyeur  habituel  de  publications  clandes- 
tines, était  l'ancien  camarade  d'Arouet  alors  que  tous  deux 
griffonnaient  des  actes  chez  Maître  Alain,  procureur  au 
Ghâtelet.  Ce  «  bon  garçon  »  de  Thiriot,  égoïste,  pares- 
seux, ami  de  ses  aises  et  de  son  repos  jusqu'à  la  trahison 


11  me  semble  même  (quoique  je  n'aie  pas  retrouvé  la  citalion  dans 
Freund),  et  peut-être  ma  mémoire  me  trompe-t-elle,  que  Virgile  termine 
ainsi  un  vers  : 

Vlamquc  affecial  Olympo. 

Et  Des  Barreaux  ne  s'en  serait-il  pas  souvenu.   (Extrait   d'une  lettre  de 
JM.  Raymond  Toinet.) 


—   I  ',  7   — 

et  l'improbité,  A^vait  aux  crochets  de  Voltaire^  et  se 
faisait  depuis  une  dizaine  d'années  le  distributeur  de  ses 
pamphlets  irréligieux.  L'abbé  d'Olivet  était,  à  cet  égard, 
parfaitement  renseigné,  et  s'il  entame  une  discussion 
grammaticale  c'est  qu'il  savait  mieux  que  personne 
s'adresser  à  l'auteur  même.  Il  n'ignorait  pas  que  le  Sei- 
gneur de  Ferney  ne  combattait  jamais  la  tête  liante  mais 
frappait  toujours  dans  l'ombre  ;  il  le  découvrait  aisément 
sous  ses  nombreux  pseudonymes  ~  et  n'éprouvait  nul 
embarras,  connaissant  l'homme,  à  en  distinguer  les 
ouvrages.  Les  nouveautés  «  réclamées  »  par  l'abbé  d'Oli- 
vet n'étaient  autres  que  les  libelles  anti-chrétiens  sortant 
de  la  fabrique  du  Philosophe  dont  il  acceptait  ou  rejetait 
la  paternité  suivant  ses  convenances.  Ce  point  de  départ 
admis  et  la  date  de  1767  il  était  aisé  d'être  fixé  sur  le 
titre  de  la  brochure,  le  voici  :  Lettres  à  son  Altesse  Mon- 
seigneur le  prince  de  ***  (Brunswick]  sur  Rabelais  et  sur 
d'autres  auteurs  accusés  d'avoir  mal  parlé  de  la  religion 
chrétienne.  Amsterdam,  Marc-Michel  Rey  [Genévej 
1767,  in-8  de  3  IT.    et  i44p-P-^- 

Ces     lettres     circulaient    déjà     en     novembre     1767 
(Mémoires     de     Bachaumont,    19    novembre),    elles    sont 


(i)  Gustave  Lanson  :  Voltaire,  1900,  p.  i  "i  :  "N'oltaire  ne  se  lassa  jamais 
de  le  servir  et  de  lui  pardonner. 

(2)  Quérard  en  a  compté  l'î^  ! 

(3)  Dix  lettres  avec  le  nom  de  Londres  et  le  millésime  1768,  in-12  de 
3  ff.  non  chiff.  et  1 14  P-P-,  a  un  double  frontispice  :  l'un  est  pareil  à  celui 
de  l'édition  en  144  p.p.,  l'autre  porte  :  Catalogue  raisonné  des  esprits 
forts  depuis  le  curé  Rabelais,  jusqu'au  curé  Jean  Meslier,  dressé  par 
M.  P.  ^^,  professeur  en  théologie.  Berlin,  I.  Pauli,  1768. 

On  trouve  aux  pp.  109-1  14  un  morceau  qui  nest  pas  de  Voltaire. 


—    i',8  — 

adressées  à  Charles  Guillaume  de  Brunswiek-Lunebourg, 
né  le  9  Octobre  ly'iS,  commandant  l'armée  prussienne 
contre  la  France  en  1793  et  mort  à  Altona  le  10  novembre 
1806  des  suites  d'une  blessure  reçue  le  i4  octobre 
précédent. 

Voici  maintenant  la  réponse  de  Voltaire  à  l'abbé 
d'Olivet  : 

Ferney,  29  janvier  1768. 

((  Vous  m'écrivez,  sans  lunettes,  des  lettres  char- 
mantes de  votre  main  potelée,  mon  cher  maître,  et  moi, 
votre  cadet  d'environ  dix  ans,  je  suis  obligé  de  dicter 
d'une  voix  cassée. 

«  Je  n'aimerai  jamais  reiids-nioi  guerre  pour  guerre^ 
pour  la  raison  que  la  guerre  est  une  affaire  qui  se  traite 
toujours  entre  deux  parties.  L'immortel,  l'admirable, 
l'inimitable  Racine  a  dit^  : 

Rendre  meurtre  pour  meurtre^  outrage  pour  outrage. 
Pourquoi  cela  ?  c'est  que  je  tue  votre  neveu  quand  vous 
avez  tué  le  mien  ;  c'est  que  si  vous  m'avez  outragé,  je 
vous  outrage.  S'ils  me  disent /;o?'îr,  je  leur  répondrais /"èp-e, 
disait  agréablement  le  correct  et  l'élégant  Corneille.  De 
plus,  on  ne  va  pas  dire  à  Dieu  :  Rends-moi  La  guerre. 
Peut-être  l'aversion  vigoureuse  que  j'ai  pour  ce  misérable 
sonnet  de  ce  faquin  d'abbé  de  Lavau  me  rend  un  peu 
difficile  : 

Et  dessus  quel  endroit  tombera  ma  censure 
Qui  ne  soit  ridicule  et  tout  pétri  d'ennui  ! 


'i)  Alhalle,  acte  11,  scène  7, 


c(  Tartara  non  metuens,  non  affectatus  Olympuni^ 
est  un  vers  admirable  ;  je  le  prends  pour  ma  devise. 

«  Savez-vous  bien  que  s'il  y  a  des  maroufles  supersti- 
tieux dans  votre  pays,  il  y  a  aussi  un  grand  nombre 
d'honnêtes  gens  d'esprit  qui  souscrivent  à  ce  vers  de 
Tartara  non  metuens? 

u  Vivez  longtemps,  moquez-vous  du  Tartara.  «  Que 
dis-tu  de  mon  extrême-onction?  disait  le  Père  Talon '^  au 
Père  Gédoyn%  alors  jeune  jésuite.  —  Va,  va,  mon  ami, 
continua-t-il,  laisse-les  dire,  et  bois  sec.  «  Puis  il  mourut^ 
Je  mourrai  bientôt,  car  je  suis  faible  comme  un  roseau. 
C'est  à  vous  à  vivre,  vous  qui  êtes  fort  comme  un  chêne. 
Sur  ce,  je  vous  embrasse  vous  et  votre  Prosodie,  le  plus 
tendrement  du  monde. 

('  N.  B.  Je  suis  obligé  de  vous  dire,  avant  de  mourir, 
qu'une  de  mes  maladies  mortelles  est  l'horrible  corruption 
de  la  langue  qui  infecte  tous  les  livres  nouveaux.  C'est  un 
jargon  que  je  n'entends  plus  ni  en  vers  ni  en  prose.  On 
parle  mieux  le  français  ou  le  françois  à  Moscou  qu'à 
Paris.  Nous  sommes  comme  la  République  romaine  qui 


(i)  Trad.  :  Sans  crainte  de  l'Enfer  et  sans  souci  du  Ciel. 

(2)  Nicolas  Talon,  né  le  3i  Août  160  j  à  Moulins,  mort  le  29  Mars  1691 
à  Paris.  Il  entra  dans  la  Compagnie  de  Jésus  en  1G21,  le  9  Octobre. 

(3)  Nicolas  Gédoyn,  né  à  Orléans  le  i5  juillet  16G7,  entra  au  Noviciat 
des  Jésuites  en  1G84,  resta  dix  années  dans  cette  Compagnie,  membre  en 
171 1  de  l'Académie  des  Inscriptions  et  Belles-Lellres,  et  eu  1-18  de 
l'Académie  française. 

(4)  Cette  anecdote  est  bien  invraisemblable.  Le  Père  Talon  mort  en 
1691  n'a  jamais  passé  pour  impie  et  libertin.  A  cette  époque  Gédoyn  avait 
24  ans  et  n'était  pas  encore  sorti  de  la  C''^  de  Jésus.  Kn  1768,  au  moment 
où  écrivait  Voltaire,  Gédoyn  lui-même  était  mort  depuis  22  ans  !  En 
matière  d'impiétés,  la  bonne  foi  de  Voltaire  esl  plus  que  suspecte. 


donnait  des  lois  au  deliors  quand   elle  était  déchirée  au 
dedans  » . 

VOLTAIRE    I:T   DI-S   BARREAUX 

Laissons  de  côté  la  discussion  grammaticale. 

Voltaire  et  l'abbé  d'Olivet  sont-ils  dans  le  vrai  en 
retirant  à  Des  Barreaux  le  sonnet  du  Pénitent  pour  le 
restituer  à  Tabbé  de  Lavau  ?  Cette  attribution  va  à  ren- 
contre de  celle  généralement  admise  ;  elle  enlèverait  tout 
titre  poétique  à  l'amant  de  Marion  de  L'Orme  si  nous 
n'avions  récemment  reconstitué  ses  œuvres,  éparses  dans 
les  recueils  collectifs  de  la  deuxième  moitié  du  xvii^  siècle, 
dans  le  Recueil  de  Conrart  et  les  manuscrits  du  temps  \ 
On  ne  connaissait,  en  effet,  de  cet  épicurien  avant  notre 
travail  que  ce  sonnet  justement  célèbre,  malgré  l'opinion 
contraire  de  Voltaire  et  de  Marmontel".  Cette  question  de 
paternité  littéraire  élucidée,  nous  dirons  un  mot  de  Pierre 
Du  May  et  des  poésies  latines  de  Des  Barreaux. 

En  matière  d'histoire  littéraire,  l'autorité  de  Voltaire 
est  grande  aux  yeux  des  critiques  éminents  du  xx^  siècle. 
Voici,  par  exemple,  quelques  passages  d'un  article  de 
M.  Emile  Faguet  consacré  au  livre  de  M.  G.  Michaut, 
professeur  à  la  Sorbonne,  sur  la  «  Bérénice  »   de  Racine  : 


(i)  Jacques  Vallée  Des  Barreaux  l\^)(}()-iC,rj']].  Sa  Vie  et  ses  Poésies. 
Paris,  Leclerc,  1907. 

(2)  Lettre  de  ^L  Marmontel,  auteur  du  Mercure,  et  Jugeuient  de 
M.  Marmoutel  sur  ce  sonnet  [Mercure,  octobre  1758,  p.  /,o).  Ce  juge- 
ment de  Marmontel  est  un  chef-d'œuvre  de  niaiserie,  nous  l'avons 
reproduit  à  l'Appendice  de  notre  Des  Barreaux. 


—  I5I  — 

0.   Mais  comme  faits  le  texte  de  Voltaire  a  pour  moi  du 

poids Voltaire  entant   qu'historien   ne   ment   jamais, 

n'invente  rien Voltaire  est  l'homme  le  moins  sensible  à 

la  suggestion  et  l'homme  qui,  avec  le  plus  de  soin,  donne 
comme  vrai  ce  qui  est  vrai  et  comme  probable  ce  qui  est 
probable.  Reste  qu'il  a  pu  être  trompé^  ». 

M.  Faguet  exagère.  Voltaire  s'est  fourvoyé  souvent,  il 
a   été  pris  souvent  en   flagrant  délit  d'inexactitude;  pas 
plus  en  matière  historique  (à  l'exception  du   «   Siècle  de 
Louis  XIV  »  et  de  «  l'Histoire  de  Charles  XII  »)  qu'en  matière 
d'exégèse  religieuse  il  ne  remonte  aux  sources.   M.  Bazin 
—  l'historien  de  Louis  XIII  —  dans  ses  «  Notes  historiques 
sur  Molière  ~  «  a  constaté  que  Voltaire  s'occupant  de  notre 
Grand    comique    avait    résumé    l'ouvrage    de    Grimarest, 
ouvrage   apprécié  dans    les   termes    les   plus   cruels  par 
Boileau  :  «  Pour  ce  qui  est  de  la  «  \ie  de  Molière  »,  franche- 
ment ce  n'est  pas  un  ouvrage  qui  mérite  qu'on  en  parle. 
II  est  fait  par  un  homme  qui  ne  savait  rien  de  la  vie  de 
Molière,  et  il  se  trompe  dans  tout,  ne  sachant  même  pas 
les  faits  que  tout  le  monde  sait.  »  Et  M.  Bazin  ajoute  : 
«    Que  tout  le  monde  sait  !  que  tout  le  monde  de  ce  temps, 
que  tous  ceux  qui  avaient  l'âge  de  Boileau  savaient  alors, 
partant  que  nous   ne  savons  plus,  parce  que  nul  de  ceux 
qui  le  savaient  n'a  pas  pris  soin  de  nous  le  dire.  Après 
cela,  le  grand  juge  des  œuvres  littéraires  crut  infaillible- 
ment mort  le  livre  qu'il  avait  condamné  !  Et  ce  livre  lui  a 
survécu,  il  a  été  vingt  fois,  trente  fois  réimprimé,  il  l'est 

(i)  Journal  des  Débats.  Semaine  dramatique,  8  juillet  igo'-. 

(2)   Notes  Itistoriques  sur  la  vie  de  Mol/ère,  1^  éd.,  i8ji.  Avant-propos. 


d'hier;  il  a  fait  un  nom   à  son  auteur;  il  lui  a  procuré  qui 

pis  est,  des  plagiaires Ainsi  entre  autres,  a  procédé 

\  oltaire,  et  il  n'a  eu  vraiment  que  ce  qu'il  méritait,  lors- 
qu'un libraire  préféra,  en  lyS/^,  à  l'éloquent  résumé  qu'il 
avait  daigné  faire  d'une  œuvre  pitoyable,  le  travail  d'un 
autre  écrivain,  nommé  La  Serre,  bien  plus  digne,  en  effet, 
d'abréger  le  premier —    » 

Voltaire  aurait-il  erré  maintes  fois,  cela  ne  supprime- 
rait pas  la  lettre  de  l'abbé  de  Lavau  dont  il  a  parlé  dans  la 
notice  sur  Des  Barreaux  du  «Siècle  de  Louis  XIV  »,  à 
moins  de  suspecter  sa  bonne  foi  ou  celle  de  cet  Abbé  ?  Et 
cependant  si  le  sonnet  appartient  à  Des  Barreaux,  l'un 
des  deux  a  menti. 

Gomme  préface  à  cette  discussion  mettons  en  pleine 
lumière  le  jugement  du  grand  contempteur  du  christianisme 
sur  le  célèbre   libertin  ou  libre-penseur  du  xvii^  siècle  ; 

Voltaire  a  fait  allusion  à  Des  Barreaux  en  substituant, 
en  1740,  dans  une  strophe  de  son  a  ode  sur  le  Fanatisme 
dédiée  à  Madame  du  Chatelet  »,  le  nom  de  ce  dernier  à 
celui  de  Spinoza  \ 

(i)  Voltaire  dans  une  note  dit  que  cette  ode  est  de  1732,  mais  c'est  une 
erreur,  elle  est  de  1736,  voir  les  lettres  de  Voltaire  à  Cideville,  6  Mai  1736 
(ode  sur  le  Fanatisme)  ;  à  Formont,  1 1  Novembre  (ode  sur  la  Supersti- 
tion) ;  à  Thiériot,  24  Mai  (ode  à  Emilie).  Elle  a  paru  pour  la  première  fois 
sous  le  titre  :  Ode  sur  la  Superstition  dans  le  t.  IV  (p.  4^)  des  Œuvres  de 
Voltaire,  nouvelle  édition,  revue,  corrigée  et  considérablement  augmentée 
avec  des  figures  en  taille-douce.  Amsterdam,  Etienne  Ledet  et  C",  1739; 
mais  dans  cette  édition  la  strophe  citée  contient  le  nom  de  Spinoza  au  lieu 
de  celui  de  Des  Barreaux.  L'année  suivante  cette  ode  était  imprimée  avec 
le  nom  de  Des  Barreaux  à  Paris  et  à  Rouen  dans  le  volume  suivant  : 
Recueil  de  pièces  fugitives  en  prose  et  en  vers  par  M.  de  V***.  S.  1.  (Paris, 
Prault),  1740,  in-8  (p.  112);  l'édition  de  (Rouen)  S.  1.  (p.  92)  porte  par 
M.  de  Voltaire.  Leur  texte  a  été  suivi  jusqu'à  1775. 


On  a  vit  (lu  moins  des  Atltccs 
Sociables   dans   leurs  erreurs^ 
Leurs  opinions  infectées 
N'avoient  point  corrompu  leurs  mœurs. 
Des  Barreau. V  fut  doud',  juste  et  aimable 
Le  Dieu  que  son  esprit  coupable 
Avoit  follement  combattu^ 
Prenant  pitié  de  sa  foiblesse, 
Lui  laissa  llnunaine  sagesse 
Et  les  ombres  de  la  vei^tu. 


mais  il  a  modifié   une  troisième  fois  cette  strophe  (1770) 
associant  cette  fois  Spinoza  à  Des  Barreaux 


,.  1 


On  a  i>u  souvent  des  athées 

Estimables  dans  leurs  erreurs., 

Leurs  opinions  infectées 

N'avoient  point  corrompu  leurs  mœurs. 

Spinoza  fut  toujours  fidèle 

A  la  loi  pure  et  naturelle 

Du  Dieu  qu'il  avoit  combattu, 

Et  ce  Des  Barreaux  qu'on  outrage 

S'il  n'eut  pas  les  clartés  du  Sage 

En  eut  le  cœur  et  la  vertu. 


(i)  Cette  troisième  version  a  dû  paraître  pour  la  première  fois  dans 
l'édition  S.  1.  (Genève)  Cramer  et  Bardin  1773,  40  vol.  in-8  (Bibl.  Nat. 
C.  V.  Beuchot  32),  t.  Xll  (t.  1  des  Mélanges  de  poésies,  etc.,  p.  233)  de  la 
collection  complette  (sic)  des  Œuvres  de  Voltaire.  L'édition  in-4°  de  1768 
(Bibl.  Nat,  Z  4902)  dont  le  t.  XVlll  [Poésies  mêlées,  t.  1)  (Genève).  S.  1. 
1771  renferme  encore  la  seconde  version  (p.  244)- 


—  IJ'l  — 

Classant  Des  Barreaux  dans  la  catégorie  des  athées 
Voltaire  ose  le  mettre  en  parallèle  avec  Spinoza  !  Autant 
la  vie  du  philosophe  hollandais,  modeste  et  digne,  confi- 
nant presque  à  l'ascétisme,  mérite  le  respect,  autant  la  vie 
de  Des  Barreaux  a  été  celle  d'un  débauché  plutôt  que 
d'un  épicurien.  Le  premier  occupait  les  instants  de  liberté 
que  lui  laissait  sa  profession  de  polisseur  de  verres  de 
lunettes  à  composer  son  «  Ethique  »  dans  le  silence  et  la 
méditation;  le  second  allait,  à  Paris,  de  cabarets  en  caba- 
rets, et,  en  province,  écrémer  dans  la  saison  ce  qu'elle 
produit  de  meilleur  :  les  melons  et  les  figues  de  Gascogne, 
les  vins  de  Frontio-nan,  etc.  \ 

De  17/10  à  1766  silence  complet  de  Voltaire  sur  Des 
Barreaux,  il  le  rompt  en  1767  dans  la  fameuse  brochure 
épluchée  avec  un  soin  minutieux  par  l'abbé  d'Olivet  :  «  Les 
lettres  à  son  Altesse  Monseigneur  le  Prince  de  ***  (Bruns- 
wick) »  où  Des  Barreaux  est  l'objet  du  troisième  article  de 
la  lettre  Vil  sur  les  Français  : 

De  Des  Barreaux. 

c(  Le  conseiller  au  Parlement  Des  Barreaux,  qui  dans 
sa  jeunesse  avait  été  ami  de  Théophile  et  qui  ne  l'avait 
pas  abandonné  dans  sa  disgrâce,  passa  constamment  pour 
un  athée.  Et  sur  quoi  ?  Sur  un  conte  qu'on  a  fait  de  lui,  sur 
l'aventure  de  l'omelette  au  lard.  Un  jeune  homme  à 
saillies  libertines,  peut  très  bien  dans  un  cabaret  manger 
gras  un  samedi,  et  pendant  un  orage  mêlé  de  tonnerre 


(i)  Lettre  de  Balzac   à   Chapelain  datée  par  erreur  du   2',  Août  i6/jO 
'elle  est  du  commencement  de  ce  mois). 


jeter  le  plat  parla  fenêtre  en  disant  :  Voilà  (fic/t  du  bi-iiit 
pour  une  omelette  au  lard,  sans  pour  cela  mériter 
l'affreuse  accusation  d'athéisme.  C'est  sans  doute  une 
très  grande  irrévérence  :  c'est  insulter  l'Eglise  dans 
laquelle  il  était  né  ;  c'est  se  moquer  de  l'institution  des 
jours  maigres  ;  mais  ce  n'est  pas  nier  l'existence  de  Dieu. 
u  Ce  qui  lui  donna  cette  réputation,  ce  fut  principale- 
ment l'indiscrète  témérité  de  Boileau,  qui,  dans  sa  Satire 
des  femmes,  laquelle  n'est  pas  sa  meilleure,  dit  qu'il  a  vu 
plus  d'un  Gapanée  : 

Du  tonnerre  dans  l'air  bravant  les  vains  carreau.v, 
Et  nous  j)arla/it  de  Dieu  du  ton  de  Des  Barreau.v. 

«Jamais  ce  magistrat  n'écrivit  rien  contre  la  Divinité. 
Il  n'est  pas  permis  de  flétrir  du  nom  à\itliée  un  homme 
de  mérite  contre  lequel  on  n'a  aucune  preuve  :  cela  est 
indigne.  On  a  imputé  à  Des  Barreaux  le  fameux  sonnet  qui 
finit  ainsi  : 

Tonne,  frappe,  il  est  temps  ;  rends-moi  s^uerre pour  guerre. 

J'adore  en  périssant  la  raison  (jui  t'aigrit; 

Mais  dessus  quel  endroit  tombera  ton  tonnerre 

Qui  ne  soit  tout  eouvert  du  sang  de  JésuS-C/inst.  [ 

Ci  Ce  sonnet  ne  vaut  rien  du  tout.  Jésus-Christ  en  vers 
n'est  pas  tolérable  ;  rends-moi  guerre  pour  guerre  n'est 
pas  français  ;  guerre  pour  guerre  est  très  plat,  et  dessus 
quel  endroit  est  détestable.  Ces  vers  sont  de  l'abbé  de 
Lavau,  et  Des  Barreaux  fut  toujours  très  fâché  qu'on  les 
lui  attribuât.  C'est  ce  même  abbé   de   Lavau  qui  fit  cette 


—  i56  — 

abominable  épigramme  sur  le  mausolée  élevé  à  Saint- 
Eustache  en  l'honneur  de  Lulli  : 

Laissez  tomber  sans  plus  attendre 
Sur  ce  buste  lionteux  votre  fatal  rideau; 

Et  ne  montrez  que  le  flambeau 
Qui  devrait  avoir  mis  l'original  en  cendre^.  » 

Des  Barreaux  n'est  plus  un  athée,  on  l'a  calomnié  ! 
Cette  affirmation  est  de  la  force  du  reste  de  l'article. 

Non  seulement  Des  Barreaux  a  abandonné  Théophile 
dans  sa  disgrâce,  mais  il  a  osé  répondre  aux  stances  du 
poëte  :  Plainte  de  Théophile  d  son  ami  Tir  sis  ^  par  une 
lettre  en  prose  inqualifiable,  le  mot  n'est  pas  trop  fort  : 
Responce  de  Tirais  à  la  plainte  de  Théophile  prison- 
nier'^. Dans  cette  lettre  il  invite  son  maître  en  libertinage 
à  se  laisser  brûler  vif  en  place  de  Grève  conformément  à 
l'arrêt  (par  contumace)   du  Parlement  du  19  août  lôaS  : 

«  C'est  pourquoy  j'ay  creu  me  devoir  abstenir  de 

te  hanter  pour  vacquer  mieux  à  mon  salut,  endurant  ce 
petit  desplaisir  pour  l'amour  de  celuy  (Jésus-Christ)  qui 
endura  pour  moy  la  mort.  Mais,  ô  merveille!  me  propo- 
sant de  fuir  les  plaisirs  :  j'en  rencontre  à  chaque  pas  que 
je  tasche  de  faire  dans  le  sentier  de  la  piété.  Pensant  fuir 


(i)  Lully  était  un  libertin  de  mœurs  honteuses.  On  en  jugera  par  cette 
épigramme  : 

//  sera  sourd  à  la  trompette 
Lully  au  jour  du  jugement. 
Il  faudra  qu'un  jeune  ange  pette 
Pour  le  tirer  du  monument. 

[%)    Nous  avons   reproduit    ces    deux  pièces    dans   notre   livre    sur 
Des  Barreaux,  p.  20  et  p.  Bo. 


les  ruisseaux,  je  trouve  la  source,  et  ne  puis  que  je  ne 
sois  indigné  contre  ceux  qui  figurent  les  voyes  de  la 
vertu  si  scabreuses  et  difficiles.  A  la  mienne  volonté  qu'il 
me  fut  loisible  de  souffrir  et  de  mourir,  pour  estre  vray 
imitateur  de  Jésus-Christ,  c'est  mon  souhait  que  je  ne  te 
puis  cacher  voyant  que  tu  es  en  état  de  souffrance  et  en 
attente  de  mort,  de  quoy  tu  peux  faire  un  profit  infiny.  0 
qu'il  feroit  beau  voir  que  tu  te  servisses  d'une  si  belle 
occasion  pour  monstrer  publiquement  ou  ton  innocence  ou 
ton  repentir,  en  acceptant  d'un  cœur  ardent  de  la  divine 
charité  l'exécution  de  l'Arrest  de  ce  sainct  et  vénérable 
Parlement,  afin  que  cela  fust  une  fidelle  espreuve  de  ta 
piété,  en  espouzant  et  embrassant  ces  flammes  qui  ont  esté 
si  chèrement  recherchées  par  tant  de  belles  et  pieuses 
âmes,  pour  illustrer  l'Eglise  et  accroistre  le  nombre  des 
glorieux  Martyrs.  C'est  la  Croix  que  Dieu  te  présente 
maintenant,  et  c'est  à  toi  de  tesmoigner  ton  courage  à  ne 
la  craindre,  et  ton  amour  à  ne  la  refuser  pas.  Voilà  le 
meilleur  conseil  que  je  te  puis  et  dois  donner  en  dressant 
mes  humbles  prières  à  Dieu  qu'il  te  fortifie  de  sa  grâce 
pour  en  user  utilement.  A  Dieu.  ..  i> 

Les  deux  amis  se  réconcilièrent,  il  est  vrai,  peu  après 
et  Des  Barreaux  rendit  un  notable  service  à  Théophile  en 
retournant  contre  le  Père  Voisin,  son  ennemi  irréconci- 
liable, une  accusation  portée  contre  ses  mœurs,  le  dénon- 
çant comme  se  livrant  au  même  vice\ 


(i)  Voltaire  s'est  également  trompé  dans  la  notice  sur  Théophile  qui 
précède  celle  de  Des  Barreaux  dans  la  lettre  VII  sur  les  Français  :  Il  parle, 
à  propos  du  Parnasse  satirique,  de  Frenicle,  magistrat  et  depuis  de  l'Aca- 


i"i.S  — 


A  qui  Voltaire  fera-t-il  admettre  que  Des  Barreaux  a 
passé  pour  athée  uniquement  sur  le  conte  de  l'omelette  au 
lard  ^  et  sur  deux  vers  de  la  Satire  X  de  Boileau  publiée 
seulement  en  1692  ?  A  personne.  Malheureusement 
l'Illustre  débauché,  comme  l'appellent  Chapelain  et  Le 
Pays  ^  tout  en  étant  le  héros  de  dix  historiettes  de  ce 
genre,  avait  autre  chose  à  se  reprocher.  Il  avait  ses 
chansons,  la  plupart  sont  perdues,  et  ses  poésies  libertines 
qu'on  se  passait  sous  le  manteau.  Un  recueil  publié  à 
l'étranger  les  groupait  même  en  1667 ',  six  ans  avant  sa 
mort.  Si  son  nom  était  absent,  le  titre  de  certaines  pièces 
ne  laissait  prise  à  aucune  équivoque  pour  les  contempo- 
rains au  courant  de  ses  faits  et  gestes  ^ 

Le  sonnet  suivant  n'est-il  pas  d'un  athée  ? 

Mortels^  qui  vous  croyez  quand  vous  venez  à  naistre, 
Oldigez  à  Nature,  ô  quelle  traluson  ! 
Se  montrer  un  moment,  pour  jamais  disparoistre, 
Et  pendant  que  Von  est  voir  des  mau,i:  à  foison. 


demie  des  Sciences.  Il  confond  Frcnicle  de  Bussy,  géomètre,  membre  de 
l'Académie  des  Sciences  avec  Nicolas  Frenicle,  le  poète,  son  frère  aîné, 
l'ami  de  Théophile  et  de  Golletet,  mort  en  1661. 

(i)  Ce  conte  a  paru  pour  la  première  fois  dans  la  Menagiana,  i<^  édition 
augmentée  1694,  t.  P'',  pp.  aaS  et  2-24. 

(2)  Lettre  de  ChajDclain  à  Balzac  du  i5  Décembre  1G40  ;  Anutiez,  Amours 
cl  Amourettes,  1664,  lettre  12  du  IIF  livre  reproduite  plus  loin. 

(3)  Recueil  de  quelques  pièces  nouvelles  et  galantes,  tant  en  prose 
qu'en  vers,  IP  partie.  Cologne,  Pierre  du  Marteau,  1667,  in-12  (pp.  198  à 

232). 

(4)  Voici  un  de  ces  titres  :  Stances  sur  ce  que  l'auteur  était  mieux 
auprès  de  sa  Maistresse  que  Monsieur  le  Cardinal  de  Richelieu  qui  estoit 
son  rival  (p.  2  14). 


.    Tenant  plus  du  néant  que  Ion  ne  fait  de  L'esti-e, 
Je  la  y  dit  autrefois  et  bien  moins  en  saison^ 
Estudions-nous  plus  a  jouir  qu'à  eonnoistre^ 
Et  nous  servons  des  sens  plus  que  de  la  raison. 

D'un  sommeil  éternel  ma  mort  sera  suivie. 
J'entre  dans  le  néant  cpianil  je  sors  de  la  vie. 
O  déplorable  estât  de  ma  eonditiou  ! 

Je  renonce  au  bon  sens,  je  liais  l'intelligence, 
D'autant  plus  que  l  esprit  s'élève  en  co/uioissance, 
Mieux'  voit-il  le  sujet  de  son  affliction . 

En  voici  un  deuxième  non  moins  catégorique  : 

Mortel,  qui  que  tu  sois.,  n  ciye  plus  à  frémir 
De  l'horreur  de  la  mort  et  de  la  sépulture. 
Ce  n'est  qu'un  doue  repos  oii  tombe  la  Nature., 
Dont  l'insensible  estât  ne  doit  faire  o-émir. 

Ao.s"  sens  s'éteignent  tous  quand  on  vient  à  périr, 
De  l'cime  avec  le  corps  ne  se  fait  point  rupture. 
Ce  n'est  qu'extinction  de  chaleur  toute  pure  ; 
Donc  est-ce  un  si  grand  mal  que  d'avoir  à  mourir.^ 

Peut-estre  nostre  mort  sera~t-elle  impréveile, 
Peut-estre  pourra-t-eUe  échapper  nostre  veue, 
Par  V insensible  effet  d'un  violent  transport. 

C'est  pourquoy  de  tout  point  contentons  nostre  envie, 
Du  reste,  eh  ers  amis.,  laissant  faire  le  sort. 
Des  pen sers  de  la  mort  n'affligeons  point  la  vie. 

13 


i(Jo 


Voltaire  a-t-il  ignoré  ces  sonnets....  et  les  autres?  Il 
les  avait  lus  :  «  Ses  petites  pièces  de  poésie  sont  encore 
entre  les  mains  des  curieux,  elles  sont  toutes  assez 
hardies \  »  Le  Philosophe,  on  le  sait,  s'effarouchait  diffici- 
lement ! 

Un  point  d'interrogation  se  pose  ici  :  Pourquoi  Vol- 
taire essayant  de  blanchir  la  mémoire  de  Des  Barreaux 
ne  cite-t-il  pas  un  seul  de  ses  vers  ?  La  réponse  est  facile  ; 
il  ne  le  pouvait  sans  se  démentir  cruellement.  Apôtre  de 
la  raison,  au  nom  de  laquelle  il  exterminait  toutes  les  reli- 
gions, le  Patriarche  de  Ferney  s'est  refusé  à  être  l'écho  de 
l'adversaire  acharné  de  cette  raison.  Que  pensait-il  en  son 
for  intérieur  de  ce  sonnet"  : 

I/Honnnc  a  dit  en  soi}  C(vur  sot  et  audacieux^ 
Je  suis  niaistre  ahsolii  de  la  terre  habitable^ 
Des  plus  ji ers  aniinau.v  je  suis  vietorieu,i\ 
Et  ma  raison  sur  tout  me  rend  eonsidérable. 


(i)  Catalogue  des  Écrivains  français  du  iSièc/e  de  Louis  XIV,  art.  Des 
Barreaux  (Jacques  de  La  Vallée  [sic],  seigneur).  L'édition  originale  du 
^Siècle  de  Louis  A7Fest  de  i;")!,  2  vol.  in- 1-2;  mais  l'article  Des  Barreaux 
n'a  été  intercalé  que  dans  l'édition  de  176*^.  S.  1.  ('4  vol.),  t.  I",  p.  58  (Bibl. 
Nat.  Beuchot,Z  825),  c'est-à-dire  après  la  publication  des  «  Lettres  àM^''  le 
duc***».  Cet  article  reproduit  l'allégation  sur  la  paternité  du  sonnet  du 
Pénitent  donnée  à  l'abbé  de  Lavau  et  contient  les  lignes  suivantes  :  «  Des 
Barreaux  est  connu  des  gens  de  lettres  et  de  goût  par  plusieurs  petites 
pièces  de  vers  agréables  dans  le  goût  de  Sarasiii  et  de  Chapelle.  Il  était 
conseiller  au  Parlement.  On  sait,  qu'ennuyé  d'un  procès  dont  il  était  rap- 
porteur, il  paya  de  son  argent  ce  que  le  demandeur  exigeait,  jeta  le  procès 
au  feu  et  se  démit  de  sa  charge.  Ses  petites  pièces  sont  encore  entre  les 
mains  des  curieux  ;  elles  sont  toutes  assez  hardies...  » 

(2)  Tous  les  sonnets  de  Des  Barreaux  (|ue  nous  avons  reproduits  plus 
loin  ont  été  publiés  dans  le  Recueil  de  quelques  pièces  nouvelles  et 
galantes  tant  en  prose  qu'en  vers.  Seconde  partie  (marque  à  la  Sphère). 
A.  Cologne,  chez  Pierre  du  Marteau,  16G7,  in- 12. 


—   i6i  — 

Que  pour  te  regarder  tu  preris  de  mauvais  ijeuA\ 
Animal  fastueu.v  autant  que  misérable  ! 
Connais  tes  jjrojjres  niau.v,  et  plus  judieieux 
Ne  te  vante  point  tant  (Testre  si  raisonnable. 

Le  regret  du  jjassé,  la  j)eur  de  V avenir, 

Le  chagrin  du  présent,  penser  quil  faut  finir, 

Qui  nous  livre  en  vivant  les  assauts  les  plus  rudes. 

Les  crimes  que  commet  le  fer  et  le  poison, 
Les  larmes,  les  soupirs  et  les  inquiétudes, 
Ce  sont  les  beaux  présents  que  te  fait  ta  raison. 

Cette  constatation  nous  amène  à  chercher  le  mobile 
auquel  il  a  obéi  en  parlant  si  favorablement  et,  ajoutons-le, 
si  inexactement  de  l'Illustre  débauché.  Ce  mobile,  nous  le 
découvrons  dans  l'influence  de  Des  Barreaux  sur  la  jeu- 
nesse de  son  époque  ;  c'est  un  libre-penseur  comme  lui, 
c'est  un  démolisseur  d'une  taille  infiniment  moindre  mais 
un  démolisseur  ;  enfin  leur  caractère  à  tous  deux  était  un 
mélange  de  faiblesse  et  de  cynisme.  Voltaire,  le  cas 
échéant,  n'aurait,  non  plus  que  Des  Barreaux,  hésité  à 
engager  un  ami  à  se  laisser  supplicier  pour  s'éviter  à  lui- 
même  la  place  de  Grève  !  Hanté  comme  lui  d'une  crainte 
permanente  et  invincible  de  la  mort,  il  se  sentait  disposé 
en  face  du  trépas  à  toutes  les  palinodies.  Leurs  natures 
sympathisaient  ;  en  le  réhabilitant,  il  se  réhabilitait  à  ses 
propres  yeux.  Est-ce  là  une  illusion  de  notre  part?  Nous 
allons  voir  si  nous  nous  sommes  égarés  en  examinant 
comment  et  pourquoi  Voltaire  enlève  à  Des  Barreaux  la 
paternité  du  sonnet  du  Pénitent. 


—   lO'i  — 


A-t-il  simplement  rompu  une  lance  en  l'honneur  de  la 
vérité  historique  ou  a-t-il  estimé  que  ce  sonnet  était  une 
tache  dans  la  vie  de  Des  Barreaux,  une  défaillance  de  cet 
esprit  supérieur  ? 

Si  la  première  hypothèse  triomphe,  nous  ferons 
amende  honorable  ;  si  la  seconde,  au  contraire,  se  vérifie, 
nous  aurons  pénétré  un  peu  la  psychologie  du  Patriarche 
de  Ferney. 


LE  SONNET  UU  PÉNITENT   EST-IL  DE  L'ABBÉ  DE  LAVAU  ? 

Quelles  raisons  Voltaire  apporte-t-il  pour  ôter  à  Des 
Barreaux  ce  sonnet  du  Pénitent  : 

Grand  Dieu!  tes  jugemejis  sont  remplis  cV équité  : 
Tous  jours  tu  prends  plaisir  à  nous  estre  propice  ; 
Mais  j'ay  fait  tant  de  mal,  que  jamais  ta  honte 
Ne  peut  me  pardonner  sans  choquer  ta  justice. 

Guy,  mon  Dieu,  la  i^randeur  de  mon  impiété 
Ne  laisse  à  ton  pouvoir  que  le  choLv  du  supplice  : 
Ton  intérest  s'oppose  à  ma  félicité, 
Et  ta  clémence  mesme  attend  que  je  périsse. 

Contente  ton  désir  puisqu'il  t'est  glorieux  : 

Offense-toi  des  pleurs  qui  coulent  de  mes  yeux  ; 

Tonne,  frappe,  il  est  temps;  rends-moy  guerre  pour  guerre. 


—   iG3  — 

J'adore  en  périssant  la  raison  qui  t'aigrit, 
Mais  (/cssiis  quel  endroit  tombera  ton  tonnerre, 
Qui  ne  soit  tout  couvert  du  sang  de  Jésus-Christ. 

Il  invoque  : 

I*'  le  désaveu  du  Poëte  ; 

2"  une  lettre  de  l'abbé  de  Lavau  à  l'abbé  Servien, 
lettre  dans  laquelle  le  premier  se  déclarerait  l'auteur  du 
sonnet  (Catalogue  des  Ecrivains  français  du  Siècle  de 
Louis  XI \\  article  Des  Barreaux) . 

Sur  le  désaveu 

Où  Voltaire  a-t-il  pris  le  désaveu  ?  Dans  une  note  de 
Brossette,  édition  des  Œuvres  de  Boileau  de  1716, 
(2  vol.  in  4"^)  :  «  Le  fameux  sonnet  du  Pénitent  qui  com- 
mence par  ce  vers  :  Grand  Dieu!  tes  jugeniens  sont  rem- 
plis d'équité,  a  toujours  passé  pour  être  de  Des  Barreaux, 
cependant  il  se  fâchait  tout  de  bon  quand  on  lui  en 
parlait,  il  fit  même  d'assez  mauvais  vers  français  pour  le 
désavouer,  quoique  d  ailleurs  ce  sonnet  soit  fort  beau.  » 
Ces  vers  ont  échappé  à  nos  recherches  —  nous  ne  le 
regrettons  pas  autrement  —  quelle  portée  auraient-ils  en 
face  de  cette  épigramme  de  Denis  Sanguin  de  Saint-Pavin, 
son    compagnon  de  débauche  : 

Tir  sis  tremble  :  Il  est  incertain 
Quel  doit  estre  un  jour  son  destin., 
Il  chans^e  à  tout  moment  de  vie  : 
Malade,  il  est  /tomme  de  bien  ; 


—  i6',   — 


En  pleine  santé,  grand  impie; 
Mort,  il  craint  de  n'estre  plus  rien. 

Que  je  plains  son  inquiétude  ! 
C'est  en  vain  qu'il  prétend  connoistre  le  futur  ; 

Qu'il  mette  toute  son  étude 
A  jouir  du  présent  :  C'est  tous] ours  le  plus  sûr^. 

Inutile  de  se  préoccuper  de  la  dénégation  de  Des 
Barreaux,  d'autant  que  les  désaveux  en  matière  littéraire 
ne  comptent  guère,  pour  Voltaire  moins  que  ppur  tout 
autre  car  il  a  passé  sa  vie  à  renier  effrontément  la  plus 
grande  partie  de  ses  ouvrages.  Il  l'a  dit  expressément  : 
((  Le  mensonge  n'est  un  vice  que  quand  il  fait  du  mal  ; 
c'est  une  très  grande  vertu  quand  il  fait  du  bien.  Soyez 
donc  plus  vertueux  que  jamais.  Il  faut  mentir  comme  un 
diable,  non  pas  timidement,  non  pas  pour  un  temps,  mais 
hardiment,  et  toujours.  Mentez,  mes  amis,  mentez  ;  je  vous 
le  rendrai  dans  l'occasion".  » 

Ce  premier  argument  est  inexistant. 

Sur  la  lettre  de  l'abbé  de  Lavau 

Cette  lettre  est  antérieure  à  1694,  année  de  la  mort  de 
l'abbé  de  Lavau  ;  Voltaire  l'a  eue  en  mains  avant  1714  si 
l'abbé  Servien  la  lui  a  communiquée  ;  or  en  1 714  il  finissait 
ses  humanités  au  collège  Louis  le  Grand  !  Après  cette  date 
elle  lui  serait  parvenue  de  seconde  main.  En  dehors  de 


(i)  Cette  épigramme  était  inédite,  elle  a  été  publiée  pour  la  première 
fois  dans  notre  Bibliographie  des  recueils  de  poésies  publiés  de  1697  à 
1700,  t.  III,  p.  527. 

(2)   Lettre  à  Thiriot  du  21  octobre  173G. 


Voltaire,  personne  n'a  vu  cette  lettre,  elle  est  toujours 
inédite  en  1908.  Elle  démontrerait  que  l'Abbé  de  Lavau  a 
réclamé  le  sonnet  du  Pénitent,  il  l'aurait  fait  «  étant  jeune 
et  inconsidéré^  »  (inconsidéré,  parce  que  cet  acte  de  foi 
chrétienne  serait  le  désaveu  du  libertinage  de  TAbbé  !).  Le 
Patriarche  de  Ferney  n'ajoute  aucun  détail  et  ne  nous 
apprend  pas,  oubli  regrettable,  à  quel  moment  ce  sonnet 
a  été  composé.  Les  mémoires  du  temps  sont  muets  sur 
l'abbé  de  Lavau  ;  nous  ignorons  son  âge  en  i()G8,  année 
de  la  première  impression  du  sonnet,  nous  savons  seule- 
ment que,  chargé  d'une  mission  en  Allemagne,  puis  à 
Rome,  il  était  entré  en  167 1  dans  les  ordres  après  avoir 
abandonné  la  diplomatie.  Nommé  Garde  des  livres  du 
Cabinet  du  roi  au  Louvre,  il  fut  reçu  le  4  mai  1679  '^  l'Aca- 
démie française  en  remplacement  de  Habert  de  Montmor. 
M.  Le  Gendre,  abbé  de  Clairfontaine,  est  le  seul  écrivain 
contemporain  (en  dehors  de  l'abbé  d'Olivet)  qui  l'ait  mis 
en  cause  un  peu  longuement  à  propos  de  la  querelle  des 
anciens  et  des  modernes.  Rien  ne  laisse  pressentir  dans 
les  lignes  suivantes  l'auteur  du  sonnet  du  Pénitent,  on  se 
garde  de  lui  en  faire  honneur,  ce  silence  est  significatif  : 
«  1693.  M.  de  Paris  (M''  de  Harlay)  fit  agiter  cette  question 
(celle  de  la  prééminence  des  anciens  sur  les  modernes) 
devant  lui,  il  voulut  que  je  prisse  part  ;  je  m'en  défendis, 
d'autant  qu'à  demeurer  neutre  on  juge  plus  sainement  quia 
tort  ou  raison.  Le  poëte  Martignac  (précepteur  du  marquis 
de  Chanvallon,  neveu  de  l'Archevêque)  fut  le  tenant  des 

(i)  Catalogue  des  Ecrivains  français  du  Siècle  de  Louis  XIV,  notice  sur 
Des  Barreaux. 


—   iGG  — 

anciens.  Il  portait  son  culte  jusqu'à  l'idolâtrie,  c'est-à-dire 
jusqu'au  ridicule.  Il  y  entrait  sans  doute  de  la  reconnais- 
sance :  il  avait  pris  dans  leurs  ouvrages  ce  qu'il  y  avait  de 
supportable  dans  les  siens.  Le  champion  des  modernes  fut 
l'abbé  de  Lavau,  homme  de  quelque  naissance,  qui  ayant 
fait  le  mariage  d'une  des  filles  de  Golbert  avec  le  fils 
aîné  de  la  maison  de  Mortemart,  ne  demanda  pour  récom- 
pense qu'une  place  à  l'Académie  ;  ce  fut  à  sa  confusion  : 
il  n'était  point  homme  de  lettres  ;  il  disait  pour  se  discul- 
per que  beaucoup  étaient  entrés  pour  faire  preuve  de  litté- 
rature. Ni  lui  ni  Martignac  ne  défendit  bien  sa  cause,  elle 
était  en  mauvaises  mains.  Le  Prélat  n'en  fut  pas  fâché, 
il  aimait  à  briller  aux  dépens  d'autrui\  » 

Voilà  donc  un  académicien,  sans  bagage  littéraire  ^ 
ayant  à  son  actif  quatorze  vers  remarquables  et  remarqués 
et  il  les  laisse  passer,  sans  protester,  sous  le  nom  d'un 
autre.  Dès  1671,  dans  le  t.  I  du  Recueil  de  poésies  chres- 
tiennes  et  diverses,  dédié  à  ]\P' le  Prince  de  Gonti^  ces 
quatorze  vers  sont  donnés  à  Des  Barreaux  et  l'abbé  de 
Lavau  ne  rectifie  pas  !  Une  seconde  édition,  ou  plutôt  les 
exemplaires  invendus  de  la  première  sont  remis  en  circu- 
lation en  1679  et  en  1682  avec  des  additions,  réclame-t-il  ? 
Non.  Douze  ans  plus  tard,  il  disparait  au  milieu  de  l'in- 
différence générale. 


(1)  Mémoires  àe  Louis  Le  Gendre,  abbé  de  Clairfontaine,  Magasin  de 
librairie,  1809,  p.  !^'^\. 

(2)  On  n'a  même  pas  conservé  le  texte  de  son  discours  de  réception. 

(3)  Ce  recueil  est  dû,  en  réalité,  à  Loménie  de  Brienne,  quoiqu'il  porte 
le  nom  de  La  Fontaine. 


—    iG-  — 


Le  second  historien  de  TAcadémie  française,  le  conti- 
nuateur de  Pellisson,  Tabbé  d'01ivet\  en  1729,  dans  sa 
notice  sur  l'abbé  de  Lavau  semble  ignorer  qu'il  ait  taquiné 
la  Muse  ;  il  ne  relate  aucun  incident  de  son  existence 
auquel  s'appliquerait  le  sonnet  du  Pénitent.  Ces  alexan- 
drins d'une  envolée  superbe,  qui  traduisent  le  retour  à  la 
foi  d'un  pécheur  endurci,  ne  peuvent  être  d'ailleurs  l'œuvre 
d'un  novice  en  poésie,  à  moins  d'admettre  quelqu'interven- 
tion  surnaturelle,  l'inspiration  divine,  un  miracle,  car  les 
anthologies  publiées  de  i65o  à  1700  ne  contiennent  même 
pas  un  distique  de  l'abbé  de  Lavau  !  \'oltaire  se  refusant  à 
croire  aux  miracles,  comment  cet  esprit  d'ordinaire  si 
perspicace  a-t-il  oublié  d'éclairer  sa  lanterne  ?  Gomment 
ne  s'est-il  pas  aperçu  que  son  affirmation  rencontrerait 
des  incrédules,  et  qu'on  traiterait  son  article  sur  Des 
Barreaux  comme  il  a  traité  les  vérités  chrétiennes  ?  Nous 
allons  trop  vite.  Voltaire  aurait  déniché  encore  une  soi- 
disant  pièce  de  l'abbé  de  Lavau,  mais  il  l'a  servie  parci- 
monieusement :  quatre  vers  sur  les  seize  de  Lépitaphe  de 
Lully.  Soyons  plus  généreux  : 

O  Mort,  qui  cachez  tout  dans  vos  d émeuves  sombres, 

Vous,  par  qui  les  plus  o-ra/uls  Héros ^ 

lSous  préte.vte  d'un  plein  repos^ 

Demeurent  obscurcis  sous  d'éternel  les  ombres  ; 

Pourquoi  venir  par  un  faste  nouveau, 

Renouveller  la,  scandaleuse  I/istoire 


i)  Histoire  de  l'Académie  française.  Paris,  1729,  2  vol.  in-12  l'ire  éd. 


—   168  — 

D'un  Libertin  incliii^ne  de  Mémoire 
Peut-estre  même  indigne  du  Tombeau  ? 
S'est-il  jamais  rien  vu  de  si  mauvais  exem^ple  : 
L'Opprobe  de  nos  jours  triompher  dans  un  Temple 
Ou  Von  rend  à  genou.r  hommage  au  Roy  des  deux? 
Ali  !  cachez  pour  jamais  ce  spectacle  odieux, 
Laissez  tomber,  sans  plus  attendre. 
Sur  ce  buste  Ji  ont  eux  vostre  fatal  rideau. 
Et  ne  montrez  que  le  flambeau 
Qui  devroit  avoir  mis  V original  en  cendré. 

Est-ce  fatalité  ?  le  doute,  l'affreux  cloute  subsistait 
avant  1767.  Y  a-t-il  même  doute?  Non.  Dès  17.20,  cette 
épitaphe  est  insérée  dans  la  seconde  édition  des  Œuvres 
d'Etienne  Pavillon  et  dans  les  suivantes  de  1747  et  1760, 
cette  dernière  due  aux  soins  de  Lefèvre  de  Saint-Marc. 
Voltaire  ignorait-il  Pavillon  ?  Pas  le  moins  du  monde,  il  le 
mentionne  dans  le  Temple  du  Goût  et  dans  le  Catalogue 
des  Ecrivains  du  Siècle  de  Louis  XIV  ^ 

Voilà  bien  des  impossibilités  se  dressant  devant  la 
thèse  de  Voltaire  ;  en  dehors  de  son  autorité  aucun  indice, 
si  faible  soit-il,  n'est  en  faveur  de  Tabbé  de  Lavau. 

Le  sonnet  du  Pénitent  n'appartient  donc  pas  à  l'abbé 
de  Lavau  :  il  n'a  pas  eu  l'occasion  de  le  penser,  il  était 
incapable  de  Fécrire.  Ce  point  acquis,  est-il  de  Des 
Barreaux  ? 


(i)  P.    Il/,,   t.  XIV   de  l'éd.  Moland,    Cat.   des  Écrivains  français  du 
Siècle  de  Louis  XIV. 


—   1^9  — 

LE    SONXKT    DU   PÉNITENT    EST-IL    DE    DES    BARREAUX  ? 

Examinons  successivement  pour  Des  13arreaux  : 

i'*  Les  circonstances  de  sa  vie  qui  justifieraient  ce 
sonnet  ; 

2^  Les  témoignages  contemporains  ; 
3*^  Son  talent  poétique. 

L'inconsistance  ou,  si  on  aime  mieux,  les  variations  des 
idées  philosophiques  du  disciple  de  Théophile  est  suffisam- 
ment établie  par  Saint-Pavin  (on  connaît  son  épigramme) 
et  par  d'autres  témoins  :  d'après  Tallemant  des  Réaux^  : 
«  Il  a  tousjours  esté  impie  ou  libertin,  car  bien  souvent  ce 
n'est  que  pour  faire  le  bon  compagnon.  Il  le  fît  bien  voir  en 
une  grande  maladie  qu'il  eut  ;  car  il  fit  fort  le  sot  et  baisa 
bien  des  reliques.  Quelques  mois  après,  ayant  oiiy  un 
sermon  de  l'abbé  de  Bouzez  (Bourzeis,  de  l'Acad.  fr.),  il 
lui  fit  dire  par  Mad.  Saintot  qu'il  vouloit  faire  assault  de 
religion  contre  luy.  Je  le  veux  bien,  répondit  Tabbé,  à  la 
première  maladie  quil  aura^  «  et  Nicolas  Ghorier"'  :  a  Je 
ne  sais  pas  s'il  y  eut  jamais  homme  plus  illustre  ou  plus 
diffamé.  Esprit  audacieux  et  téméraire,  sans  constance 
comme  sans  courage,  il  mêloit  le  ciel  et  la  terre,  contemp- 
teur des  dieux  par  une  molle  et  lâche  dissimulation,  c'était 
un  véritable  Gapanée.  Tout  cela  n'était  que  feinte,  car 
pour  peu  qu'il  réfléchit,  il  tremblait.   Ce  Dieu  qu'il  niait 


(i)  Historiettes,  t.  W ,  p.  '18,  de  l'éd.  donnée  par  Paulin  Paris. 
(2)    Vie  de  Pierre  de  Baissât  (en  latin),  1680,  in-i'2. 


clans  ses  discours  mensongers,  à  la  moindre  crainte  il 
l'adorait  en  suppliant.  En  pleine  santé,  il  délirait.  11  se 
mentait  à  lui-même  et  n'avait  nulle  foi  en  son  imposture. 
11  s'en  imposait  à  lui-même  à  bon  escient  et  à  dessein.  » 

Des  Barreaux  a-t-il  subi  une  de  ces  crises  physiques 
ou  morales,  une  maladie  grave  où  la  foi  des  jeunes  années 
reprend  soudainement  son  empire  ?  Cette  crise,  cette 
maladie,  Guy  Patin  l'annonce  dans  sa  lettre  du  28  mai 
1666  :  a  On  me  vient  dire  que  le  débauché  M.  Des 
Barreaux    est    mort,    belle    àme     devant    Dieu     s'il     y 

croyait »  et  le  18   juin    suivant,    Guy  Patin    insiste  : 

a  On  ne  dit  plus  rien  de  M.  Des  Barreaux,  je  ne  sçay  où 
il  est  à  présent.  11  a  vécu  de  la  secte  de  Crémonin  :  point 
de  soin  de  leur  Time  et  guères  de  leur  corps,  si  ce  n'est  trois 
pieds  en  terre.  >>  Un  an  et  demi  après,  le  sonnet  du  Péni- 
tent est  imprimé  dans  la  Seconde  partie  du  recueil  de 
pièces  galantes  en  prose  et  en  vers,  de  Madame  la  Com- 
tesse de  La  Suze  et  d'une  autre  dame,  comme  aussi  de 
plusieurs  et  différents  autlieurs.  Paris,  (rabriel  Quinet, 
1608^  sous  le  titre  :  Sonnet  du  sieur  D**  B***  en  mou- 
rant. Le  rapprochement  des  dates  est  suggestif,  les 
initiales  sont  probantes.  Loménie  de  Brienne,  trois  ans 
plus  tard,  en  1671,  l'insère,  on  Ta  vu,  dans  le  t.  I  d'un 
Recueil  de  poésies  chrétiennes  et  diverses...  avec,  cette 
fois,  le  nom  de  Des  Barreaux  en  toutes  lettres". 

A  quelle  source  les  collecteurs  de  ces  recueils  allaient- 


(i)  L'achevé    d'imprimer   est    du    3i    Décembre    1667.    Le    sonnet   du 
Pénitent  est  à  la  page  lïl. 
{■A  P.  '^iG. 


ils  s'approvisionner  Je  pièces  inédites  ?  Sinon  clans  les 
nombrenx  manuscrits  oii  les  curieux  du  xvii^  siècle 
copiaient  les  poésies  qu'on  se  passait  de  main  en  main. 
La  plupart  de  ces  manuscrits  sont  venus  s'échouer  dans 
nos  grandes  bibliothèques  publiques  :  Bibliothèque  Natio- 
nale, Bibliothèque  JMazarine,  Bibliothèque  de  l'Arsenal, 
Bibliothèque  Sainte-Geneviève.  Nous  les  avons  compulsés 
avec  soin  ;  beaucoup  renferment  le  sonnet  du  Pénitent, 
quelquefois  sans  signature,  souvent  avec  celle  de  Des 
Barreaux,  jamais  avec  celle  de  l'abbé  de  Lavau  ou  d'un 
autre  auteur.  N'est-ce  pas  là  une  présomption  favorable  à 
regard  de  Des  Barreaux  ?  Mais  une  présomption  ne  vaut 
pas  un  témoignage  direct,  celui  d'un  contemporain,  d'un 
ami  par  exemple.  Eh  bien  !  ce  témoignage,  Boursault, 
l'adversaire  de  Boileau,  va  nous  le  fournir  sous  la  forme 
d'une  lettre  adressée  à  Des  Barreaux  reproduisant  ce 
sonnet  et  dans  laquelle  il  rappelle  que  Des  Barreaux  lui 
avant  «  témoio-né  de  si  bonne  heure  toute  la  tendresse  et 
toute  la  bonté  d'un  père,  il  embrasse  avec  avidité  la  pre- 
mière occasion  qui  se  présente  de  lui  marquer  toute  la 
reconnaissance  et  tout  le  respect  d'un  lils  »  et  plus  loin  : 
((  Ce  fut  vous  (je  m'en  fais  trop  d'honneur  pour  le  cacher) 
qui  me  trouvâtes  le  premier  des  dispositions  à  la  poésie  ; 

la  vôtre   me   servit  de  règle  pour  y  réussir »    Cette 

lettre  a  paru  en  juin  1697  \  elle  est  décisive.  N'omettons 
pas  une  dernière  preuve  venant  d'un  homme  traité  par 
'Voltaire  de  «  philosophe  judicieux,  éternel  honneur  de  la 


(i)  Lettres  nouvelles  de  M.  Boursault,  1G97,  ''i"''^!  P-  '-^'i' 


raison  humaine  »  :  Dans  l'article  Des  Barreaux  de  son 
Dictionnaire  critique  (i'^'  édition,  1697)  composé  sur  des 
mémoires  qui  lui  avaient  été  communiqués,  Pierre  Bayle 
est  non  moins  affirmatif  :  «  Il  avait  fait  un  sonnet  dévot 
deux  ou  trois  ans  avant  sa  mort  (il  fallait  écrire  sept  ans) 
qui  est  connu  de  tout  le  monde  et  qui  est  très  beau.  » 

Le  talent  poétique  de  Des  Barreaux  étant  hors  de 
question  après  nos  citations  \  le  sonnet  du  Pénitent  n'a 
donc  pu  être  écrit  que  par  lui. 


(i)  Des  Barreaux  non  seulement  était  bon  poète,  mais  il  récitait  ses 
vers  d'une  telle  sorte  qu'il  en  doublait  le  prix.  René  Le  Pays  nous  en 
a  laissé  le  témoignage  :  A  INIad.  L.  P.  D.  Y.  D.  C.  Il  luy  dit  ses  sentimens 
sur  trois  sonnets   faits   par  M.  I).  B.   (Des  Barreaux).  Lettre  XIL  «  En 

sortant  hier  de  chez  vous,  je  perséculay  si  fort  Monsieur  des  B qu'il 

me  donna  les  trois  sonnets  qu'il  avoit  récitez  en  vostre  présence,  et  que 
nous  avions  tant  admirez.  Mais,  Madame,  oseray-je  vous  le  dire  ?  Depuis 
que  je  les  ay  écrits,  je  ne  les  trouve  plus  beaux.  L'air  dont  cet  Illustre 
débauché  nous  les  débita,  y  ajoùtoit  tant  de  force  et  d'agrément,  qu'il 
estoit  difficile  de  ne  se  laisser  pas  emporter  à  l'harmonie  du  son  et  à  la 
nouveauté  des  pensées.  Mais  depuis  que  je  les  ay  veus  sur  le  papier, 
dépoiiillez  de  ces  deux  avantages,  et  ornés  de  leur  seule  beauté,  dans  les 
mêmes  vers  et  dans  les  raesmes  pensées,  je  u'ay  plus  trouvé  les  mesmes 
appas,  ny  la  mesme  délicatesse.  Je  m'imagine  que  la  copie  que  je  vous 
envoyé  vous  donnera  les  mêmes  sentimens,  et  qu'elle  vous  fera  repentir 
de  vostre  admiration  et  de  l'excez  de  vos  louanges.  Il  faut  avouer.  Madame, 
que  la  parole  et  la  nouveauté  sont  des  véritables  trompeuses  et  tout  leur 
éclat  n'est  le  plus  souvent  que  foui-berie  et  imposture.  La  parole  d'un 
homme  qui  récite  bien,  se  glisse  je  ne  sçay  comment  dans  nostre  esprit, 
le  surprend  par  son  harmonie,  et  l'emporte  sans  qu'il  ait  le  tenqDS  de  se 
reconnoistre.  La  nouveauté  est  encore  plus  adroite,  elle  prend  nostre  âme 
par  son  foible,  elle  y  entre  par  un  endroit  dont  elle  n'avoit  point  de  soupçon  ; 
et  ce  qu'il  y  a  de  plus  estrange,  c'est  que  nostre  âme  est  ravie  de  cette 
surprise,  et  qu'elle  sçait  bon  gré  qu'on  entre  chez  elle  par  une  porte  qui 
n'avoit  point  esté  ouverte.  Elle  trouve  d'abord  des  charmes  en  cette  fourbe  : 
mais  quand  la  fourbe  luy  est  conniie,  bien  souvent  elle  la  méprise,  et 
s'estonne  de  s'estre  estonnée  de  si  peu  de  chose.  En  cela.  Madame,  le 
plaisir  a  quelque  rapport  avec  la  douleur.  Quand  nous  recevons  quelque 
coup  impréveu,  d'abord  il  nous  surprend  et  nous  abat;  mais  lors  que  le 
premier  trait  de  la  douleur  a  fait   son  effort,  elle   s'émousse  et  devient  si 


-   173  - 

POURQUOI   VOLTAIRE    A-T-IL   RETIRÉ   A    DES    BARREAUX 
LE    SONNET    DU    PÉNITENT  ? 

Enfin  on  remarquera  avec  quel  dédain  Voltaire  parle 
de  ce  sonnet,  il  avait  été  devancé  par  le  soporifique  Mar- 
montel,  l'auteur  des  Incas.  Ne  réveillons  pas  Marmontel  ! 
Le  jugement  de  Voltaire  est  de  parti  pris  ;  en  chicanant  la 
forme,  il  veut  atteindre  le  fond  :  pour  lui  un  sonnet  reli- 
gieux est  un  sonnet  détestable.  Et  ce  sonnet,  un  libre- 
penseur  l'aurait  commis  !  Hypothèse  inadmissible.  Un 
libre-penseur  non  athée  ne  retombe  pas  dans  les  absur- 
dités du  christianisme,  quand  la  «  divine  raison  »  s'est 
manifestée,  elle  ne  nous  abandonne  plus.  En  refusant  à 
Des  Barreaux  le  titre  d'athée,  Voltaire  demeurait  dans  la 
logique,  il  combattait  les  d'Holbach,  les  La  Mettrie,  les 
Toussaint,  les  Helvétius,  qui  marchaient  sur  ses  traces 
non  parce  qu'il  était  leur  adversaire  — -une  nuance  les  sépa- 
rait—  mais  par  crainte  de  la  concurrence;  il  ne  devait 
exister  qu'un  Voltaire!  Jérôme  de  Lalande,  le  célèbre 
astronome,  un  des  intimes  du  philosophe,  athée  déclaré, 
n'a  pas  hésité  à  le  faire  figurer  dans  son  Supplément  au 
Dictionnaire  des  Athées  de  Sylvain  Maréchal  :  «  .Je  l'ai 
beaucoup  connu,  depuis  1761  jusqu'à  sa  mort  et  je  suis 
certain  qu'il   était  athée.    Madame   Denis,    sa    nièce,  me 


foible,  qu'en  peu  de  temps  nous  ne  la   sentons  plus.  Voilà  à  peu  près  ce 

que   les  sonnets   de  Monsieur  des  B onl  fait   dans  mon  esprit,  je  me 

persuade  que  dans  le  vostre  ils  ne  réussiront  pas  mieux.  Si  je  ne  me 
trompe,  Madame,  faites-moy  la  grâce  de  me  le  mander,  et  de  m'apprendre 
si  mon  dégoust  vient  de  la  mauvaise  qualité  de  la  viande,  ou  du  désordre  de 
mon  lenipéranient.  »  [Aitiiliez,  Amours  cl  Amourettes,  1664). 


'7i 


l'assurait,   mais  il    ne    voulait   pas    qu'on   en    parlât  ;   il 

regardait 

hommes  '. 


reo-ardait  la  croyance  d'un  Dieu  comme    nécessaire    aux 


Voltaire  a  travesti  la  physionomie  de  l'illustre  Débau- 
ché, de  l'athée  il  a  fait  un  déiste  ;  le  sonnet  du  Pénitent  le 
contrariait,  il  le  lui  a  enlevé  ;  la  lettre  de  l'abbé  de  Lavau, 
si  elle  a  existé,  servait  son  dessein,  il  s'en  est  emparé  sans 
scrupule  ;  mais  le  sens  critique  du  Patriarche  de  Ferney 
était  trop  aiguisé  pour  qu'il  y  ajoutât  foi.  A-t-ellè  existé  ? 
Nous  en  doutons  ;  il  a  dû  l'inventer.  M.  Faguet  assure  que 
Voltaire  «  ne  ment  jamais,  n'invente  rien...».  L'exception 
ici  confirmerait  la  règle. 

PIERRE  ET  PAUL  DU  MAY  —  LES   POÉSIES  LATINES 
DE    DES   BARREAUX 

L'abbé  d'Olivet  a  évoqué,  en  des  termes  charmants  la 
figure  de  Pierre  Du  May,   de  ce  bon  vieillard  aveugle  à 


(i)  Voici  la  suite  de  la   notice   de  Lalaude  :  «  J'ajouterai  quelques 

passages  de  Voltaire  à  l'appui  de  mon  assei^ion.  «  Quand  il  faut  rendre 
son  corps  (dit-il)  aux  éléments,  et  ranimer  la  nature  sous  une  autre  forme, 
ce  qui  s'appelle  mourir;  quand  ce  moment  de  métamorphose  est  venu, 
après  avoir  vécu  une  éternité  ou  avoir  vécu  un  jour,  c'est  précisément  la 
même  chose.  »  (Micromégas). 

Est-ce  là  ce  rayon  de  l'essence  suprême, 
Que  l'on  nous  peint  si  lumineux, 
11  naît  avec  nos  sens,  croit,  s'affoiblit  comme  eux  : 
Hélas  !  périra-t-il  de  même. 
Voltaire   disait  à  un  poëte  qui  lui  demandait   son  opinion  sur  Dieu  : 
«  Croyez  en  Dieu,  il  n'y  a  rien  de  plus  poétique.  »  (Montlinot  {sic),  proba- 
blement l'abbé  Moussinot,  l'ancien  homme  d'affaires  de  Voltaire')  me  l'a 
assuré.  (Catalogue  des  auteurs  qu'on  aurait  pu  ajouter  au  Dictionnaire  des 
Athées  de  Sylvain  Maréchal).  (Bib.  Nat.,  Z,  29'|o6.) 


qui  il  soumettait  avec  la  belle  sérénité  de  l'adolescence 
ses  odes  latines,  se  fiant  à  l'infaillibilité  de  son  jugement, 
surtout  si  ce  jugement  se  traduisait  par  un  éloge  !  C'est 
coquetterie  de  sa  part  de  le  vieillir  de  quelques  années, 
étant  lui-même  plus  qu'octogénaire  ;  Pierre  Du  May  en 
1708  avait  77  et  non  80  ans,  il  devait  mourir  en  171 1 . 

L'abbé  d'Olivet  et  La  Monnoye  se  sont  rencontrés 
pour  rendre  justice  à  Pierre  Du  May\  voici  ce  qu'en  a  dit 
Pérudit  bourffuio'non  :  «  Toutes  les  comiiositions  fran- 
çoises  de  cet  auteur  ne  sont  bonnes  qu'à  supprimer,  mais 
il  primait  dans  la  poésie  latine,  soit  pour  la  pensée,  soit 
pour  le  tour,  soit  pour  Pexpression,  à  quelques  endroits 
près  où,  la  chaleur  l'emportant,  il  donnait  un  peu  dans 
l'obscur.  Il  a  fait  des  vers  lyriques  ou  élégiaques  et  des 
héroïques  dignes  des  anciens.  »  La  Monnoye  parle  aussi 
d'un  recueil  de  vers  latins  de  M.  Du  May  qui  lui  fut 
dérobé  et  qui  n'a  pu  être  retrouvé. 

Quand  Pierre  Du  May  en  1708  parlait  de  Des 
Barreaux,  il  revivait  des  temps  éloignés,  ceux  011  l'Illustre 
débauché  fréquentait  de  1657  à  1678  les  Le  Gouz  et  les 
Lantin,  tous  deux  conseillers  au  Parlement  de  Bourgogne, 


La  Monnoye  a  fait  l'épitaphe  de  Pierre  Du  May  : 

De  /'illustre  Du  May,  dont  tu  vois  le  tombeau, 

Passant,  révère  ici  la  cendre. 

Dijon,  quoique  Toulouse  eût  le  droit  d  y  prétendi'C, 

En  fut  le  glorieux  berceau. 

L'Ouche  sur  sa  rive  tranciuille, 

En  a  longtemps  oui  les  vers  c/tarmans  et  doux. 

La  Garonne  en  conçut  un  envieux  courroux  ' 

Et  du  temps  même  de  Virgile 

Le   Tibre  en  eût  été  jaloux. 

14 


-  176- 

qui  ne  l'ont  pas  oiibli(''  dans  leurs  recueils  d'anecdotes  ^ 
Sa  physionomie  était   assez  marquée,  son  prestige  assez 
grand  pour  donner  du  prix  à  des  détails  qui  chez  d'autres 
eussent  passé  pour  insignifiants.  Sa  façon  de  boire  tra- 
duite par  l'expression  si   pittoresque  :  .s^^  paillardcr  la 
Langue  dont  il  se  servait  pour  la  qualifier,  avait  frappé 
non  seulement  Pierre  Du  May,   mais  tous  ceux  qui  l'ont 
reçu  à  leur  table.  Ce  n'était  pas  dans  les  habitudes  de 
lever  son  verre  presque  à  chaque    morceau,    en   buvant 
lentement  et  à  petits  coups.  Nicolas  Chorier,  dans  la  Vie 
(le  Pierre  deBoissat,  est  encore  plus  explicite  à  cet  égard  : 
«   Boissat  lui  donna  de  grands  festins,  comprenant  bien 
qu'il  ne   pouvait   rien   faire  de    plus    agréable   pour    cet 
homme  si  ami  de  la  bonne  chère.  A  ces  repas  il  admit 
comme  convives  M.  Georges  de  Musy,  premier  président 
de  la  Cour  des  Aides  et  moi.  M.  de  Musy  lui  offrit  aussi  un 
excellent  dîner,  j'y  fus  également   invité.    Des  Barreaux 
aimait  surtout  le  bon  vin.    Autant   de  gouttes  dans  son 
verre,  autant,  disait-il,  de  rayons  de  soleil  cristallisés  par 
un  art  de  la  nature.  Il  buvait    à  petits    coups,  goutte  à 
goutte,  doucement   et  par   intervalles;    il    ne  se  laissait 
jamais  aller  à  boire  à  pleine  coupe.  Il  ne  faut  pas,  disait-il, 
noyer  la  soif  d'un  seul  coup,  mais  l'apaiser  peu  à  peu  et 
par  moments,  plutôt  que  de  l'étancher  tout  à  fait.  L'un 
fait  naître  le  goût  de  la  volupté,  l'autre  le  fatigue  et  en 
émousse  le  sentiment.  » 


(i)  Supplément  du  Méiw^iana  par  Pierre  Le  Gouz,  conseiller  au  Par- 
lement de  Bourgogne.  Lantiniana  ou  recueil  de  plusieurs  choses  dites  par 
INI.  J.  B.  Lantin,  conseiller  au  Parlement  de  Bourgogne.  (Bib.  Nat.,  JNIs. 
2i2j',.  Bibl.  de  Dijon,  Ms.  962). 


D'ailleurs  Des  Barreaux  avait  connu  Pierre  Du  May 
tout  enfant  ;  avant  d'être  son  hôte,  il  avait  été  le  com- 
mensal de  son  père  Paul  Du  May,  seigneur  de  Saint- 
Aubin,  fils  d'un  médecin  de  la  Faculté  de  Montpellier,  né 
à  Toulouse  au  mois  d'Août  i585,  et  mort  conseiller  à 
Dijon  le  29  Décembre  [645- 

Ce  Paul  Du  May  est  même  l'auteur  de  Stances  sur  le 
sein  d'Angélique  (1609)  et  de  deux  sonnets  assez  étranges^ 
restés  ignorés  de  son  biographe  l'abbé  Philibert  Papillon. 
Voici  les  deux  sonnets  : 

SUR  LIIOMME 

L' h  online  n'est  rien  f/uun  mort,  qui  traîne  sa  carcasse, 
Llioniine  11  est  rien  qiLun  ver,  qui  de  la  terre  naît, 
Llioimne  n'est  rien  qu'un  vent,  qui  sou f fie  un  petit  trait, 
Lliomnie  n'est  rien  en  sotj.  quun  songe  qui  se  passe. 

L'homme  n'est  rien  qu'un  ombre,  aussi  tost  il  trépasse, 
L'homme  n'est  rien,  qu'un  rien,  que  nommer  on  ne  sçciit. 
Mais  (juoy  ?  Rien!  non,  car  l'homme  est  un  estre  parfait  ; 
Qiioy,  qu'Ombre  ?  non,  car  l'homme  est  un  corps  qui  tient  place 

L'homme  n'est  pas  un  songe,  ains  un  esprit  vivant, 
Est-il  vent  ?  non,  mais  Ame  en  compas  se  mouvant  : 
L'homme  n'est  pas  un  ver,  mais  du  grand  Dieu  l'image  ; 

(i)  On  ne  lit  ces  deux  sonnels  que  dans  les  exemplaires  cartonnés  du 
Recueil  des  plus  beaux  vers  de  Messieurs  Malherbe,  Racan...  Paris, 
Toussainct  du  Bray,  i63(),  où  ils  font  partie  des  pièces  remplaçant  lOde 
contre  le  duc  de  Savoye  de  François  Maynard  enlevée  sur  Tordre  du 
cardinal  de  Richelieu;  par  contre,  ils  se  trouvent  dans  la  réimpression  de 
iG'iS  qui  n'a  plus  l'ode  au  duc  de  Savoye. 


—    irs 


Et  moins  cst-ii  nii  mort ^  puisqu'il  souspirc  bien  : 

Qa\\st-il  doncqucs  ?  il.  est  en  son  pèlerinage, 

Un  Mort,  un.  Ver,  un  Vent,  un  Songe,  un  Ombre,  un  Bien. 

SUR  L'AMOUR 

Amour  n'est  rien  qu'un  Ciel,  oii  e/iacun  voit  sa  belle, 
Amour  n'est  qu'un  Enfer,  oii  nos  cœurs  sont  gesnez, 
Amour  n'est  rien  qu'un  Dieu,  qui  nous  rend  fortunez, 
Amour  n'est  qu'un  Démon,  qui  nos  âmes  bourrelle. 

Amour  n'est  rien  qu'un  Jour,  qui  nos  ans  renouvelle. 
Amour  n'est  qu'une  A'uit,  qui  nous  rend  forcenez. 
Amour  n'est  rien  qu'un  feu,  duquel  nous  sommes  nez, 
Amour  nest  rien  quun  froid,  d'oii,  notre  sang  se  gelle. 

Amour  n'est  que  la  Vie  et  le  repos  de  tous. 
Amour  n'est  que  la  Mort,  qui  couve  dedans  nous  : 
Que  dis-je?  non,  l'Amour  de  tant  de  maiLV  suivie 

IS'est  qu  Enfer,  que  Démon,  que  Nuit,  que  Froid,  que  Mort  ; 

Mais  hélas  !  je  me  trompe,  Amour  je  te  fais  tort  : 

Tu  n'es  que  Ciel,  que  Dieu,  cpieJour,  que  Feu,  cpie  Vie  ! 

* 

*    * 

Ce  n'était  pas  seulement  la  poésie  française  qu'ai- 
maient Paul  et  Pierre  Du  May,  mais,  on  l'a  vu  pour  le 
second,   la    poésie    latine,    également    familière    à    Des 


—   170  — 

Barreaux.  Malheureusement  les  amateurs  de  belles-lettres 
du  xvii^  siècle  se  sont  montrés  moins  empressés  à 
recueillir  les  pièces  de  leurs  contemporains  émules  de 
Virgile  et  d'Horace  que  celles  des  victimes  de  Boileau,  de 
là  une  pauvreté  relative  de  nos  grandes  bibliothèques 
publiques  en  manuscrits  de  cette  sorte,  l^^n  tout  cas  nos 
investigations  ont  été  infructueuses.  Sans  l'abbé  d'Olivet 
nous  ne  connaîtrions  pas  le  portrait  de  Des  Barreaux  tracé 
par  lui-même  en  1660  et  que  termine  le  vers  fameux  que 
Voltaire  déclare  prendre  pour  devise  : 

Tiirtara   non   metucns^   non   affectât  us   Ohjnipiim . 

Cette  indication  permettrait  aujourd'hui  d'identifier  ce 
portrait  même  s'il  n'était  suivi  de  ses  initiales. 

Nos  recherclies  dans  les  imprimés  ont  eu  à  peu  près 
le  môme  résultat  ;  qu'est-ce  que  les  quatre  vers  perdus 
dans  les  «  Récréations  littéraires  »  de  Cizeron  Rival  ^  et 
conservés  grâce  à  une  note  inédite  de  Brossette  :  «  M.  Des 
Barreaux  m'a  raconté  autrefois  (c'est  encore  Despréaux 
qui  parle  à  M.  Brossette)  qu'étant  Ecolier,  il  fut  mis  en 
pension  au  Collège  de  la  Flèche  oi^i  il  eut  pour  Régent  le 
Père  Caussin.  Ce  Régent,  pour  exercer  ses  Ecoliers  à  la 
Poésie,  employoit  souvent  la  dernière  demi-heure  de  la 
classe,  à  leur  faire  faire  des  vers  dont  il  leur  indiquait  le 
sujet.  Un  jour,  il  leur  donna  pour  sujet  les  raisins  peints 
par  Zeuxis,  et  qui  étaient  si  beaux   que   les  oiseaux  les 


(i)  Récréations  littéraires  ou  Anecdotes  et  l'emarques  sur  différents 
sujets,  recueillies  par  M.  C.  R**'  (Cizeron-Rival).  Paris,  Dessaint;  Lyon, 
J.  M.  Bessiat,  ijGii,  in-12,  p.  122. 


—    nSo   — 

venoieiit    becqueter.     Voici    les   vers    que    fit    le    jeune 
Vallée  et  qui  furent  trouvés  dignes  du  siècle  d'Auguste  : 

Ceriiis  ut  aur colis  ridet  diffusa  corimhis 
Viriea.,  et  liane  eireuni  penduLus  errât  lionos. 
Ars  dédit  Jniic  uvas  :  sed  si  natura  dedisset^ 
Cœlicolis  nectar  funderc  digiia  fuit. 

(Vois  comme  rit  cette  vigne  éparse  en  ses  grappes 
dorées,  comme  partout  pend  au  hasard  sa  parure  !  L'art 
lui  a  donné  ses  raisins  ;  si  c'eut  été  la  Natiire,  digne 
serait-elle  de  verser  le  nectar  aux  Dieux  !)  » 

Des  Barreaux,  admirablement  doué,  se  serait  classé 
parmi  les  premiers  poètes  français  et  latins  du  xvii^  siècle 
s'il  avait  utilisé  les  merveilleuses  ressources  de  sa 
brillante  intelligence  au  lieu  de  sacrifier  uniquement,  comme 
il  l'a  fait  et  conseillé,  à  Vénus  et  à  Bacchus  : 

//  faut  prendre  pendant  la  vie 
Tout  le  plaisir  qu'on  peut  avoir, 
La  clarté  que  Dieu  nous  fait  voir 
D'une  longue  nuit  est  suivie. 

Il  nest  cpie  faire  chère  lie 
Pour  faire  fort  bien  son  devoir, 
Peu  de  bon  sens.,  point  de  sçavoir, 
Nargue  de  la  philosophie. 

Je  me  dégrade  de  raison, 
Je  veux  devenir  un  oison. 
Et  me  sauver  dans  Vignorance. 


—    kSi 


En  heuvaiit  toujours  du  nicilleur, 
Celuij  qui  croit  en  coniuiissancc. 
Ne  fait  quaccroistrc  su  douleur. 

méritant  ainsi  cette  virulente  apostrophe  de  Ghorier\ 
bien  peu  qualifié  cependant  pour  la  lui  adresser  ; 
((  Malheur  à  vous,  Vénus  et  Bacchus,  vous  êtes  des 
monstres  non  des  Dieux  !  Des  Barreaux  était  né  pour 
gravir  les  plus  hauts  sommets,  vous  l'avez  misérablement 
perdu  :  toi,  Vénus,  par  ton  impure  lubricité,  toi,  Bacchus, 
par  ta  honteuse  et  crapuleuse  débauche.  Vous  l'avez  ravi 
à  la  gloire,  à  la  lumière,  à  l'honneur,  vous  l'avez  arraché 
à  lui-même,  alors  qu'il  n'était  plus  maître  ni  de  sa  raison 
ni  de  lui-même.  » 


(i)  Vie  de  Pierre  de  Baissât.  Et  dire  que  Chorier  est  l'aïUeur  d'un 
recueil  obscène  écrit  en  lalin  :  Les  Satires  sotadiques  de  Louise  Sigea  de 
Tolède  sur  les  secrets  de  l'Amour  et  de  Vénus.  Grenoble  (vers  1679!  ! 


MON    MEA    CULPA 

AMENDE     HOiNORABLE     A    M.    R.    DURAND 

CRITIQUE  LITTÉRAIRE 

de  la  Rei'ite  d'Histoire  Moderne  et  Contemporaine. 


Des  Barreaux  a  le  mauvais  œil;  il  a  porlé  malheur  à  Voltaire, 
il  ne  m'a  pas  été  plus  propice.  L'homme  est  désarmé  devant  la 
fatalité.  En  veut-on  une  preuve  ? 

Je  recevais  le  6  juillet  dernier  la  carte-lettre  suivante,  qui 
m'était  envoyée  par  mon  éditeur,  M.  Henri  Leclerc  : 

Revue  d'Histoire  Moderne  et  Contemporaine 

loi,   rue   de  Yaugirard,    Paiùs.    —   (Téléph.    702-19) 

Le  6-7-07. 
iNlonsieur, 

Je  désirerais  avoir  pour  analyse  et  compte- 
rendu  dans  la  Revue  d'Histoire  Moderne  et 
Contemporaine,  l'ouvrage  suivant  que  vous 
venez  de  pulilier  : 

F.  Lachèvue.  il  Le  prince  des  Libertins  du 
XVIP  siècle.  Jacques  Vallée  des  Barreaux. 

1)  La   Cliroiiique  des  Cliapons   et   des    Gelinottes. 

Je  vous  serais  obligé  d'en  faire  remettre  un 

o 

exemplaire  au  Bureau  de  la  Revue.,  loi,  rue  de 
Yaugirard  (Librairie  Edouard  Cornélvi.  Le 
compte-rendu  vous  sera  adressé  dès  son  appa- 
rition. 

Veuillez  agréer,  INlonsieur,  l'expression  de 
mes  sentiments  distingués. 

Le  Rédacteur  ex  Chef. 


Était-ce  rinllueiice  bienraisantc  du  spectacle  de  la  nature:  la 
beauté  du  ciel  de  Courménil,  la  luxuriante  végétation  de  ses 
bois,  la  tache  rouge  des  vaches  normandes  dans  le  vert  intense 
des  prés,  etc.,  etc.,  qui  me  fit  négliger  cette  carte-lettre  d'appa- 
rence inoffensive  ?  C'est  probable.  En  tout  cas,  je  dois  Favouer 
à  ma  confusion,  Fexistence  de  la  Reçue  d^ Histoire  Moderne  et  Con- 
temporaine ne  me  préoccu])ait  nullement  en  juillet  dernier  et 
j'ignorais  même  l'autorité  dont  jouissait  son  critique  littéraire, 
M.  R.  Durand.  Fatal  aveuglement  !  Je  ne  pressentais  pas  à  quel 
péril  grave  je  m'exposais  bénévolement,  le  numéro  de  jan- 
vier 1908  de  la  dite  Reçue  me  Fa  appris! 

Il  y  a  des  gens  qui  sentent  venir  le  danger,  heureux  mor- 
tels !  Il  suffisait,  paraît-il,  d'envoyer  un  exemplaire  de  m.o\\  Des 
Barreaux  (prix:  10  francs;  net,  9  francs)  pour  apaiser  le  jNIino- 
taure.  Économie  mal  entendue  ou  plutôt,  je  le  répète,  fatal 
aveuolement!  Mais  on  est  désarmé  devant  le  Destin! 

Est-ce  vraiment  à  cette  négligence,  est-ce  plutôt  à  la  justice 
immanente  chargée  de  châtier  les  gribouilleurs  de  lettres,  est- 
ce  enfin  à  une  vengeance  posthume  que  j'ai  dû  l'apparition  delà 
Vérité  dans  sa  beauté  immaculée  me  signifiant,  sous  la  forme  de 
M.  R.  Durand,  à  propos  de  mon  Des  Barreaux,  les  plus  tristes  et 
les  plus  désolantes  vérités? 

La  dernière  hypothèse,  un  peu  troublante,  m'a  amené  à  pro- 
céder à  un  sérieux  examen  de  conscience.  N'ai-je  pas  calomnié 
involontairement  un  innocent  ou  éveillé  la  susceptibilité  ances- 
trale  de  M.  R.  Durand?  Sur  le  premier  point,  la  réponse  tout 
d'abord  fut  négative;  sur  le  second,  aucune  hésitation  :  Le  nom 
de  Durand,  si  agréable  à  mes  oreilles,  me  rappelait  la  trou- 
vaille de  l'unique  exemplaire  du  livre  d'amour  d'un  pauvre  poète 
roué  en  1618  et  le  plaisir  éprouvé  en  dévoilant  sa  personnalité 
et  celle  de  son  inspiratrice:  Marie  de  Fourcy,  sa  cousine,  mar- 
quise d'Effiat  et  mère  de  l'infortuné  Cinq-Mars.  En  réimprimant 
«  Les  Méditations  de  E.  D.  «,  j'estimais  avoir  ajouté  un  fleuron 
à  la  couronne  de  gloire  de  l'innombrable  famille  des  Durand  et 
m'ôtre  concilié  les  sympathies  de  ses  membres.  Et  voilà  qu'un 
Durand,  non  un  Estienne  —  le  coup  eût  été  trop  rude  — ,  mais 
un  R  (Roger?  Raoul?  Rodolphe?  Robert?  René?...)  Durand  me 


—    iS;   — 

traite  «  d'amateur  au  pire  sens  du  mot  »  !  S'il  s'etail  ])orné  à  ce 
coup  de  denl,  passe  encore,  je  me  serais  consolé,  mais  il  a  l'ait 
de  moi  «  un  collectionneur  d'anecdotes  saugrenues  et  apo- 
cryphes »,  etc.,  etc!...  Ce  rapprochement  de  noms:  Estienne 
Durand  et  R.  Durand  ne  serait-il  pas  providentiel,  n'y  aurait-il 
pas  entre  eux  une  relation  de  cause  à  effet?  Estienne  Durand, 
du  haut  de  l'Empyrée,  mécontent  de  mes  investigations  indis- 
crètes sur  sa  vie  et  ses  amours,  a-t-il  chargé  Pi Durand,  le 

choisissant  de  préférence  entre  tous  les  Durand,  du  soin 
d'assouvir  sa  rancune.  Un  instant  je  me  suis  demandé  si 
M.  R.  Durand  ne  descendait  pas  de  la  victime  du  connétable  de 
Luynes  ?  Les  généalogies  ont  beau  ne  mentionner  aucun  rejeton 
d'Estienne,  G.  Golletct  a  beau  le  dire  céli])ataire,  le  doute  est  de 
rigueur  en  cette  matière...  Je  m'égare,  si  par  hasard  j'allais 
offenser  M.  R.  Durand  et  diffamer  sans  le  vouloir  ses  légions 
d'aïeux,  ^'ite,  j'abandonne  celte  hypothèse;  n'en  parlons  ])lus,  et 
pourtant  si  elle  était  exacte,  de  quelle  lumière  d'en  haut  resplen- 
diraient les  épithètes  dont  il  m'a  gratifié  ! 

Faut-il  maintenant  égrener  le  chapelet  de  mes  illusions  per- 
dues? Oui,  il  le  faut,  ne  fut-ce  que  pour  faire  revivre  une  minute 
le  passé  délicieux  désormais  effacé  de  ma  mémoire.  Ce  calvaire 
est  dur  à  gravir,  gravissons-le  ! 

Distingué  par  VAcadc'/?ne  des  Inscriptions  et  BeUes-Lettres  qui 
accordait  à  ma  BUdio graphie  des  recueils  collectifs  des  poésies  publiés 
de  1591  à  1100  une  récompense  de  2.000  francs  (fondation  Rru- 
net)  en  la  qualifiant  de  répertoire  inestimable  pour  Histoire  de  la 
poésie  française  an  X\IP  siècle^,  je  croyais  que  mes  travaux  de 
recherches  offraient  quelque  intérêt.  Cette  Biblioi^raphie  en 
4  vol.  in-4''  représentait  six  années  de  travail,  et  des  hommes 
tels  que  M.  Gustave  Lanson,  professeur  d'éloquence  à  la  Sor- 
bonne,  directeur  de  la  Reçue  universitaire^  l'avaient  jugée  très 
favorablement  : 

<(  Il  est  superllu  de  faire  l'éloge  de  la  publication  de  M.  Frédé- 
(c  rie  Lachèvre.  Le  titre  de  son  premier  volume  nous  en  détaille 


(i)   Discours    de    M.    Ronû    (Gagnai,    séance    publique   annuelle     du    vendredi 
iG   novcnibi-e    kjoG. 


«  suffisamment  le  contenu,  et  Ton  voit  de  quelle  inestimable 
«  utilité  sera  son  travail  j)our  les  historiens  de  la  littérature  et 
((  pour  les  critiques,  s'ils  veulent  bien  s'en  servir.  C'est  avec 
«  des  collections  pareilles  de  documents  et  de  matériaux  qu'il 
((  deviendra  possible,  peut-être  vers  l'an  2000,  si  l'on  ne  perd  pas 
«  de  temps,  d'écrire  une  histoire  de  la  littérature  française  qui 
«  ait  de  la  solidité  et  de  la  précision.  Ce  que  ]M.  Lachèvre  nous 
«  offre  est  le  résultat  de  très  riches  et  patientes  recherches...  » 
{Revue  unwersitaire). 

Dois-je  encore  citer  M.  Paul  Bonnefon,  de  la  Re^>iie  d'Histoire 
littéraire  de  la  France^  ]M.  Georges  Vicaire  du  Bulletin  de  Biblio- 
phile^ M.  Georges  Montorgueil  de  V Intermédiaire  des  Chercheurs 
et  des  Curieux,  M.  Ad.  van  Bever  du  Mercure  de  France,  le  Père 
Henri  Chérot,  etc.,  etc.,  non  moins  élogieux  à  son  sujet?  Je 
m'arrête  de  peur  de  contrister  ceux  qui  se  sont  si  lourdement 
trompés  sur  mon  compte. 

Je  pouvais  sans  trop  de  témérité,  on  l'avouera,  après  avoir 
i)ublié  le  Commentaire  inédit  de  Le  Verrier  sur  les  Satires  de  Boi- 
leau\  la  Chronitfue  des  Chapons  et  des  Gelinottes  du  Mans  de  Martin 
de  Pinchesne,  etc.,  etc.,  m'estimer  «  le  travailleur  méthodique 
et  consciencieux  »  que  m'opposait  hier  M.  Pi.  Durand  alors 
que  je  ne  suis,  d'après  lui,  on  l'a  vu,  qu'un  «  amateur  au  pire 
sens  du  mot  »,  «  un  collectionneur  d'anecdotes  saugrenues  et 
apocr^  plies  «,  etc.,  etc..  Grâce  à  Dieu,  cet  excellent  mais  sévère 
II.  Durand  ne  laisse  planer  nulle  incertitude  sur  sa  pensée,  elle 
n'a  rien  de  «  chaotique  »  et  il  l'exprime  dans  une  langue  aussi 
savoureuse  que  châtiée.  Chirurgien  littéraire,  M.  R.  Durand  se 
place  à  part  parmi  les  plus  grands  de  notre  époque,  il  tue  l'œuçre, 


(i)  (c  11  y  avait  longtemps  que  Boileau  n'avait  eu  la  bonne  fortune  d'une  aussi 
imporlanle  publication  d'inédit.  Le  Commentaire  de  Le  Vei-rier  n'ajoute  pas 
seulement  à  celui  de  Brossette,  et  n'enrichit  pas  seulement  de  précisions 
nouvelles  l'interprétation  de  l'œuvre  et  la  biographie  de  Despréaux;  mais  ce  qui 
en  fait  l'incomparable  valeur,  c'est  qu'il  est  annoté,  rectifié,  refait  par  le  poète. 
Et  ainsi,  outre  ce  qu'il  nous  apporte  de  neuf,  il  authentique  plus  d'une  fois  la 
tradition. 

«  M.  Lachèvre,  dont  le  nom  seul  est  une  garantie  d'exactitude,  a  fait  cette 
publication  avec  une  conscience  que  la  seule  disposition  typographique  du  texte 
suffit  à  manifester  ».  (Gustave  Lanson,  Revue  Universitaire.) 


mais  il  sauve  l'/iuninw,  il  fait  oublier  Sainte-Beuve,  et  MM.  Lan- 
soii,  Leniaître  et  Faguet,  etc...;  ces  messieurs  usent  de  trop  de 
ménagements,  ils  n'ont  ni  son  coup  d'œil,  ni  sa  sûreté  de  main, 
je  tremljle  pour  eux,  si  ce  «  critique  »  s'occupe  un  jour  des 
«  critiques  ».  Cette  altière  et  farouche  indépendance  lui  vaut 
ici  l'humble  témoignage  de  mon  admiration. 

Mais  à  cette  admiration  se  mêle  aujourd'hui  une  reconnais- 
sance toute  fraîche  qui  en  atténue  peut-être  le  prix.  Sans  lui,  je 
restais  perdu  dans  la  Ibule  obscure  des  écrivassiers  de  cinquan- 
tième ordre.  Il  est  pour  moi  ce  que  Boileaua  été  aux  misérables 
poètes  du  XYii"  siècle.  Quel  que  soit  le  sort  des  renommées  faites 
par  ^IM.  Lanson,  Bonnefon,  Vicaire,  etc.,  etc.,  elles  seront  bien 
pâles  à  côté  de  celles  consacrées  par  'SI.  R.  Durand:  un  volume 
tout  entier  d'un  de  ces  Maîtres,  placé  dans  un  des  plateaux  de 
la  balance  de  la  Postérité,  ne  pèsera  pas  lourd  si  dans  l'autre  on 
met  une  phrase,  une  ligne  de  jNI.  R.  Durand.  Il  vaut  mieux  être 
ridiculisé  par  un  grand  homme  que  loué  par  dix  écrivains  de 
second  ordre,  c'est  l'avis  des  gens  de  bon  sens.  Honneur  soit 
donc  à  M.  R.  Durand,  je  garderai,  grâce  à  lui,  dans  l'avenir,  les 
qualificatifs  «  d'amateur  au  pire  sens  du  mot  »,  de  «  collection- 
neur d'anecdotes  saugrenues  et  apocryphes  »  ;  je  ne  puis  m'em- 
pêchcr  de  répéter  ces  deux  appréciations  lapidaires,  elles  se 
complètent  l'une  l'autre,  résonnent  comme  une  musique  exquise 
et  reviennent  à  chaque  instant  sur  mes  lèvres  comme  un  refrain 
enchanteur  . 

Est-ce  à  dire  que  j'aie  été  séduit  du  premier  coup  ?  Non  ! 
C'est  le  propre  des  œuvres  fortes  de  ne  s'imposer  à  l'esprit  que 
par  la  réflexion.  Je  l'avoue  à  ma  courte  honte,  j'ai  d'abord 
méconnu  la  grandeur  du  service  que  venait  de  me  rendre 
M.  R.  Durand  ;  je  n'ai  pas  eu  l'à- propos  de  René  Le  Pays  ripos- 
tant au  vers  de  Boileau  : 

Le  Pays  sans  menfir  est  un  bouffon  plaisant  ^ . 

«  Il  est  nécessaire  qu'il  y  ait  de  méchants  auteurs  pour  donner 
«  de  l'éclat  aux  illustres,  et  si  ces  auteurs-là  n'avaient  rien 
«  écrit  de  mauvais,  Boileau  n'eût  peut-être  jamais  rien  dit  de 

(i)    Satire  III,  vers  180. 


I  [)0    — 

((  1)011...  »  '  J'ai  eu  le  tort  grave,  le  tort  in(|iialifiable  de  céder 
à  un  accès  de  mauvaise  liiiineur.  Le  vulgaire  déclare  que  le 
premier  mouvement  est  le  bon,  non,  mille  fois  non!  Quand  je 
constate  que  j'ai  pu  protester  contre  la  sentence  de  ^I.  R.  Du- 
rand et  dans  des  termes  peu  aimables,  j'en  pleure  de  douleur, 
mais  la  réparation  serait  incomplète  si  je  ne  donnais  ici  le  texte 
de  ma  lettre  qui  prouvera  combien  la  colère,  mauvaise  conseil- 
lère, aurait  fait  de  moi  un  monstre  d'ingratitude  digne  de 
l'oubli,  si  je  ne  m'étais  ressaisi  à  temps  : 

Le  Vésiuet,  le  lo  ^lars  1908. 

«  Monsieur  le  Directeur, 

«  Vous  avez  pris  la  peine  dont  je  vous  remercie,  d'envoyer 
«  à  mon  éditeur  le  compte  rendu  de  mon  livre  :  Le  Prince  des 
c(  Libertins  du  XVIP  siècle,  Jacques  Vallée  Des  Barreaux  qui  a 
u  paru  dans  le  Numéro  de  Janvier  1908  de  la  Revue  d'Histoire 
«   Moderne  et  Contemporaine  sous  la  signature  de  R.  Durand. 

((  Ce  compte  rendu  renferme  des  inexactitudes  que  j'ai  le 
«  droit  et  le  devoir  de  relever.  Votre  rédacteur  n'a  pas  écrit 
«  un  article  de  critique, mais  a  voulu  tout  simplement  me  discré- 
«  diter  en  se  servant  d'arguments  tendancieux. 

«  M.  R.  Durand  a  une  appréciation  différente  de  la  mienne 
«  sur  l'ouvrage  de  M.  Perrens  :  Les  Libertins  en  France  au 
((  XVIl^  siècle,  il  le  trouve  «  confus,  médiocrement  intelli- 
«  gent,  etc.,  etc.  ».  Cette  manière  de  voir  me  console  un  peu 
«  du  jugement  de  ^I.  R.  Durand  sur  mon  propre  travail,  mais, je 
«  le  reconnais,  elle  était  la  préface  nécessaire  à  l'éreintement 
«  dont  mon  Des  Barreaux  est  l'objet  :  «  Bibliographie  chaotique 
M  où  fourmille  les  références  aux  anas...,  etc.,  etc.  «  Je  répon- 
«  drai  sur  ce  point  que  cette  «  Bibliographie  chaotique  »  met 
«  au  jour  5i  pièces  de  Des  Barreaux  dont  les  nombreuses 
«  poésies  (ju'il  a  adressées  à  Marion  de  l'Orme  et  une  dizaine 
«  de  sonnets  des  plus  remarquables  (n'en  déplaise  à  M.  R.  Du- 
ce  rand),  alors  qu'on  ne  connaissait  de   ce    libertin   qu'un    seul 


(i)   Nouvelles   œuvres  de  Mr.  Le  Pays,  seconde  partie,  livre  second,  lettre  à 
Mr.  Du  Tiger  sur  les  Satires  de  Mr.  Boileau. 


19' 


«  sonnet  justement  célèbre.  J'ajoute  que  je  mets  au  défi 
((  ]\r.  R.  Durand  d'apporter  sur  Des  Barreaux  un  document 
«  (pielconque  du  xyu"  siècle  qui  ne  figure  pas  dans  mon  livre. 
«  Le  travailleur  méthodique  et  consciencieux  »  auquel  il  fait 
«  appel  sera  obligé  de  profiter  de  mes  recherches  et  assez 
«  embarrassé,  je  le  crains  pour  lui,  d'v  ajouter  quelque  chose 
«  d'inédit. 

«  Je  connais  la  «  solide  »  thèse  de  M""  K.  Schirmacher,  je 
«  l'ai  citée  dans  ma  lîiljliographie  des  recueils  collectifs  de 
«  poésies  publiées  de  1^97  à  1700  qui  a  obtenu  une  récompense 
«  de  3.000  francs  de  l'Académie  des  Inscriptions  etBelles-Lettres 
«  (fondation  Brunet);  cette  thèse  ne  contient  rien  d'intéressant 
«  sur  les  relations  de  Des  Barreaux  et  de  Théophile,  je  n'avais 
«  donc  pas  à  m'en  occuper. 

«  Je  ne  m'amuserai  pas  à  réfuter  plus  longuement  M.  11.  Du- 
«  rand,  je  me  permettrai  seulement  de  lui  dire  que  sa  der- 
«  nière  phrase  est  de  trop:  en  me  traitant  «  d'amateur  au  pire 
«  sens  du  mot  «,  il  est  simplement  insolent,  cette  façon  d'agir 
«  n'ajoute  rien  à  son  argumentation.  Je  ne  me  permettrais  pas 
«  un  tel  qualificatif  à  son  égard  :  «  critujiie  au  pire  sens  du  mol  » 
«  bien  qu'il  soit  aujourd'hui  en  situation. 

«  Enfin,  Monsieur,  une  petite  observation  :  Vous  avez 
(f  demandé  mon  livre  à  l'éditeur,  bien  entendu  à  titre  gratuit. 
«  Vous  l'a-t-il  envoyé?  Je  l'ignore.  S'il  vous  Ta  envoyé,  le 
«  procédé  est  de  mauvais  goût.  S'il  ne  vous  l'a  pas  adressé, 
«  tout  s'explique.  Il  n'est  jamais  difficile  d'exercer  une  mes- 
«  (|uine  vengeance. 

«  Vous  voudrez  bien,  ^lonsieur,  reproduire  cette  lettre  dans 
«  votre  prochain  numéro  et,  dans  cette  attente,  je  vous  prie 
«  d'agréer  l'expression  de  mes  sentiments  distingués ',  signé  : 
«  F.  Lâché vre.  » 


(i)  Une  preuve  de  l;i  siiicérilé  de  mon  rcpcnlir,  je  la  donne  dans  ce  fait  que 
je  me  suis  refusé  à  acheter  le  numéro  de  la  lic\'ue  d'Histoire  Moderne  et  Contem- 
poraine qui  doit  contenir  cette  lettre.  Si,  taisant  montre  d'une  impartialité  rare, 
le  rédacteur  en  chef  de  ladite  Itevue  ne  l'a  pas  publiée,  je  lui  en  exprime  ici  ma 
vive  reconnaissance. 

15 


—    i!)'^-    — 

Combien  esl  vilaine  la  basse  insinuai  ion  (|iii  (commence  ce 
nica  culpa  et  finit  cetle  lettre;  elle  sera  le  remords  de  ma  vie. 

Supposer  un  instant  que  M.  R.  Durand  réclamant  mon 
ouvrage  sous  le  couvert  de  \^  Re^'iic  (Tllistoire  Moderne  et  Contem- 
poraine a  été  ca})able  de  le  critiquer  par  dépit  de  ne  Favoir  pas 
reçu,  est  une  supposition  monstrueuse;  je  ne  plaide  pas  les 
circonstances  atténuantes,  je  m'humilie,  je  me  condamne  sans 
appel.  Nier  Timpartialité  de  M.  R.  Durand  !  Son  grand  cœur 
2ne  pardonnera,  et,  pour  châtiment,  je  le  supplie  de  frapper 
plus  fort  sur  moi.  L'occasion  s'en  présente  dès  aujourd'hui  ; 
qu'il  ne  résiste  pas  à  ma  demande,  je  lui  livre  le  présent 
volume,  les  précédents  et  les  suivants  pour  exercer  son  noble 
sacerdoce.  Ce  sera  le  fait  d'une  grande  âme  de  m'immoler  sur 
l'autel  de  la  Vérité,  sans  s'arrêter  aux  considérations  de  per- 
sonne. Plus  vous  m'attaquerez,  M.  R.  Durand,  plus  je  chan- 
terai vos  louanges  ! 

.Te  terminais  ici  cette  confession  quand  je  m'aperçus  avec 
terreur  que  j'omettais  de  reproduire  l'unique  article'  que  j'ai 
lu  de  M.  R.  Durand,  celui  auquel,  je  l'ai  dit,  je  devrai  de  figurer 
dans  l'histoire  littéraire  au-dessous  de  mes  vieilles  connais- 
sances, Gotin,  Pradon,  Pinchesne,  etc.  Le  voici  : 

r"'RÉDi':Ric  Lachkvke.  Le  Prince  des  libertins  du  XVIP  siècle.  Jacques 
Vallée  des  Barreaux.  Sa  vie  et  ses  poésies.,  ijyy-iG^j.  Paris,  Leclerc, 
1907.  In-8,  264  p. 

En  étudiant  la  vie  et  les  œuvres  de  cet  ami  de  Théophile  de 
Viau,  M.  Lachèvre  a  voulu,  nous  dit-il  dans  sa  préface,  «  apporter 
une  petite,  mais  sérieuse  contribution  ii  l'histoire  du  libertinage  au 
xvii«  siècle,  histoire  si  magistralement  traitée  par  jNI.  Perrens.  » 
Avant  d'aller  plus  loin,  il  conviendrait  de  faire  remarquer  à  l'auteur 
que  l'ouvrage  de  Perrens  [Les  Libertins  en  Franee  an  XVIl^  siècle, 
Paris,  i8t)6,  in-12)  n'a  rien  de  spécialement  «  magistral  »,  qu'il  est 
confus,  médiocrement  intelligent  et  dénué  de  références.  Il  mérite- 
rait une  revision,  que  peuvent  dès  maintenant  préparer  des  mono- 


(i)  Il  existe  bien  un  ;iiUre  Iravail  de  M.  R.  Durand  signalé  par  la  Revue 
d  Histoire  Moderne  et  Contemporaine,  sur  les  rapports  de  M'^"'  Darboy  et  du 
Saint-Sièoe;  on  voit  tout  de  suite  l'immense  étendue  du  savoir  de  M.  R.  Durand, 
le  wx"  siècle  lui  est    aussi  familier  que  le  XVII^ 


-  'yi  - 

graphies  correctement  laites,  consacrées  aux  principaux  libertins. 
M.  L.  peut-il  se  vanter  d'avoir  écrit  une  de  ces  monographies  ? 
Assurément  non.  Une  bibliographie  chaotique,  où  lourmillent  les 
références  aux  Anas,  des  détails  généalogiques  complaisamment 
développés,  de  ci,  de  là,  quehjues  renseignements  empruntés  aux 
Mémoires  du  P.  Garasse  et  aux  Historiettes  de  Tallemant  des  Réaux, 
des  poésies  le  plus  souvent  insignifiantes,  si  l'on  excepte  quelques- 
unes,  insérées  in  extenso,  par  dessus  tout  une  rare  indioencc 
d'idées,  rien  de  tout  cela  ne  constitue  un  livre,  même  quand  celui- 
ci  se  présente  sur  papier  de  luxe  avec  frontispice  à  l'eau-forte. 

INI.  L.  eût  mieux  fait  de  s'inspirer  de  la  solide  thèse  de  K.  Scliir- 
macher  [Théop/iile  de  Vidii^  Sein  Lehen  und  seine  Werke,  Leipzig  et 
Paris,  1897,  in-8).  Il  ne  la  cite  pas  une  seule  fois  dans  son  étude, 
consacrée  à  «  l'inséparable  »  de  Théophile,  et  n'en  soupçonne  sans 
doute  même  pas  l'existence. 

D'autre  part,  le  lecteur  intelligent  souhaiterait  quelques  préci- 
sions sur  ce  libertinage  d'esprit  dont  il  est  sans  cesse  question  :  il 
remarque  que  des  Barreaux  a  eu  pour  précepteur,  d'après  Gui  Patin, 
un  péripatéticien  italien,  Cremonini,  professeur  à  Padoue  (voir  aux 
pages  i55  et  235).  Qui  était  ce  Cremonini?  Quelle  part  a-t-il  eue  dans 
le  libertinage  de  son  élève  ?  Mais  ce  sont  là  des  curiosités  qu'ignore 
M.  L.  Il  n'en  a  (pie  pour  collectionner  les  anecdotes  saugrenues  et 
apocryphes. 

Il  est  à  souhaiter  <|u'un  travailleur  méthodique  et  consciencieux 
traite  à  nouveau  ce  sujet  gâché  à  plaisir  par  un  «  amateur  »  au  pire 
sens  du  mot.  —  R.  Durand. 

Quel  atticisme  et  quelle  élévation  de  pensée  malgré  la 
sévérité  de  la  forme  !  Il  n'est  pas  besoin  d'être  un  lecteur 
«  intelligent  »  pour  goûter  les  beautés  de  cette  admirable  prose. 

Je  remercie  Dieu  cependant  d'avoir  fait  acheter  mon  Des 
Barreaux  par  des  lecteurs  inintelligents,  autrement  je  n'aurais  pi' 
survivre  à  leur  indignation  si  elle  eût  été  de  la  trempe  de  celle 
de  M.  R.  Durand. 

Les  forces  humaines  ont  des  limites  et  je  ne  suis  pas  arrivé, 
malgré  ma  bonne  volonté,  à  vaincre  complètement  mon  sot 
orgueil.  C'est  beau,  c'est  chrétien  de  tendre  l'autre  joue  après 
avoir  reçu  un  soufflet,  j'essaie  sincèrement  de  persévérer  dans 
cette  attitude  non  sans  quelques  velléités  de  révolte!  Plus  que  tout 
autre  j'ai  conscience  de  ma  faiblesse,  j'y  cède  pour  la  dernière 


fois  en  plaçaiil,  en  face  du  réquisitoire  salutaire  de  M.  R.  Durand 
l'extrait  d'une  lettre  de  M.  Fortunat  Strowski,  professeur  à  la 
Faculté  des  Lettres  de  Bordeaux,  particulièrement  documenté 
sur  rhistoire  du  libertinage  en  France  au  xvii®  siècle,  l'éditeur 
de  Montaigne  et  l'auteur  du  remar(|uable  ouvrage  :  Histoire  du 
seniinienl  religieux  en  France  au  XVII'^  siècle.  Pascal  et  son   temps. 

Bordeaux,  G  Aoûl  1907. 

«  Je  crois.  Monsieur,  que  votre  savant  livre  (le  Des  Barreaux) 
((  est  la  vérité  même;  vous  avez  réuni  tous  les  documents.  J'ai  fait 
«  quelques  recherches  sur  ce  sujet  :  aucun  des  documents  que  je 
«  connaissais  ne  vous  a  échappé,  aucun,  et  vous  en  connaissez  beau- 
ce  coup  que  j'ignorais  ;  tout  ce  que  j'ai  pu  lire  ou  voir  sur  ce  sujet 
«  confirme  vos  conclusions,  j'estime  que  votre  livre  —  à  moins  de 
«  découvertes  imprévues  —  épuise  le  sujet.  » 

Que  M.  Pi.  Durand  me  pardonne  cette  dernière  convulsion 
d'un  amour-propre  définitivement  étouffé,  que  pèse  en  effet 
l'opinion  de  M.  Strowski  en  face  de  la  sienne  ! 

F.  Lâchèvhe. 

i5  ^lars  ICJ08. 


TABLE    ALPHABÉTIUUE   DES    PRINClPAliX   NOMS    CITÉS 

Les  noms   commençant  par  D',  Du,L',  La.  Le,  S(înt  classés  an  D  et  à    IL. 

Los    chilTies  marqués  d'un  astérisque   indiquent  que   le  nom  est  répété  plusieurs    fois 

dans   la   même  page. 


A 

Aradémie  française,     xx-xxi,  IcS.rxS. 

~-x 
Alain    (maître),   procureur    an 

Châtelet \\G 

Amelot,  ministre.      Vi*,  '>'|*,  Ht),  82, 

88 

Ammien  Marcellin \ 

Amyot 5o 

Annecy      (évêque      d),     voir 

Biord  (Mg'). 

Antiochus » 

Archevêque     de     Paris,    voir 

Beaumonl  (Christoplio  de). 
Arnaud    Baculard.    .    .   .      viii-xxv 

Arnould  (Louis) x 

Arouët,    notaire 9"» 

Athalie,  tragédie  de  Racine.   .      i\% 
Autran,  agent  de  change.  .      xxiii- 

XXIV* 

B 

B...   (comte   de) 89 

Bachaumont.    .      ix-xvi-xxv,  2',,  42, 
72* .  7 j,  etc.,  etc. 
Baculard  d'Arnaud,  v.  Arnaud. 
Balzac  (Louis  Guez  de),      i")/;,    i58 

Barbezat    (la) fi; 

Barbier  d'Aucour «/i 

Bardy,  cuisinier   de  ^'oIlai^e.        67 
Bardy  (la),  femme  du  cuisinier 

de    Voltaire xn-xiv*,r)'- 


Bardy  (la  fille   de  » f,; 

Bariatinski  (prince  .     xxxii,  "ij,  G3, 

Barmécides  (les),   li'agédie  de 

La  Harpe ifi 

Barrai  (Cl.  M.  J.   de),  évêque 

de  Troyes 80* 

Barthe iG 

Batteux,  de  l'Acad.  franc.    .    .  8 

Bayle  (Pierre) xxxi,    172* 

Bazin, l'historien  de  LouisX III.  iji* 
Beaumont  (Christophe  de),  ar- 
chevêque de  Paris.  vii-xii,2o,24, 
2  j,  28,  jo,  '^  I*,  53*,  55,  94 
Beauvau  (prince  de  .  .  .  8*, 43, 89 
Beauzée,  de  l'Acad.  franc.    .   .  8 

Benoît  XIV,  pape xxx 

Bérénice,  tragédie  de  Piacine.      i5o 
Bigex,  vicaire   général   d'An- 
necy      XI*,  55 

Biord  (MS''),  évècpie  il'Annecy 

et  de  Genève.   xi*-xxviii-xxx,  77, 

78*,  79>  9^*>  9'^ 

Boileau  (Nicolas).   .      i '(2,  i5i*,  i55, 

i58,  i63,  179,  188*.  189,  19^) 

Boissal  (Pierre  de).    .    .    .      169,  i7f) 

Bolingbroke  (uiilordj.    .    .     xxxi,  72"* 

Bonhomme    (le  Père),   corde- 

lier. 88* 

Bonnefon  i^Paul^.    .    .      vin*,  188,  189 
Bonnet  (Charles),  de  Genève,     xix- 

XXI,  GS 
Bossuet,   évêque   de  Meaux.    .        '19 


icjG       TABLE    ALPIIABÉTIQUF'     Dl'S    PRINCIPAUX    NOMS    CITKS 


lîoufllers  (M-^^de) i'>* 

Bouhier  (le  présideiil) i4'^ 

Boursault  (Edine) 171* 

Bourzeis   (abbé    de) iGy 

Brizard,    acteur    du    Théâtre 

français 'i  ^  ,  'P 

Brizard,  élève  de  Try,  chirur- 
gien      XII -XIV,  53*,  71* 

Brosselte 163,179,188* 

Bruno  (Giordano) io3 

Brunot  (Ferdinand) 5i 

Brunswick   (prince  Ch.   Guil- 
laume de) 147»  148,  i54 


c 


Gagnât  (René) 187 

Calliste 4 

Caraccioli xxv 

Carayon  (le  Père),  jésuite.  .  104 
Catherine    II,   impératrice   de 

Russie,  xxv,  xxvi,  xxxii,  G3,  71 
Caussin  (le  Père),  jésuite.    .    .      179 

Caveyrac xviii 

Chanvallon   (marquis   de).   .    .      i65 

Chapelain    (Jean) i.54,i58 

Chapelle    (Claude    Emmanuel 

Lhuillier,  dit) 160 

Chariot  (M^),  exécuteur.    ...        14 

Charron 5o,  10 1 

Chastellux  (de),  de  l'Acad.  fr.  8 

Chaulieu  (abbé   de) loi 

Chérot  (le  Père) 188 

Choiseul   (duc  de) xxx* 

Choiseul  (duchesse  de).  .  .  .  xxix 
Chorier   (Nicolas).   .      109,176,181* 

Cicéron 14^* 

Cideville i52 

Cinq-Mars 186 

Cizeron  Rival 179* 

Claverger    (Jean) 102 

Clément xviii 


Clermont-Tonneri'e  (de),    évè- 

((uedeNoyon 93* 

Golbert 16G 

Colletet  (Guillaume).    .   .      i58,    187 
Collini,  secrétaire  de  Voltaire. 

XXV-XXVIII 

Collins XXXI 

Colmar xxviii 

Colony(J.D.) \o-x 

Comédie-française xx,    72 

Condorcet  (marquis  de).    .   .      x.wii 

Constant  (le  major  de^ xxv 

Corbière   (dom   Pothei'at  ,àe).     80*, 

81*,  86,  87*,  96* 

Cordeliers    (église   des).    .     87,   88* 

CordierdeSaint-Firmin(abl)é].        89 

Corneille  (Pierre) 4g,   148 

Cotin  (abbé) 192 

Cremonini 170,  193* 

Crouslé  (Léon).  .    .    .     xxviii*-xxx- 

XXXI-XXXII 

Cuisinier  (le)  de  M.  de  Villette.        55 
Curé    de  Ferney,   voir   Gros. 
Cvrano  de  Bergerac loi 


D 


D'A...   (évoque) ix-xi,  3 

D'Aigueberre    (M"") 3o 

D'Alembert.  .  .  .  ix-xxviii,  8, 12, 
23,3i*,68,87,88,93,  144 
D'Angivillers  (comte).  .  .  40,41 
D'Argental  (comte).  .  .  xviii-xxix, 
7,55, 144,  146 
D'Arnaud,  de  l'Acad.  franc.    .  8 

D'Artois  (comte) 7 

Dauinart    (Marie  Marguei-ile)  , 

mère  de  Voltaire xxvi* 

Decoussant  (Pierre) ix 


Denis    (M°"=),    nièce    de    Vol- 
taire. .   .     xvii-xviii-xxin*-xxiv*, 
xxv*-xxvii*,  6*,  7,8,  1 1,  17,  22,  24, 

25*,  27,  37*,  f^'^,  52,  53,  54,  58,  60, 
65,66,  92,  144^  i4t),  173 


TABLE    ALPlIAIJÉTlQli:    DES    PRINCIPAUX    NOMS    CITl'S        ly; 


Deiion /r>- 

Depéry  (abbé) 58* 

Des  Barreaux  (JacqucsA'allée). 

loi,  lo',*,  109*,  i\V,  1  1 'î  1  '^**» 
i5o*,  IJ2*,  ij3*,  i5'i*,  ijj*,  I  j6*, 
if)^*,  i58*,  iGo*,  ifii*,  iCri,  iGj, 
ijo*,  171*,  ij'-**.  !/>,  '7^*,  179*: 
1  (So*,  1 8 1 ,  i;)<)*,  lyi 

Descartes i9,  106 

Des  Houlières  iM"") loi 

Desnoiresterres  .    .     ix-xvi,  iG,  17, 

26,3i,ir,iG,37,42*,  ',:5,  44, 

j'î,etc.,  etc. 

DHesnaull loi 

D'Holbach 173 

DHornoy  (de  Dompierre),  ne- 
veu de  ^'oltaire,  voir  Dom- 
pierre d'Horuoy. 

Diderot ïj,3i 

D'Olivet  (ab])é;.   .   .     49,  14  i*,  142', 
143*,  14  J»   lU'*)   '47*5   i5o*,   iG5, 
1G7, 174, 17J, 179 
Dompierre  d'Hornoy  (de),  ne- 
veu de  Voltaire.    .   .     xxx,")4*,7r 
^<),  8'2*,  8  ),  8  I ,  ()G* 

Dorboa  aîné,  libraire ix 

Du  Chastelet  (mar({uis  .    .    .    .      73* 
Du  Chastelet  (M°"^)  .    .    .      viii,  73*, 

74*,   I  J'2 

Duché XXVI 

Duclos(M"") 17 

Du  Deffiind  (M'"'^^)  .  ix-xxix*,  11* 
DuMay(Paul).  .  .  .  174,  177*, 179 
Du  May  (Pierre)  .  .  i45,i4G,  ijo, 
174,  i7:r,i7G,  177,  179 
Dupuits  (jNI™''),  nièce  de  Cor- 
neille         XVI1*-XVII1 

Durand  (Estienne.    .    .    .      18G,    187 
Durand  (R.j,  critique.    .      i8(),   etc. 

Duras  (maréchal  de) 94 

Duteus  (Alfred). ',8 

Dutertre,  notaire  de  Voltaire. 

XXlll-XXIV* 


Du  Thil  (M"^ 74 

Du    ïiger 190 

Du  Vair 101 

Duvivier.  dit  Mcolas  Toupet, 

second  mari  de  Mad.  Denis,  xxv 

E 

Enoc  (Pierre^ 102 

l'^zéchiel j8* 

F 

Faguet  f Emile).      i  :">(),   iji,  174.  189 

Favre  ou  Faure lO'^ 

Favi'cau,  gardieu  des    Corde- 

liers. 88* 

Fénelon '19 

Florian   (marquis   de).    .    .     x\ii,   9 

Fontenelle a'-î 

Formout i52 

Fourcy  (^larie  de) 18G 

Frankliu 8,  9,  19 

Frédéric  le  Grand 11,  23 

Frenicle  de  Bessy,  géomètre. 

I  57,  I  :i8 
Frenicle    (Nicolas).    .    .    .      i">7,i58 

Fréron xviii 

Freund i4:j,    14G 


G 


(Jraillard,  de  l'Acad.  franc.    .    .  8 

Garasse  (le  Père), jésuite.     io3*,  104, 

10  V,  193 

Gaullieur xvi 

Gaultier  (ab])é).    .     vir-xii*-xiii*,  9, 

17,    18*,    19*    20*,   '2  1*,    2  2*,  2  I*,  2'J*, 

2G*,  27*,  28*,  29*,  3o*,  3i*,  32*,  34*. 

35*,  3G,  37*,  '|G,  59*,  Go*.  G3*,  G4', 
(i)*,  G(;.88 

Gédoyn   (Nicolas) 1  ',9* 

Genève     (évèque      de)  ,      voir 

Biord  (M"'). 


198       TABU:    AI.PIIAliKTIori:    DI'S    PRINCIPAUX    NOMS    CITÉS 


Giraull  (le  l'iTc),  minime.    .    .     108* 
Gœtschy  (Jean  Joseph),  impri- 
meur        vir 

Goujat,  peintre 91 

Grammont-Canlct     (  marquise 

de) 5 

Greff XXV 

Grimarest i-ji 

Grimm.  .  .  .  ix,xxvi,xxix,  89,  9^ 
Gros,curédeFerney.  .    .     xxix,  78* 

Grousset(René) loi 

Guébriant  (marquis  de).    ...        73 

Guenée  (abbé) xxxi 

Guibert,  sculpteurdu  Roi.    .    .        19 

[1 

Hardy,  libraire.  .  .  .  xi-xxxiii,  9 
Harel  (lePère  Élie).  .  .  vii,/,8,78 
Ilarlay  (Ms''de),  archevêque  de 

Paris 105 

Hayer(J.N.  II.),  religieux  rc- 

collet ^^(^* 

Helvétius 90,  173 

Hénault  (le  président).    .    .     vin,  i43 

Hennin   (collection) Ifi 

Hérode 3,    7.5 

Hesse,  lithographe 42 

Hilarion  de  Coste  (le  Père).  .  102 
Homme  (!')  personnel, comédie 

de  Barthe 16 

Horace '4>*,  179 

Houdon,   sculpteur xvi 

Huet, évoque  d'Avranches,    142*,  i43 


I 


Irène,  tragédie  de  Voltaire,      xx,  14, 
iT,,  16*,  i7,4'-i,  48,  72,  75 


Jaucourt  (marquis  de) xix 

Jodelle 10 


Joseph    11,    empei'eur    d'Alle- 
magne         II 

Jouvancy  (le  Père  de),  jésuite.      142 
Julien,    empereur,   dit   Julien 

l'Apostat 3,4* 

L       • 

La  Bruyère  (de) 4g 

La  Chapelle  (Jean  de) 142 

Lactance 72 

LaDixmerie 91 

La  Fare  (marquis  de|     .    ,    .    .      loi 

La  Fontaine 49 

La   Harpe.    .      ix,  xxv,  8.  iG,  i  7, 'i  j, 

87,95 
La    Iloulière    (Marchant    de), 

voir    Marchant. 

La  Jessée  (Jean  de) 102 

Lalande   (Jérôme  de),     vu,  91,  173, 

174 

Lally  (comte  de) 56* 

La  Louptière  (de) 3G* 

Lamballe  (Aimé   de),   général 

des   Capucins xxi.k 

La  Meltrie 173 

La  Monnoye 145,175* 

Languet    de    Gergi,    curé    de 

Saint-Sulpice 2  3 

Lanson  (Gustave).     xxxT,  i'l7,  187, 

188*,  189* 
Lan  lin    (J.  B.),    conseiller  au 

Parlement  de  Bourgogne,  i  75,  176 
La  Perrière  (Guillaume  de).    .      102 

La  Primaudayc 102 

La  Serre i52 

La  Tour  (le  Père  de) 22 

Lattaignant  (abbé  de).   .      20,21,36 
Laugier  de  Beaurecueil,   curé 

de  Sainte-Marguerite.   .    .   .      94* 
Lavau    (abbé     de).      148,  i5o,  i55*, 

160,  162,  iG3, 161,  i(i5*,  166*,  167*, 
1G8, 171, 174 


TABLE    ALPIIABÉTIQI'I'     DES    PPJXCIPAUX    NOMS    CITES 


199 


Lerouvreur   (M'^^'i ïi* 

Le  Duc  (Léouzon) 49 

Le  Gendre,  abhé  de  Clairfon- 

taine iGj,  1G6 

Legouz,   conseiller    au  Parle- 
ment de   Bourgogne.    .      ij),  17G 
Le    Kain,  acteur    du    Théâtre 

français 16* 

Lemaître  (Jules) 1.S9 

Lenoir  (J.  Ch.  P.)  administra- 
teur général  de  la  Police.    .       54* 
Le  Pays  (René),      i  "iS.  i-'i,  189,  190 

Libanius 4 

Linguet 3.5 

Linières  (Pavot  dej loi 

Longchamp  ,      secrétaire      de 

^  oltaire. \iii,   'jV,  ^4 

L'Orme   (Marioii  dej.    .    .      j5o,  igo 
Lorry,   médecin.    .    .     xiv-x\i*,G6* 

Louis  XIII loj 

Louis  XIV <j3 

Louis    XV xxvn 

Louis  XVI.  .  xxvii,  7,  4-2*,  j4,  55*, 

56,  93 

Lucrèce loi 

Lully  (Jean-Baplisle)  .    .      i56*,  167 


M 


Mahomet,  tragédie  de  Voltaire,     xxx 

Mairan 144 

Maistre  (Joseph  de).  .  .  xvr-xvii* 
Marchant  de  La  Houlière.     79,  83, 

«4,96* 
Marchant  de  Varennes.  79,83,96* 
Marduel  (J.  B),curé  de  Saint- 

Roch 94* 

Maréchal  (Sylvain).  .  .  .  173,174 
Marie-Antoinette,  reine.  ...  7,8 
Marie-Thérèse  d'Autriche.  .  .  11 
Marmontel.  .  .  .  8*,  3  i .  i5o*,  173 
Marigny  (marquis  de).  .  .  '|i*,42 
Martignac 1 65,  166 


Martin  (abl)é) xi,  55. 

Marville  (Peydeau  de!  lieute- 
nant de  police 29* 

Mathieu 102* 

Maucroix 142 

Maugras  ^L).    .    .    .     xix  -  xxiv,  etc. 

Maupertuis g3 

INIaurepas  (comte  de 95* 

Maynard  (François) 177 

Merscnne     (le    Père     Marin).     102* 
io3*,  io5,  1  ()()*,  108*,  109* 

Meslier  (  Jean) 1  17 

Michaut    (G.) i5o 

Mignotlabbé  Alexandre  Jean), 

neveu    de  ^'oltaire.      26*,  27,  29*, 

3o,  54*,  60,  61*,  62,  63,  66,  69,  71, 

80*  81*82',  83,  84,85,96* 

Mignot  (Marie  Elizabeth).   .   .        54 

Mignot    (INIarie    Louise),    voir 

Denis  (M"»^). 
Mignot  (Pierre  François).    .    .        54 

Millot,  de  l'Acad.  fr 8 

Mitouard,  apothicaire,   xxxii-xxxiii* 

Moland xiv-xxxii,  78,  i43 

Molière i5i* 

Montaigne 5o,  loi* 

Montesquieu 23 

Montfaucon 77 

Montmor  (Mabert  de) i65 

Montpensier  (M"'=  de) i45 

Montorgueil  (Georges 188 

Moussinot  (abbé) 174 

jNIusy  (Georges  de),  premier 
président  de  la  Cour  des 
aides  de  Vienne 176' 

N 

]\ XIX 

Neuf-Sœurs  (loge  des).   .   .     89*590* 

Nicolardot   (Louis) xvii 

Nicolet i5 

Nisard  (Désiré) io3,  104 


TABLE    ALIMIADÉTIOIK    DES    PRINCIPAUX    NOMS    CITÉS 


Nourrisson x>^^'.    ii 

Nuysement    (Clovis    Ilesteau, 

sieur    de) i'»'^ 


o 


Oudin  (le  Père) l'i^ 

i/,5 


Ovide. 


Papillon  (abbé  Pbili])ert).    .    .      177 

Parent    (Raoul) k^^ 

Pascal  (Biaise) 94,  loi 

Passionnei  (cardinal) xxx* 

Patin   (Guy) 170*,  193 

Pavillon   (Etienne) 168* 

Pellisson 14^ 

Perey  (L.) xix,  xxiv,  etc. 

Perrens loi,  106,  190,  192 

Perrin  (François) 102 

Pigalle,  sculpteur 41,42* 

Pinchesne 19^ 

Pipcelet XIV,  70. 

Pipelet  I,  chirurgien,  xiv'xxxiii,  70 
Pipelet  II,  herniaire.   .    .    .      xiv,  70 

Piron VIII 

Poligiiac  (cardinal  de) 93 

Polignac  (M"'^  de) 8 

Pompadour  (M""^  de) 41 

Pompignan  (M.  de) 5 

Pontigny  (abbé  de).    .    .   .       86,87* 

Porée  (le  Père) 22* 

Poupart  (abbé), curé  de  Saint- 

Eustache 94* 

Pradon 192 

Presle  (collège   dej jo 

Pybrac   (Guy   du  Faur,    sieur 

de) 102* 


R 


Rabelais 147 

Racle,    ingénieur xxii 

Racine  (Jean) 'i9'9i,  'IS 

Raffroz,  notaire 3o 

Rambaud,  ministre xxxii* 

Ramus   (Pierre) 5()* 

Retz  (cardinal  de) i43 

Richelieu   (cardinal   dej.    ...      i58 

Richelieu  (maréchal  de),     xxvi,  18, 

27,  52,  :j5,  56,  73. 

Rochebrune,  chansonnier.    .     xxvi* 

Roger    (la),  garde-malade    de 

Voltaire.    .      xii,  xiv*,  53,  57*,  67* 

89 

49 

91 

142 


Rohan  (prince  Louis  de: 
Rostopclîine  (comte).   .    . 

Roucher,   poète 

Piousseau  (Jean-Baptiste) 
Rousseau   (Jean-Jacques) 


Q 


Quérard 4f>7  i47 


Sabatier  de  Castres xviii 

Sainte-Beuve x,  189 

Saint-Etienne  du  Monl^^curé  de).      94 

Saint-Evreraond loi 

Saint -François  d'Assise.  .  .  xxx* 
Saint-François  de  Salles.  .  .  78 
Saint- Jean  de  Latran  (église).  88 
Saint-Julien  (M"^   de).  .    .    .     xxiv*, 

5 1 ,  52* 
Saint-Lambert    (marquis   de).       8*, 

73*,  74 
Saint-Marc  (J.  P.  A.  de  Rasins, 

marquis  de) 43*,44,45 

Saint-Marc  (Lefèvre  de).    .   .    .      168 

Saintot  (M'"'') 169 

Sainte-Palaye,  de  1  i\cad.  fr.   .  8 

Saint-Pavin    (Denis     Sanguin 

de) 163,169 

Saint-Pierre  (abbé  de).  ...  93 
Sarasin 160 


TABLL:    alphabétique    des    PULXCIPAUX    .\0MS    cites       120I 


Saurin,  de  lAcad.  fr.    .      xv,  xvi,    8 

Scellières  (abbaye  de).     xxv-xxxH, 

Gt),  7(>.  79,'  8(1*,  (j5* 

Schérer,  Ijanquier xxiv 

Schifinacher  (Kathe  .    .    .      191,193 

Sénèqiie loi 

Servien    (abbé) i6'j,  i()4 

Sévigné  (M"''=  de) 49 

Soret  [Jean),  avocat 46* 

Spinoza     (Barncli).      108*,  i  j'i,  i  33, 

i54 
Stanislas,  roi  de  Pologne.  .  .  ~\ 
StroAvski  (Fortnnal).      loi,  [06,109, 

Suai'd,  de  lAcad.  l'v 8 


Tallemant  des  Réaux.    .    .      169,  1 92 
Talon  (Nicolas),  jésuite.    .    .    .     149* 

Tarbé 'i2 

Tersac    (Faydit    de',   curé   de 

Saint-Sulpice.  xii  -  xiii*  -  xxvii*- 
xxvm*,  20.  '22,  l'i,  2',*,  2 ">,  2G,  28*, 
3o,  3  1  *,  3'r,  3  j,  30*,  3;*,  38%  39, 33*, 
54*,  37,61*62,  63*,  64*,  63*,  (i(\,  69, 
80,  82*,  83,  83,  88,  93* 

Theil 143 

Théodoret,  évoque  de  G^t.    .    .  4 

Théophile  de  Viau.      10  r,  102,  104*, 

i(»3,  106,  i34,  i36*,  1  3-*,  1 38,  169, 

191 , 192 

Thévenin  (xM"*^) 6 

Thierry,  médecin 66* 

Thiriot  ou  Thieriot.     viii,  144,  146* 

l32 

Thomas,  de  l'Acad.  fr 8 

Toinet  (Raymond) 146 

Touraille  (comte  de) 36 

Tourneux   (Maurice).    .     xxvi  -  xxix 
Toussaint 1-3 


Tronchiii  (docteur  Théodore),      xiv- 

XMII*  -  XIX-  -  XX  -XXIII,  J,   17*,  52*, 

33,  38*,  66*,  68* 
Tronchin    (François).    .    .    .     xxviii* 

Tronchin  (Henri xxviii 

Try,  chirurgien,     xii  -  xiv*  -  xxxiii* 
23,  33*,  37,  70*,  71,  96 

V 

Van  Bever 188 

Vanini loi 

Varennes  (Marchant  de^,   voir 

Marchant. 
Varicourt(M"'  de),  voir  Villette 

(marquise  de). 
Varicourt  (Rouph  de),évêque 

d'Orléans 38 

Vestris  (M"'^) 16,  17*  4  V 

Vicaire  (Georges) 188,189 

\'illette  (marquis  de),  viii-xvi-xxii- 
xxv*-xxvi*-xxvir-xxxiii,  3*,  6*.  7, 
10,11,12,2  j*,  26,  3 1 ,  34 ,  33*,  36*, 
37,  43,  3i ,  32*,  39,  62*,  66.  67,  70, 

71*,  7^*'  7<"'9<> 

Villette   (marquise   de).      xxii,6*,  7, 

12,  42,  38*,  90,  92 

Villcvieille  fmarquis  de).      7,  26*  27, 

29*,  3o,  39,  82 

Virgile 146,  179 

Voisin(le  Père),  jésuite.      104,  io3*, 

106 
\'uarin xi*,  35 

^^'  X  z 

Wagnière,  secrétaire  de  Vol- 
taire. viii*-xiv-xvi,  5*,  9,  eic,  etc. 

Ximenès  (marquis  de  i xxv 

Zaïre,  tragédie  de  Voltaire.    .        4'^ 
Zeuxis 179 


TABLE  DES  LETTRES  ET  POÉSIES 


ENQUETE   FAITE   EX   1778 

SUR 

LES  CIRCONSTANCES  DE  LA  MALADIE  ET  DE  LA  MORT  DE  VOLTAIRE 


Lettres  de  Vabbè  (jdi/ltier  à    Volt  (tire  : 

Du   20  Février    1--8 18 

—  i3  Mars         — 02 

—  3o  jNIars         — 34 

—  3o   jNIai            — 09 

Billet  de  confession  du  3(1  Mtii  111 S  donné  par  l'abbé  Gaultier.  64 

Lettres^  billets  et  réponses  de  Voltaire  à  C abbé  Gaultier  : 

Lettre   du   l^o   Février    ijjS 19 

—              26                  —                20 

Billet  (lu  i"  Mars  donnant  (ioo  liv.  aux  pauvres  de  Salnt-Sulpiee.  3o 

—        i5    —    ajournant  les  visites  de  l'abbé  Gaultier 33 

Lettre  de  \oltaire  ixu  Cu/'é  de  Saint-Suljjiee  du   ^\  Mars   1778.    .  37 

Réponse  du  Curé  de  Saint-Sulpiee îH 

Autorisation   donnée   le   3o   Mai   1778   par  le    (\iré  de   Saint- 

iS/zZ/j/ce  d'emporter  le  corps  de  Voltaire 64 

Rétractation  de  Voltaire  du  2  Mars   1778 28 

Post-scriptum  de  la  rétractation 29 

Projet  de  seconde  rétractation  (du  3o  Mai) 61 

Autres  lettres  de  Voltaire  : 

au  Père  de  La  Tour,  7  Février  1746 '^^ 

à  Saurin,  5  Avril   1769 xv 

il  M.  de  Florian,  22  Janvier  177J xvii 


■204  TABI.i:    DKS    Lirnill'S    ET    POÉSIES 

Epître  tlédicatoirc  (en   ilallcn)  de  la  tragédie  de  Mahomet  au 

Pape  Benoît  XIV,  17  Août  1745 xxx 

Billet  de  Madame  Denis  à  Cabbé  (jauUicr  du  ^7  Février  1778.        20 

Lettres  de  Théodore  Troneltin,  mèdeein  de  Voltinre  : 

des  premiers   mois  de   1773 xviii 

du  27  Juin   1778  adressée   à  Bon/iet xix 

Procès-verbal    de  l'ouverture    et    embaumement  du   corps    de 

Voltaire  par  le  doeteur  Tri/ 70 

Fac-similé  de  ce   procès-verbal 97 

Extrait   mortuaire  de   Voltaire qS 

Lettre  de  Mgr.  Biord,  èvêqiie  d'Aniieey  et  de  Genèi'e  du 
i4  Juin  1778  prévoyant  l'envoi  du  corps  de  Voltaire  à 
Ferney 78 

Lettre  de  Mgr.  de  Barrai,  éféqiie  de  Troijes  du  3  Juin  1778  à 

Dom  Potherat  de  Corbière 80 

Réponse  de  Doni  Potherat  de  Corbière 81 

Lettre  de  Vabbé  de  Pontigny  à  Dom  Potherat  de  Corbière.    .    .        86 


POESIES 

La  Louptière  [de). 

Epigramme  :     Voltaire   et    Lattaignaiit    tous    deit.v    d'humeur 

gentille 36 

J.-P.-A.  de  Jiasi/is,  marquis  de  Saint-Marc. 
Dizain  à  Voltaire  sur  son  couronnement  à  la  Comédie-française  : 

Aux  yeux  de  Paris  enchante 44 

Jean-Jac(iues  Houssea u . 
Quatrain  :  Plus  bel  esprit  que  beau  génie /t> 

Soret.,  avocat. 
Satire  sur  Voltaire  :  Tu  triomphes,  Voltaire,  une  secte  ameutée.        46 


TABLE    Di:S    LiriTRES    ET    POESIES  2o5 

Voltaire. 

Rép.    au    dizain    du    marquis     de    Saint-Marc  :     Vous    (fdis^nez 

couronner  aii.v  i/ea.v  de  Mclponiène 44 

Poésies  a  non  ij  mes. 

Requête   du  bourreau   réclamant  le  corps  de  Voltaire  :   .1  nos 

Seigneurs  du  Parlement j6 

Epigramme  sur  Voltaire  :  Apres  le  décès  de  Vollaiie j5 

Epitaphe    de    Voltaire  :    Ci-git    VEnfant    gâté    des   sœurs    de 

Terpsicore 70 

Epitaphe  de  Madame  Du  Chatelet  :  Ci-gist  (jui  perdit  la  vie.    .  j3 

—  Voltaire  :   Ci-git  un  honinie  dont  le  sort 76 

—  —  De  V  atliéisme  il  fut  F  apôtre 76 

Epigramme  :  Hérode  s^en)jvrant  d'uji  encens  idolâtre .        j5 

Sur  le  retour  de  Voltaire  à  Paris  :  Le  sieur  Villette,  dit  niarcjuis.        10 

—  Plus    vain    que   Vorgueilleu.i 

Persan 9 

Sur  le    couronnement   de    Voltaire    h   la    Comédie-lrancaise  : 
Quand  sur  votre  vieux  chef,  Brizard  mit  la  couronne 4'^ 


A  PROPOS  D'UNE  LETTRE    INEDITE  DE  L'ABBE  D'OLIVET  A  VOLTAIRE 


Lettre  de  Vabbé  d'Olivet  a  Voltaire  du  3  Janvier  1767 i43 

—  du   i5  Janvier  1768.  ...  i43 

Réponse  de  Voltaire  (\\\  9.9  Janvier  1768 i48 

Des  Barreaux. 

Sonnet  :  Grand  Dieu!  tes  jugemens  sont  remplis  d'è(iuitê.    .    .  162 

—  Il  faut  prendre  pendant  la  vie 180 

—  L'Homme  a  dit  en  son  cœur  sot  et  audacieux 160 

—  Mortel,  (jui  que  tu  sois,  Ji' aye  plus  éi  frémir 109 

—  Mortels,  qui  vous  croyez  (juand  vous  venez  îi  naistre.  i58 


2o6  TABLI-:    I)i:S    IJ:TTRKS    et    POESIES 

Paul  Du  May. 

Sonnet  :  Amour  n'est  rien  (fii  un  Ciel.,  oii  eliacun  voit  sa  belle.      178 
—        U Homme  nesl  rien  (jii' un  nwrl,  qui  Iraine  sa  carcasse.      i  [77 

La  Monnoije. 

Epitaphe  de  Pierre  Du  May  :  De  niluslre  Du  Ma/j,  dont  tu  vois 

le  tombeau ijS 

Etienne  Pavillon. 

Epitaphe  de  Lully  :  0  Mort.,  (jui  cachez  tout  dans  vos  demeuics 

sombres -   .    .      167 

Saint-Pavin. 
Epigramme  sur  Des  Barreaux  :  Tirsis  tremble,  il  est  incertain.      i63 


TABLE  GENERALE  DES  MATIÈIIES 


Préface v 

AvANT-PHOPOS VII 

Enquête  faite  en  1778  sur  les  circonstances  de  la  maladie  et 

de  la  mort  de  Voltaire i 

Fac-similé  du  manuscrit  (p.  loo  et   loi) 2 

Lettre  d'envoi  à  Mgr  Tévèque  d'A...  du  i"""  décembre  1778.    .  3 

Circonstances  de  la  mort  de  Voltaire  arrivée  le  3o  May  1778.    .  5 
Fac-similé  du  rapport  de  1  ouverture  et  embaumement  du  corps 

de  M,  de  Voltaire 97 


Le  Catéchisme  des  libertins  du  XVIT  siècle.  Les  Quatrains  du 

Déiste  ou  l'Aiiti-Bigot qo 

Avant-propos loi 

L'Anti-Bio'ot  ou  le  Faux-Dévotieux iio 


A   propos  d'une  lettre  inédite  de  l'abbé  d'Olivet  : 

Voltaire  et  l'abbé  d'Olivet.  —  Voltaire  et  Des  Barreaux.  — 
Quel  est  l'auteur  du  Sonnet  du  Pénitent  ?  —  Pierre  et 
Paul  Du  May.  —  Les  poésies  latines  de  Des  Barreaux.   .   .      137 

Fac-similé   de  la    lettre     de    Tabbé    d'Olivet    à     Voltaire     du 

i5   Janvier    1768 ijq 

Voltaire   et  l'abbé   d'Olivet i4i 

Voltaire  et  Des  Barreaux lao 

16 


2o8  TAlUvE  GENERALE   DES  MATII'RI'S 

Le  sonncl  du  INuiilcnt  est-il  de  Tabbé  de  Ijavau  .'....  162 

—  esl-il  de  Des   Baneaux  ? i6c) 

Pourquoi  Voltair(>  a-t-il  retiré   à    Des   Barreaux  le   sonnet   du 

JN'Miifeiii:' 1-3 

l^ierrc  etl^aul  Du  May.  —  Les  Poésies  latines  de  Des  Barreaux.  1-4 


Mon  mon  ciilpa,  amende  honorable  à  M.  R.  Durand,  critique 

littéraire  de  la  Re^'ue  cT Histoire  moderne  et  contemporaine.      i83 


Tahle  alpiiabétique   dks  principaux   xoms  cités iq5 

Table  des  lettres  et   poésies. 2o3 


CET  OUVRAGE 
.V      ÉTÉ     TIRÉ     A     J  O  I      E  X  E  M  1'  L  A  1  II  E  S 

(doiiL  un  sur  poiui  de  vélin) 

aux  frais  de 
Frédéuic  Laciièvhe 


v  469 


p.  DURAND-LAPIE  et  F.  LÂCIIÉYRE.  —  Deux  homonymes  du  XVIl  siècle. 

François  Maynard,  président  au  Présidial  d'Aurillac,  etc.,  et  François  Ménard.  avocat 
à  la  Cour  du  Parlement  de  Toulouse,  etc.  Etude  suivie  d'une  notice  bibliographique  et 
de  7()  pièces  inédites.   Paris,  Honoré  Clianipion,  9,  quai  Voltaire,   1899.  In-S. 

FRÉDÉRIC    LACHÈVRE 
Bibliographie  des  recueils  collectifs  de  poésies  publiés  de  1597  à  1700, 

donnant:  i"  La  descri[)tion  et  le  contenu  des  recueils  ;  —  2°  Les  pièces  de  chaque  auteur 
précédées  d'une  notice  bio-bibliographique,  etc.  ;  —  3°  —  Une  table  générale  des  pièces 
anonymes  ou  signées  d'initiales  (titre  et  premier  vers)  avec  l'indication  des  noms  des 
auteurs  pour  celles  qui  ont  pu  leur  être  attribuées  ;  —  4°  La  reproduction  des  pièces 
non  relevées  par  les  éditeurs  des  poètes  figurant  dans  les  recueils  collectifs  ;  —  5°  Une 
table  des  noms  cités,  etc.,  etc.  T.  I  (i597-i()j5)  ;  T.  II  (iG36-i6Gi)  ;  T.  III  (1662-1700)  ; 
T.  IV,  Supplément  (additions,  corrections,  tables  générales).  In-4  (tiré  à  35o  exem- 
plaires). 

Cet  ouvrage  a  été  honoré  d'une  souscription  du  Ministère  de  llnstruction  publique 
et  des  Beaux-Arts,  et  a  obtenu  de  l'Académie  des  Inscriptions  et  Belles-Lettres  une 
récompense  de  2.000  francs  (fondation  Brunet). 

Les  Satires  de  Boileau  commentées   par   lui-même  et  publiées   avec  des 

notes.  Commentaire  inédit  de  Pierre  Le  Verrier  avec  corrections  autographes  de  Des- 
préaux. Le  Vésinet  (Seine-et-Oise),  Courménil  (Orne),  190G.  Fn-S  (tiré  à  25o  exemplaires). 

Le  Livre  d'Amour  d'Estienne  Durand  jioiir  Marie  de  Fourcy,  marquise  d'Effiat  : 
Méditations  de  E»  D.  réimprimées  sur  lunique  exemplaire  connu  (vers  iGii),  pré- 
cédées de  la  vie  du  poète  par  Guillaume  Collelet  et  dune  notice.  Frontispice  à  l'eau- 
forte  gravé  par  H.  Manesse,  190G.  In-S  (tiré  à  3oi  exemplaires). 

Le  Prince  des  Libertins  du  XVII   siècle.  Jacques  Vallée  Des  Barreaux. 

Sa  vie  et  ses  poésies  (  1  599-  1  673).  Frontispice  à  l'eau-forte  gravé  par  H.  Manesse. 

1907  (tiré  à  joi  exemplaires). 

La  Chronique  des  Chapons  et  des  Gelinottes  du  Mans  d  Estienne  Martin  de 

Pinchesuc,  imprimée  sur  le  texte  du  manuscrit  de  la  Bibliothèque  Nationale,  avec  une 
notice  et  des  notes.  Frontispice  à  l'eau-forte  gravé  par  II.  Manesse,  1907.  In-S  (tiré  à 
3oi   exemjilaires). 

La  Lune  parlante,  poème  nocturne  de  Saint-Amant,  1900.  In-8  (tiré  à 
5o  exemplaires). 

Un  livre  perdu  et  retrouvé.  Payot  de  Linières  et  C.  Jaulnay,  1903.  Iu-8  (tiré  à 
5o  exemplaires). 

Un  poète  inconnu  du  XVII'  siècle.  L'édition  originale  des  Poésies  du  Prési- 
dent de  Métivier  [Revue  biblio-iconographicpie,   igoj). 


IMPRIMERIE    DE    VAUGIRARD 

I  5  2  ,      RUE      DE      ^'  A  U  G  I  R  A  R  D  ,      PARIS 

H.-L.    MOTÏI,    DIR. 


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